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Nicolas Sarkozy, à l'occasion de la journée de la francophonie, le 20 mars 2010. Reuters/POOL News
Nicolas Sarkozy, à l'occasion de la journée de la francophonie, le 20 mars 2010. Reuters/POOL News

L'Afrique francophone doit-elle tourner le dos à la France?

Au lendemain de l'élection de François Hollande, la promesse d'en finir avec la Françafrique a ravivé les interrogations de la presse africaine sur le modèle à suivre pour s'émanciper de l'ancienne puissance coloniale.

L’élection présidentielle française de 2012 a fait se poser beaucoup de questions à la presse africaine.

Quelle est la nature des relations entre la France et ses anciennes colonies sur le continent? L'influence de Paris est-elle une bonne chose? Autant d'interrogations que les promesses d’en finir enfin avec la «Françafrique» ont ravivées. Pour finalement se demander s'il fallait ou non tourner le dos à la France.

«Pourquoi cet "aplaventrisme", cinquante ans après les indépendances?, s'interroge ainsi le quotidien burkinabè Le Pays. Pourquoi s’infantiliser autant? Et d’ailleurs, pourquoi passer le temps à s’apitoyer sur son propre sort lorsqu’après avoir mendié, on n’hésite même pas à dilapider l’épargne des autres. L’Afrique peut se forger elle-même son destin démocratique, sans attendre que tout lui tombe de… la France. C'est à la société civile de savoir monter la garde quand le peuple s’endort.»

Or dans bien des pays, cette société civile fait défaut, et ce, souvent en raison des potentats maintenus au pouvoir grâce à l’influence des anciens pays colonisateurs, qui eux, tant qu'ils le peuvent, ne tourneront pas le dos à l'Afrique:

«Un président français sera et restera l’agent commercial numéro un des groupes français, pour mettre la main sur les marchés juteux dans ses anciennes colonies. C’est de bonne guerre ! C’est ce que, pour la plupart, les chefs d’Etat africains ne savent pas faire», déplore le site panafricain Afrik.com.

En d’autres termes, les pays du continent noir ne devraient pas attendre d'un Nicolas Sarkozy, ni maintenant d'un François Hollande, qu'ils mettent volontairement fin à la Françafrique. 

«Que les Africains ne se fassent pas d’illusions»

Le site d'information kenyan Africa Review prend l'exemple sénégalais, qu'il considère être un modèle de démocratie en Afrique.

Il affirme que la démocratie sénégalaise doit en partie son essor à la colonisation française, et ne manque pas de rappeler que le «clientélisme» y est «endémique». Aussi, «c’est une société civile bien organisée et la presse indépendante qui ont permis d’assurer l’élection de Macky Sall.»

Mais cette société civile en Afrique, qui s'est passionnée pour l'élection présidentielle française, doit-elle complètement «arrêter de regarder vers la France», comme l'a suggéré ouvertement Le Pays de Ouagadougou? Pour Joshua Osih, vice président du Front social-démocrate, le parti camerounais d’opposition de centre-gauche, la réponse est non.

Pour autant, il appelle de ses vœux à un changement économique, dans une tribune que lui a accordée le site d'information camerounais La Nouvelle Expression le 9 mai. Mais un changement concerté avec la France, notamment sur les questions d’immigration:

«Le problème de l’immigration qui affecte la France se situe au niveau de l’immigration économique qui ne saurait être résolu sans une véritable politique économique en direction des pays d’origine des immigrés.»

On ne peut, selon lui, pas nier les liens qui existent encore entre la France et ses anciennes colonies en Afrique, et lui tourner le dos est impensable. Le site d'information Maliweb, s'appuyant sur des propos de spécialistes, considère aussi qu'une «coopération normale entre la France et l’Afrique» est souhaitable.

Mais selon l'économiste malien Etienne Oumar Sissoko, de l'Université internationale «Sup-Management» de Bamako, cité par Maliweb:

«Que les Africains ne se fassent pas d’illusions, [l'élection de François Hollande] ne changera absolument rien aux politiques françaises en Afrique et ne contribuera nullement à améliorer les conditions de vie des Africains, ni même amorcer un processus de développement.»

La «Chinafrique» mieux que la «Françafrique» ?

Pour le quotidien sénégalais Le Soleil, dans les faits, les pays africains ont déjà commencé à se détourner de l'Hexagone:

«Avec la mondialisation, la montée de l'Inde et de la Chine ainsi que le positionnement américain en Afrique, la France n'est plus la seule tutrice et ne peut plus décider toute seule pour les Africains, longtemps maintenus dans l'illusion démocratique et le sous-développement.»

Mais attention à ne pas remplacer le joug de l’un par celui d’une autre puissance comme le rappellait déjà l'hebdomadaire kenyan The East African avant l'élection présidentielle française.

La Chine, en effet, propose souvent des prix plus attractifs que ceux pratiqués par les Européens lors des appels d'offres en Afrique, ce qui lui vaut un certain succès. Mais c'est aussi parce qu'elle ne pose pas de conditions préalables aux aides, qu'elle réussit si bien sur le continent africain.

«En effet, certaines "conditions" imposées par les puissances occidentales sont coûteuses et injustes, continue The East African. Mais ce n'est pas parce que l'aide de la Chine est inconditionnelle qu'elle est supérieure: les Africains n'en bénéficient pas toujours. C'est pourquoi tant de grands projets d'investissement chinois en Afrique n'ont pas conduit à un meilleur développement, mais à plus de corruption.»

Le président français élu François Hollande, s'il veut mettre fin au désamour qui s'installe durablement avec les populations des anciennes colonies, trop lasses des réseaux de la Françafrique, qui phagocitent les ressources depuis trop longtemps sans que les peuples n'en profitent, devra profondément rééquilibrer les relations avec ces pays.

Et c'est là que réside l'enjeu africain de son mandat, selon BBC-Africa:

«La clé sera de revigorer le rôle de la démocratie, des droits de l'Homme et du développement dans les prochaines affaires qu'il fera avec l'Afrique, tout en insufflant une vision.»

Cela suffira-t-il à ce que l'Afrique, elle, ne lui tourne pas le dos?

Antoine Galindo

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