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Image du résultat de l'élection présidentielle française le 6 mai 2012. Reuters/Sebastien Pirlet
Image du résultat de l'élection présidentielle française le 6 mai 2012. Reuters/Sebastien Pirlet

Pourquoi les Algériens ont préféré suivre la présidentielle française

Le pic de l’audimat politique en Algérie a été atteint le 06 mai: jour de l'élection de François Hollande.

Mise à jour du 11 mai 2012: D'après les résultats officiels, le FLN obtient 220 sièges, le Rassemblement National Démocratique (RND) 68, l'Alliance verte 48, le Front des forces socialistes (FFS) 21, le Parti des travailleurs (PT) 20 sièges, les Indépendants 19 sièges, le Front national algérien (FNA) 9 sièges, Adala 7, MPA 6.

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Pourquoi les Algériens aiment-ils regarder les élections françaises? Parce que les Algériens ne votent pas vraiment chez eux, n’y croient pas, ne le peuvent pas ou pensent voter pour rien. L’électeur est un rêveur solitaire, une télécommande face à ceux qui commande.

Le pic de l’audimat politique en Algérie a été atteint le 06 mai: jour des élections françaises en France  et jour de clôture de la campagne électorale des législatives en Algérie prévues pour le 10 prochain. Stars des deux ou trois dernières semaines? Sarkozy bien sur, le mal aimé, le faux De Gaulle, l’homme qui a tué Merah pour monter sur son dos, l’homme qui n’aime pas les immigrés, qui est grossier et qui n’est même pas français d’origine, selon les Algériens.

Ensuite Hollande, le De Gaulle mou mais qui reste moins nocif que le Sarkozysme dur, l’homme qui promet le changement et qu’on aime parce qu’on n’aime pas son adversaire. La troisième star de ces deux semaines est… le panneau d’affichage des listes des candidats aux législatives algériennes. Un journal électronique a bien relevé l’anecdote: les panneaux ont servi à tout, sauf aux candidats que le pouvoir a multiplier pour mieux décrédibiliser le multipartisme. Le peuple y a tagué ses slogans, ses refus, ses insultes. Les panneaux ont été volés, détruits, déchirés, arrachés ou jetés hors des quartiers.

L’abstention qui se profile dans le pays, n’est plus celle passive d’autrefois, mais celle active du post-printemps arabe. Dans beaucoup de ville du pays, les chefs de partis ont été caillassés, insultés, ont leur a barré les routes et les « spectateurs » des faux meeting ont même exigé d’être payés pour… venir écouter. Le soir, chez eux, beaucoup d’Algériens zappaient alors pour regarder par les fenêtres du monde, les élections les plus proches, celles qui offrent un meilleur spectacle. C’est donc le Real ou le Barca pour le foot, Sarko-Hollande pour le politique. En Algérie, il y a autant d’antennes paraboliques que d’algérien et le piratage des chaines est une activité légale. La TV reste stalinienne, mais le reste du monde est churchillien. 

Pour qui votent les Algériens avec leurs télécommandes 

L’une des questions du métier et du moment est celle de s’interroger, cycliquement, sur les préférences des Algériens sur les candidats français. Sarkozy? Hollande ou les autres? Du coup, les analyses classiques dans la presse française: les Algériens n’aiment pas Sarko à cause de ses avis sur l’immigration et les immigrés, à cause du «voile», de l’Islam ou d’Israël ou des polémiques sur la viande Hallal et le quota pour le foot.

Les Algériens ne peuvent pas voter, sauf avec la télécommande, un président de cette France que la guerre de Libération a chassé mais que l’histoire commune a consacré comme premier pays d’influence sur l’Algérie. A un président français élu, c’est une politique algéro-algérienne qui se dessine. Cela va des «indices» de démocratisation, à la perception des droits de l’homme, aux intérêts clandestins, au tutorat français sur le cas algérien sur la scène internationale. Pour beaucoup d’Algériens, en Algérie on vote, mais c’est la France qui valide.

L’hypernationalisme ne tolère pas cette évidence, mais tout le monde sait que c’est vrai et le répète, entre soi. Donc, les algériens peuvent s’intéresser aux présidentielles françaises par souci d’intérêts car le poids du pays de là-bas est évident au pays d’ici. C’est devant l’assemblée française que le ministre algérien des Affaires étrangères, Mourad Medeleci a été «auditionné» pour «vendre» les fausses réformes algériennes . Il y a même expliqué qu’il n’y pas plus européen que l’Algérie et que si l’histoire avait pris un autre chemin…  

Et c’est en France aussi que l’on dénonce le régime, avec plus d’utilité et d’impact, qu’à Alger.  C’est aussi là-bas qu’on a le cousin parti autrefois, le fils qui fait ses études et, d’ailleurs, la France commence ici, immédiatement au guichet des visas: un président de droite, c’est un guichet qui rétrécit.

«J’en suis jalouse»

C’est ce qu’écrit une internaute algérienne à propos des élections française. Pourquoi? Parce qu’ici en on en vote pas. Le vote ne sert à rien. Il n’excite pas, ne charme pas, n’a pas d’enjeu et on connait les résultats avant 20h du jour J, avant les quinze jours, avant même le lancement de la campagne. Le ministre des affaires religieuses vient pourtant d’être clair : ceux qui ne votent pas sont « des lâches et des hypocrites » promis à l’enfer.

Ceux qui ne votent pas sont des gens de l’OTAN et des sionistes explique le premier ministre Ahmed Ouyahia. La menace ne change pas l’avis des Algériens: l’abstention sera massive et tout le monde le sait même si on emploie les imams, les stars du foot et l’argent pour charmer le peuple. Du coup, une variante pour le peuple rétif: si on ne peut pas «voter», on peut au moins regarder (variante du proverbe algérien: celui qui n’achète pas, peut au moins regarder).

L’intérêt pour les élections françaises se retrouve mieux expliqué par «l’esthétique » et le show et le voyeurisme collectif que par le jeu des analyses pragmatiques. Les raisons concrètes existent, sont réelles et certains les formulent bien. Restent les raisons du fantasme: rêver d’être électeur pour l’électeur algérien déçu depuis des décennies. Se voir en train de décider, choisir, peser, réfléchir, débattre et se défendre. Sentir que le pays dépend de vous et pas que vous dépendez du pays.

Participer à une élection dont on ne connait pas les résultats, un film dont on ne devine pas la fin. Ensuite, rêvasser, par procuration sur un «Dégage» indirect, une revanche, voir un homme puissant tomber et assumer une défaite, voir un autre gravir les échelles. Ecouter aussi les débats, vifs, durs, accrocheurs: ceux qui n’ont jamais cours ici en Algérie où le régime débat avec lui-même, se parle, se contredit, se dément  puis se réconcilie avec lui-même, se serre les deux mains puis se lève et salue la démocratie algérienne «leçon pour le reste du monde», selon le slogan nombriliste.

 Le visage écrasé sur la vitre de la fenêtre de l’ancien colon

Les internautes vous le confirment: pêché sur les murs du Allah numérique. Le Net unique.

«On s’intéresse par jalousie, par dépit de ne pas pouvoir élire librement un président chez nous ,par intérêt: il y a des centaines de milliers de nos compatriotes qui y vivent et des centaines de milliers d'autres qui sont pensionnés dans les différentes caisses de retraites françaises, par l'histoire qui nous relie encore quoi qu'en disent les "anti-france" algériens qui ne se privent pas d'y passer leur vacances et d'y inscrire leur progéniture là-bas».

Un autre avis, Celui d’une algérienne: «L'amplitude du désert politique et démocratique chez nous, nous pousse à regarder ailleurs, à baver et à jalouser, bien sur on aurait souhaité vivre les mêmes moments ici chez nous, être fiers de notre Algérie, avoir du respect pour nos hommes politiques, avoir la citoyenneté comme modèle de vie, s'aimer les uns les autres, qui sait peut-être un jour!». L’explication par le fantasme fonctionne mieux donc: les Algériens ont tous le visage écrasé sur la vitre de la fenêtre de l’ancien colon: c’est le spectacle d’une fête. C’est un peu le petit peuple aux allumettes pour résumer la misère en démocratie.

Histoire commune, urne séparée 

C’est un peu le cas. La France, c’est l’Occident mieux traduit, avec une langue que l’on comprend et une histoire que l’on connait. C’est le voisin riche le plus proche de la main. Les Algériens n’ont pas aimé Sarkozy qui ne les a pas aimé. Donc, le spectacle de sa chute était de l’ordre de la punition divine et de l’échec politique plutôt que celui du jeu des intérêts bien compris. Les hypernationalistes le proclament sur les toits de la nation, Hizb frança (le parti de la France) est le nom algérien de la cinquième colonne et des francophones accusés d’être membre de la Harkis& Inc, la colonisation est un viol et la décolonisation est une illusion, mais tout cela n’enlèvera rien au spectacle.

Celui de ce qui se fait ailleurs et qui éclaire, par un cruel retour de lumière, ce qui ne se fait pas ici en Algérie. Là, les présidents sont choisis par les puissants, ramenés par avions, démissionnés, chassés, emprisonnés ou pris en otage ou en alibi. Donc, ils ne sont pas votés. Pour bien expliquer, il faut s’imaginer un Sarkozy occulte qui choisis des Fillon faibles chaque dix ans, avec un François hollande qui gagne 150 euros par mois, qui est trop « normal » et trop mou pour faire la révolution, qui a peur et qui est désespérés, qui prend de l’âge mais pas de l’importance, qui ne peut pas réellement voter et qu’un ministre des affaires religieuses traite d’hypocrite et de lâche s’il ne vote pas, c'est-à-dire s’il ne valide pas des élections déjà ficelées. Que ferait Ce Hollande locale? Et bien il rêvera, le soir. Quand il rentra chez lui, il prendra sa télécommande et fantasmera sur une vie parallèle.

Les Algériens n’aiment pas se l’avouer, ni le dire, car cela fait mal là où est planté le drapeau et là où est enterré le martyr, mis les élections en France les rendent jaloux.

Trop de drapeaux pas français?

C’est ce qu’ont regrettés des «politiques» français qui campent encore à droite ou à l’extrême droite au lendemain du 06 mai. Trop de drapeaux pas français saluant la victoire de François Hollande. Caprice de perdants? Un peu, beaucoup et «ridiculement»: on ne peut pas vouloir à la fois une influence internationale, «travailler» le prestige de la France comme puissance, avoir un avis sur le repas du dictateur africain et les droits de l’homme en Syrie puis faire l’effarouché quand cela attire des amours ou des attentes.

La France semble donc vouloir avoir un avis sur tout, mais ne veut pas qu’on ait un avis sur ses élections. Trop de drapeaux étrangers à la place de la Bastille le soir du 06 mai? Oui: c’est la France «mondiale» contre la France de souche peut-être. La réaction de la droite française est à analyser. Par la psychanalyse des profondeurs, gauloises.

Donc? Pour ses élections législatives le 10 mai, le régime algérien a invité quelques 300 observateurs et ONG internationales pour «valider» sa bonne foi trop douteuse. Pour les élections françaises du 06 mai, les observateurs algériens étaient quelques millions. Télécommande à la main. Et ils ont validé. «François Hollande tient a remercier vivement Mme Diallo sans qui rien n'aurait été possible..» note un internaute algérien.

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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