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distribution de nourriture au camp de réfugiés de Dadaab, à la frontière somalienne, le 23 juillet 2011. REUTERS/Handout .
distribution de nourriture au camp de réfugiés de Dadaab, à la frontière somalienne, le 23 juillet 2011. REUTERS/Handout .

Nairobi, capitale de l'humanitaire

De nombreuses ONG et organisations internationales se sont établies dans la capitale kényane, une zone stable à proximité des foyers de crise somaliens et soudanais. Une manne dont les associations locales estiment ne pas suffisamment profiter.

Les panneaux colorés indiquant l’entrée des sièges d’ONG, d’institutions internationales et des bureaux de l’ONU sont parmi les signes distinctifs des rues qui forment les zones périphériques de Nairobi, au-delà du centre-ville relativement restreint, dans ces quartiers sans trottoirs de la capitale du Kenya, là où - pour beaucoup - tout se passe.

Plan International, Oxfam, Comité international de la Croix Rouge, Médecins sans Frontière ou encore Save the Children rivalisent dans la course au plus grand siège régional avec les nombreux bureaux des Nations Unies également installés à Nairobi. Au point que la ville a acquis le surnom de «Charity City» et la réputation de capitale de l’action humanitaire d’Afrique.

Elle détient en effet le record du plus grand nombre d'ONG par habitant après Monrovia et Kinshasa, bien que le niveau de vie y soit largement supérieur.

Un hub régional

L'Americain Kurt Tjossem dirige le bureau régional de l’International Rescue Committee (IRC), une organisation non gouvernementale qui travaille sur l’aide aux réfugiés et les crises humanitaires.

Les locaux occupent plusieurs étages à Upper Hill, un quartier proche du centre-ville et de la présidence du Kenya.

«Nairobi est une excellente localisation pour les ONG. IRC travaille dans 25 pays dont 15 en Afrique, et Nairobi est devenu un hub, une plateforme de connexion idéale pour les transports et l'accessibilité. Et puis, on y trouve des employés locaux d’un excellent niveau»,

assure Kurt.

Bien sûr, comme de nombreuses ONG d’urgence, le IRC travaille d’abord beaucoup au Kenya, notamment du fait de l’existence du camp de réfugiés de Dadaab, à la frontière somalienne, le plus grand du monde avec ses 400.000 résidents. L’organisation s’occupe également de réfugiés urbains dans les grandes villes du pays.

Effet boule de neige

Mais, au-delà de cette action, la situation de son siège lui permet d’échanger facilement informations, expériences et personnels avec le Soudan, la Somalie et le Soudan du Sud. Il en est donc de même pour de nombreuses organisations humanitaires.

La stabilité du Kenya dans la région et la proximité des crises majeures ou durables en font un lieu incontournable pour les secteurs de l’humanitaire et du développement, et ce depuis des décennies.

Pour son action en Somalie, par exemple, Oxfam travaille sur place avec des employés somaliens tout en restant basée à Nairobi.

«Les employés somaliens de notre organisation auront toujours accès a des informations et des lieux que nous ne pouvons pas atteindre sans eux, mais pour toute la gestion et l’organisation des programmes, le staff d’Oxfam est à Nairobi car Mogadiscio est trop dangereuse et les infrastructures y sont totalement insuffisantes. Nous allons sur le terrain nous-mêmes le moins possible. Il nous faut envoyer ceux qui connaissent au mieux la Somalie pour prendre le moins de risque et mieux comprendre les enjeux»,

explique Peter Kamalingin, représentant du Programme humanitaire d’Oxfam Novib. «Etre a Nairobi nous permet d’atteindre Mogadiscio par téléphone ou sur place par avion en deux heures et d’envoyer des employés en formation a Hargeisa, au Somaliland, au nord du pays. C’est ce qu’il y a de plus efficace pour travailler sur la Somalie».

Des atouts à la carte

Dans les années 1960, c’est aussi à Nairobi que trois médecins britanniques et américains ont fondé Flying Doctors, une organisation de santé publique qui envoie du personnel soignant dans les zones rurales et dépourvues de structures médicales.

Aujourd’hui devenue l’AMREF, l’association couvre toute l’Afrique de l’est, de l’Ouganda au Soudan du Sud en passant par les Etats des Grands Lacs, et s’étend à présent à l’Afrique centrale et occidentale.

Jennifer N. Brass, de l’Université de l’Indiana, à Bloomington, aux Etats-unis a recensé plus de 4.200 organisations dans 70 secteurs du Kenya. Son étude publiée en août 2011 montre que les ONG recherchent avant tout une localisation sûre, qui réponde à leurs besoins, qui soit pratique et facile d’accès à la fois pour leurs équipes, les bénéficiaires de leurs actions, mais aussi les donateurs et les élites locales. Nairobi remplit alors parfaitement l’ensemble de ces critères.

UN-land

Cette tendance à se recentrer sur Nairobi a donc tout naturellement touché les Nations Unies, dont de nombreuses branches ont même leur siège mondial au Kenya. C’est le cas du Programme de l’ONU pour l’Environnement (PNUE), et de UN Habitat, en faveur du logement et de l’urbanisme. Ce qui fait qu’a ce jour, plus de 3.000 employés de l’ONU vivent et travaillent à Nairobi - pour la plupart installés au siège de Gigiri, un quartier très cossu situé au nord de la capitale kenyane, au-delà de la belle foret du même nom, nom qui désigne d’ailleurs régulièrement l’ONU au Kenya.

Ce phénomène a commencé il y a déjà plus de 40 ans. Patrick Lavand’homme, directeur adjoint du bureau de OCHA, l’Agence pour la coordination humanitaire des Nations Unies, confirme cette «position stratégique» du pays:

«Beaucoup d’institutions internationales, d’ambassades s’y trouvent et le pays est efficace en terme de réponse logistique et d’assistance humanitaire ; de plus les matériaux commerciaux y circulent facilement et vers d’autres pays moins accessibles comme le Congo (RDC) et l’Ouganda».

Au total, L'ONU dispose de 75 bureaux au Kenya, où sont employés 2.000 salariés locaux et 1.000 internationaux. «Bien sûr, cela attire aussi les autres organisations», précise Kurt Tjossem de IRC.

Présents à tout prix

Le bon côté de cette tendance est l’efficacité qui en résulte pour les organisations internationales et non gouvernementales. Selon les directions de ces organisations, leur installation a également eu un impact positif pour le pays, apportant des emplois et de l’activité.

Pour les Kenyans travaillant dans les métiers de services comme John Komu Karanja, qui a sa propre société de taxi, il est clair que les expatriés apportent un véritable marché. «J’ai exclusivement travaillé pour des hommes d’affaires japonais ou britanniques ou américains, venus travailler avec des ONG, ainsi que pour des salariés de l’ONU», raconte-t-il. Une clientèle sans laquelle son activité n’existerait pas…

L’ONU défend également l'importance de ses activités: «La présence considérable des Nations Unies au Kenya rapporte tout de même 350 millions de dollars par an au pays, selon une étude que nous avons menée en 2000, la présence seulement, insiste Patrick Lavand’homme. Et l’ONU dépense 300 millions de dollars par an en assistance alimentaire pour les zones arides et les camps de réfugiés.»

Les loyers explosent

Mais la lourdeur et le nombre de ces expatriés de l’humanitaire peuvent aussi poser problème. «Il est évident qu’en cas de crise, il est difficile d’évacuer une telle quantité de travailleurs étrangers », reconnaît Kurt. Or, la ville est déjà engorgée et la situation ne fait que se tendre de plus en plus. Un problème qui a causé la panique lors de violences postélectorales de fin 2007 - début 2008…

Pour les Kenyans, l’ONU et les ONG ne sont pas seulement synonymes d’emplois, de marché et de débouchés. Elles sont souvent critiquées pour avoir provoqué l’augmentation du coût de la vie et, en premier lieu, des loyers. Dans une ville où plus d’un million d’habitants vit encore dans des bidonvilles, la crise est aiguë. 

«Il y a tant d’argent gaspillé…»

A Gigiri ou dans le quartier de Westland, à l’ouest du centre-ville, si les centres commerciaux et les restaurants sont monnaie courante, il est rare pour les expats d’avoir des voisins kenyans, à l'exception de ceux qui sont d'origine indienne : ils vivent au Kenya depuis la colonisation britannique et en constituent désormais la classe moyenne. Certains ont même fait fortune en acquérant les biens immobiliers qu’ils louent désormais aux expatriés, souvent employés d’ONG ou de l’ONU. 

A Kibera, l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique, située à quelques kilomètres seulement du centre ville de Nairobi,la présence de ces organisations n'est guère vue d’un bon œil… Pour Erik Ogoro Simba, de l’association Kibera Youth Initiative, les agences de l’ONU et les ONG reçoivent beaucoup trop d’argent qui ne touche jamais les gens les plus dans le besoin.

«Ici à Kibera, il y a tellement d’associations utiles et nous ne recevons rien. Il y a tant de besoin ici mais personne n’écoute ce dont nous pensons avoir besoin nous-mêmes ! Il y a tant d’argent gaspillé…»

Le business des ONG est donc devenu une économie comme les autres en Afrique de l’est. La preuve, les capitales voisines, Addis Abeba en Ethiopie (déjà siège de l’Union africaine), Kampala en Ouganda, et Kigali au Rwanda, tentent déjà de concurrencer Nairobi. «Et je pense que c’est une bonne dynamique», conclut Patrick Lavand’homme.

Mélissa Chamam

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Mélissa Chamam

Mélissa Chamam est journaliste indépendante, spécialiste de l'Afrique de l'Est.

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