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À 75 ans, Abdelaziz Bouteflika est au pouvoir depuis 1999, REUTERS/Louafi Larbi
À 75 ans, Abdelaziz Bouteflika est au pouvoir depuis 1999, REUTERS/Louafi Larbi

Algérie: des élections (pas) comme les autres

Epargnée par la vague islamiste, contrairement à tous les pays de la région, l'Algérie reste farouchement nationaliste. Mais elle reconduit le système en place.

Un soleil de plomb, comme si le climat travaillait pour le régime de fer algérien en ce jour d'élection du 10 mai, premier scrutin depuis le Printemps arabe, que le premier ministre, à la veille du scrutin, qualifiait de «déluge arabe». Abstentionniste mais farouchement algérienne, la jeune Mina arbore un drapeau vert en ce jour férié où chacun, poussé par les encouragements du régime, doit se rendre à l'isoloir. Mina ne votera pas, comme 57,64% des Algériens, convaincue que les résultats étaient déjà prêts, mais, paradoxe très national, veut montrer que le régime n'a pas tort, debout fièrement contre tous ses ennemis, intérieurs et extérieurs. Autre paradoxe, Mina travaille chez un opérateur de téléphonie étranger, tout en fustigeant ces multinationales qui veulent mettre l'Algérie sous leur coupe. Le discours dominant, selon lequel l'Algérie est au centre d'un projet de déstabilisation du pays, à l'image des autres pays de la région, l'a touchée.

«Il n'est pas question que quelqu'un touche à mon pays, sous prétexte de démocratie ou d'ouverture, même si je déteste et le gouvernement corrompu et ringard, et les islamistes alliés au Qatar, à Israël, aux USA et à l'Arabie Saoudite.»

Discours presque officiel, même si son drapeau ne l'est pas. Mina l'a conçue toute seule, avec des bouts de tissus, une dominante verte, avec quelques traces rouges, du blanc et un mot d'amour en Algérien, tagué dessus.

Vert clair et vert foncé

La couleur pourrait être trompeuse. Le vert est la couleur du FLN, parti nationaliste qui a obtenu la majorité relative à ces élections législatives (220 sièges sur 462, soit 47,62% des votants). Mais c'est aussi la couleur de l'Islam, et par ricochet celle de l'Alliance Verte, ainsi dénommée la coalition de plusieurs partis islamistes qui annonçaient leur victoire écrasante avant le scrutin.

Grosse déception pour eux, arrivés en troisième position derrière les deux partis nationalistes au pouvoir (FLN et RND), et ne totalisant que 61 sièges avec les autres groupuscules islamistes. Soit 13,20% des votants, et en sachant que leurs électeurs sont très disciplinés et suivent les consignes. Avec des suspicions de fraude et de bourrage, dans cette confusion de couleurs et de sentiments, la seule vérité certifiée est que l'Algérien(ne) aime son pays. D'une manière confuse et paradoxale mais comme le dit Mina, «à l'Algérienne», avec un mélange subtil de ressentiment et de tendresse.

Quel archaisme préférez-vous?

Vacciné contre l'islamisme, qui a généré une longue crise, de la violence multiforme, près de 200.000 morts, 1 million d'orphelins, autant de personnes déplacées et des milliards de dollars de dégâts, l'Algérie n'a donc pas voté pour l'archaïsme islamiste, lui préférant un autre archaïsme, celui de l'autocratie au pouvoir depuis l'indépendance, mais plus sûr que le premier. «Un vote refuge», a expliqué le ministre de l'intérieur dès la publication des résultats.

Si l'Algérien(ne) reste très critique envers la mouvance islamiste, il est tout aussi suspicieux envers la démocratie et les partis progressistes engagés dans la course, qui totalisent globalement le même score que les islamistes. Le vote s'est fait au centre, à équidistance quasi parfaite entre les démocrates progressistes et les islamistes modérés. Première analyse socio-psychologique, si l'Algérien(ne) est farouchement algérien(ne) à l'image de Mina, il et elle préfère un père de famille responsable, même autoritaire, à un libertin dévoyé. Ou encore à un islamiste obtus.

«Mais de quoi se mêlent-ils?»

Cette rigidité s'est d'ailleurs retrouvée dans ce face-à-face entre la mission d'observation de l'Union Européenne, conviée à «surveiller» les élections, et le régime. Point d'accroche, l'accès au fichier électoral, base première du contrôle du scrutin, refusé par le ministre de l'intérieur. Daho Ould Kablia, surnommé DOK, a invoqué des problèmes de souveraineté pour interdire la consultation de ce fichier, dont plusieurs parties algériennes ont estimé qu'il était démesurément gonflé (21 millions d'électeurs contre 18 millions à la dernière élection de 2009).

Peine perdue, ni la commission nationale et algérienne de surveillance des élections, ni les commissions étrangères, Ligue arabe, Union africaine et Union européenne n'ont pu détailler ce fichier sensible. «Aucune partie étrangère ne peut dicter sa loi à l'Algérie», a martelé le ministre de l'intérieur, ajoutant avec beaucoup de démagogie que «seules la satisfaction et la confiance du peuple algérien comptaient», alors que l'avis des observateurs «ne vient qu'en second plan». En s'excusant presque, le patron de la mission d'observation européenne, José Ignacio Salafranca, même s'il a fait des confidences à El Pais, a timidement répondu qu'il n'avait absolument pas pour objectif de s'immiscer dans les affaires algériennes. Mina a raison, «mais de quoi se mêlent-ils?»

Alger, capitale de la bronzette

Même soleil de plomb sur la capitale, jour de scrutin. Désintérêt pour la chose politique, Alger a été créditée de 30% de participation, soit un tiers de ses 4 millions d'habitants. Par tradition, comme les grandes villes du monde, Alger est la celle où l'on vote le moins. Effet pervers, devant la forte abstention, expliquée par le ministre de l'intérieur, encore lui, par le souci du Nord d'aller bronzer à la plage au lieu de voter, c'est la liste islamiste de l'Alliance verte qui a pris la capitale.

Sous la conduite de l'actuel ministre des travaux publics et constructeur de routes Amar Ghoul, islamiste BCBG, sans barbe et à l'aise dans son costume à rayures, la coalition rafle 13 sièges, devance le FLN (10 sièges), les trotskystes de Madame Louisa Hanoune (7 sièges) et les Kabyles du FFS (4 sièges). L'Algérie ne sera pas islamiste mais Alger si, même si, autre paradoxe, c'est la ville où il y a le plus de bars, de boîtes de nuit, de cabarets et de filles en jupe. Mina n'a pas d'avis là dessus. Elle préfère les jeans. De plus, elle confirme que malgré le temps radieux, elle n'a pas été à la plage ce jour-là.

La Kabylie, centre du refus

Encore une fois Capitale des abstentionnistes, Tizi-Ouzou, par ailleurs capitale de la Grande Kabylie, n'a pas voté et a obtenu le record de non participation, avec 19% seulement. Pourtant, l'un des deux partis ennemis de Kabylie, le FFS du dirigeant socialiste Hocine Aït-Ahmed, plus vieux parti d'opposition algérien, avait appelé à voter. Ce qui avait suscité beaucoup d'interrogations sur une éventuelle négociation secrète avec le président Bouteflika, les deux hommes se connaissant très bien.

L'autre parti, le RCD, est convaincu qu'un accord a été passé pour ne pas laisser l'hostile Kabylie sans représentants, et a appelé à boycotter ces élections sans suspense. Par la voix de son porte-parole, il a d'ailleurs affirmé qu'elles étaient truquées. «Le taux de participation, tel que noté par les commissions communales, pourtant soigneusement filtrées par l’administration, n’a pas dépassé les 18%.» Qui a raison ? On ne le saura peut-être jamais et Mina ne s'arrête pas à ces détails.

La gérontocratie n'est pas morte

Fait important, et contrairement à la précédente assemblée, les nationalistes (le FLN et le RND du premier ministre Ahmed Ouyahia) peuvent désormais gouverner sans les islamistes, ayant obtenu à eux deux la majorité absolue. La victoire du FLN, au pouvoir depuis l'indépendance est en soi une surprise, même si le président Bouteflika dans son dernier discours quelques jours avant le scrutin pour mobiliser l'électorat, a rappelé que  «[son] appartenance politique ne souffre aucune ambiguïté. Vous la connaissez tous.» Tout le monde la connait effectivement: le président reste discrètement président d'honneur du FLN, même si officiellement il ne le dirige pas et n'a aucune influence sur ce vieux parti, issu de la guerre d'indépendance.

Tout le monde connait aussi l'âge du capitaine. Le président Bouteflika a 75 ans, DOK en a 79 ans, et dans le même discours, le premier a avoué que sa «génération est finie, [qu']il faut passer le flambeau à la jeunesse». Ce n'est qu'un discours. Pour cette première élection après le Printemps arabe, la gérontocratie a encore gagné. Les vieux partis, dirigés par de vieux hommes, contrôleurs en chef d'un vieux système et dirigeants d'un pays jeune, ont réussi à faire du conservatisme nationaliste le repoussoir des islamistes et des démocrates. Samedi 12 mai, deux jours après le vote, la jeune Mina a rangé son drapeau pour une autre occasion. Elle n'est pas Kabyle, ni même d'origine algéroise, et pour elle cela n'a aucune espèce importance. Elle n'a que 23 ans et sait qu'il y aura d'autres évènements où elle pourra exhiber son drapeau. «Je suis contente pour mon pays, les islamistes n'ont pas gagné, c'est l'essentiel. Mais je suis déçue, ajoute-t-elle, les vieux ont encore gagné.» 

Chawki Amari

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

Ses derniers articles: L'effroyable tragédie du FLN  Cinq parallèles entre le Mali et l'Afghanistan  Bigeard, le tortionnaire vu comme un résistant 

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