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Un enfant tenant des douilles ramassées, Rounyn, Nord Darfour, 27 mars 2011 REUTERS/Handout
Un enfant tenant des douilles ramassées, Rounyn, Nord Darfour, 27 mars 2011 REUTERS/Handout

Pourquoi ne parle-t-on plus du Darfour? (1/2)

Pourquoi les Nations unies ne rendent-elles plus compte des atrocités commises au Darfour?

Autrefois, le Darfour captait l’attention du reste de la planète en tant que symbole contemporain de l’échec international à gérer des atrocités de masse. Ces dernières années en revanche, il a totalement disparu des écrans radars, à mesure que diminuait le niveau de violences soutenues par le gouvernement et que d’autres crises soudanaises urgentes, notamment la menace de guerre entre le Soudan et le Soudan du Sud, envahissaient les unes des journaux.

Mais si vous n’entendez pas beaucoup parler des problèmes du Darfour ces jours-ci, il y a une autre raison: selon des responsables de l’Onu, des défenseurs des droits humains et un rapport fuité des Nations unies, les agences de protection des droits de l’homme des Nations unies ont arrêté de publier des rapports sur les violences qui y sont commises depuis trois ans et demi.

Le mutisme des organisations internationales

Les comptes rendus plus optimistes sur les événements du Darfour reflèteraient en quelque sorte la volonté de l’Onu et de la direction de l’Union africaine de claironner les succès d’un processus de paix qu’ils ont contribué à négocier, et de minimiser ses échecs.

Mais ce long silence est aussi en grande partie dû à la tactique d’intimidation exercée par le gouvernement soudanais envers les représentants de l’Onu et les travailleurs humanitaires indépendants pour qu’ils restent discrets ou minimisent ses violences —en les menaçant d’expulsion ou en les harcelant sur place.

En effet, l’Onu est devenue de plus en plus réticente à publier des rapports sur les violations des droits de l’homme depuis l’expulsion par le gouvernement soudanais de 13 organisations humanitaires en mars 2009, intensifiant les craintes qu’une critique ouverte du régime puisse provoquer une répression immédiate des étrangers.

Le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) des Nations unies n’a pas publié le moindre rapport sur les violences au Darfour, Soudan, depuis janvier 2009, date à laquelle il avait dénoncé des massacres par le gouvernement de Darfouriens réfugiés dans le camp pour déplacés internes (IDP) de Kalma en août 2008.

L’opération hybride Union africaine-Nations unies au Darfour (Minuad), qui comprend du personnel du bureau du Haut-Commissariat, est aussi largement passée sous silence.

Le rapport qui dérange

Un groupe de trois anciens experts de l’Onu a pourtant récemment rédigé un rapport confidentiel prétendant que les comptes rendus de la mission de l’Onu au Darfour ne dénonçaient pas à leur juste mesure les violences gouvernementales et avaient minimisé une série d’attaques menées contre la tribu des Zaghawas l’année dernière, qui ont déplacé 70 000 personnes et peuvent être assimilée à de l’épuration ethnique.

«Il y a en effet eu une baisse du nombre de rapports rendus publics sur le respect des droits de l’homme produits par la Minuad au cours des deux dernières années, et c’est une chose qui nous inquiète et dont nous avons discuté avec nos équipes sur le terrain», m’a confié Rupert Colville, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies.

Colville a refusé d’entrer dans les détails des raisons pour lesquelles l’Onu avait cessé de diffuser les rapports sur le respect des droits humains qu’elle publiait régulièrement sur le Darfour jusqu’au début 2009.

Responsables américains et défenseurs des droits humains reconnaissent que la nature des violences a changé depuis la phase la plus sanglante entre 2003 et 2005 d’une campagne de contre-insurrection gouvernementale qui n’a jamais vraiment cessé et a provoqué la mort de plus de 300 000 personnes et le déplacement de presque 3 millions d’autres.

Khartoum continue de tuer des civils

Un traité de paix entre le Tchad et le Soudan a affaibli la position militaire de l’un des principaux groupes rebelles du Darfour, le Mouvement pour la justice et l’égalité. Un accord de paix a au moins été mis en place, qui, s’il ne garantit pas précisément la paix, a permis un processus politique pour canaliser certaines pulsions parmi les plus violentes de la zone. Mais cela ne signifie pas la fin des problèmes: la région continue d’être accablée par des guerres interethniques, le banditisme et le crime.

Pendant ce temps, Khartoum continue de tuer des civils en les bombardant et a récemment attaqué la région de Jebel Marra, au centre du Darfour. Il importe aussi des armes, malgré l’embargo des Nations unies, et apporte un soutien militaire à certaines milices pour tenter d’écraser d’éventuelles bases de soutien des forces rebelles désormais décidées à renverser le gouvernement.

Et en effet, les trois anciens experts de l’Onu ont apporté des preuves que Khartoum —qui soutenait traditionnellement des milices arabes au Darfour— formait, armait et organisait pour la première fois des tribus locales non-arabes dans le but de combattre les rebelles anti-gouvernementaux zaghawas.

Les inquiétudes de la communauté internationale

Au début du mois dernier, Susan Rice, ambassadrice américaine aux Nations unies, a exprimé les inquiétudes suscitées par le manque de comptes rendus sur les violations des droits humains au Darfour lors d’une réunion privée avec Ibrahim Gambari, représentant de la Minuad.

Plus récemment, les États-Unis, la Grande-Bretagne et d’autres puissances européennes ont également pressé Hervé Ladsous, Secrétaire général adjoint des Nations unies pour les opérations de maintien de la paix, lors d’une session en huis clos du Conseil de sécurité, de développer le nombre de comptes rendus sur les violations des droits humains, avançant que les événements sur place justifiaient encore que soient publiés des rapports sur les violences commises par le gouvernement ou les forces rebelles au Darfour.

«Du point de vue des États-Unis, nous ne sommes pas très optimistes sur la situation sécuritaire» au Darfour a confié Rice à des journalistes le 26 avril. «Nous constatons que la violence s’aggrave dans quatre ou cinq régions du Darfour, et le sort du Darfour du Nord et de Jebel Marra nous inquiète particulièrement.»

Le Soudan du sud éclipse le Darfour

Ce moratoire partiel sur les comptes rendus intervient à un moment où l’intérêt des médias pour le Soudan fléchit, ou en tout cas se déplace pour passer du Darfour à d’autres régions du Soudan, notamment au Soudan du Sud, qui a déclaré son indépendance en juillet dernier, menant à un accord historique qui mettait un terme à une guerre civile de 28 ans entre Khartoum et les sudistes.

Le pays naissant a depuis subi des chocs violents dans des lieux comme Abyei, le Kordofan du Sud et ailleurs le long de la frontière, suscitant la crainte que Khartoum et le Soudan du Sud soient de nouveau au bord de la guerre, cette fois entre deux nations indépendantes et bien armées.

L’Onu a récemment cherché à dépeindre le Darfour sous les traits d’une relative success-story, soulignant un déclin de la violence par rapport aux pires moments de la guerre civile. L’Onu estime que 109 000 déplacés internes darfouriens sont récemment rentrés chez eux, et que 31 000 réfugiés sont revenus du Tchad.

«Ce dont nous avons été témoins, c’est d’un déclin dans les confrontations directes entre forces soudanaises et mouvements armés en 2011 par rapport à 2010», a récemment confié Gambari aux journalistes. Le nombre total de personnes déplacées, a-t-il dit, a chuté, passant de 2,8 millions à 1,5 million.

Démentis formels

Lors d’une longue interview téléphonique, Gambari a défendu les comptes rendus de la mission de l’Onu sur les droits humains, affirmant que sa section fournissait des rapports quotidiens, hebdomadaires et mensuels à des responsables chargés du maintien de la paix au siège de l’Onu à New York et aux experts concernés dans les bureaux genevois du Haut-Commissariat de l’Onu. Il a également réfuté les dires des groupes de défense des droits humains selon lesquels l’Onu s’était soumise à la pression du gouvernement soudanais en cachant les rapports sur le non-respect des droits humains.

«Nous rapportons tout ce qu’il se passe au Darfour dans des comptes rendus de situation quotidiens» y compris les violations des droits de l’homme, a-t-il affirmé. «Nous envoyons des rapports au siège tous les jours, toutes les semaines, tous les mois. Le siège ne semble pas avoir mis au point de mécanisme pour les partager avec les États-membres

Mais dans un effort d’apaiser les inquiétudes de Rice, il a annoncé que l’Onu allait commencer à partager des rapports mensuels sur les violations des droits humains avec ses États-membres. «Nous pouvons mettre ça au point» a-t-il affirmé. «Il n’y a pas de vraie inhibition de notre part (à fournir davantage de rapports sur les violations des droits humains) et aucune pression de la part du gouvernement (soudanais).»

Pour Gambari, la situation des droits de l’homme au Darfour doit être vue de la perspective d’un point chaud où «la guerre perd du terrain» et où la vie «commence à émerger du conflit.» Les Nations unies, dit-il, transfèrent leur énergie au développement de capacités, en aidant à créer des institutions œuvrant à la promotion de l’Etat de droit.

«Nous pensons que la Minuad peut être plus efficace pour régler le problème des droits humains par le développement de capacités. Mais cela ne signifie pas que nous ne soyons pas disposés à produire davantage de comptes rendus.»

Colum Lynch

Foreign Policy [Traduit par Bérengère Viennot]

Retrouvez la deuxième partie de cette enquête

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