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Andry Rajoelina se dirige vers le Palais présidentiel. REUTERS / Siphiwe Sibeko
Andry Rajoelina se dirige vers le Palais présidentiel. REUTERS / Siphiwe Sibeko

Madagascar, le risque du pouvoir absolu

Andry Rajoelina a pris le pouvoir avec le soutien de la rue et de l'armée, mais sans légitimité démocratique...

Le train est arrivé en gare plus vite que prévu! Après deux mois de bras de fer avec le Président malgache, le jeune maire d'Antananarivo, surnommé «TGV», est parvenu à faire tomber le régime le 17 mars. La veille encore le Chef de l'Etat, Marc Ravalomanana se déclarait prêt à mourir dans l'exercice de ses fonctions s'il le fallait, avec ses fidèles dans son palais présidentiel. Mais il a fini par confier le pouvoir à des hauts gradés de l'armée : ceux-ci se sont empressés de le remettre quelques heures plus tard au maire d'Antananarivo. Mercredi 18 mars, la Haute cour constitutionnelle malgache a validé l'ordonnance de transfert des pouvoirs à Andry Rajoelina, 34 ans.

Un candidat dans le bon wagon

Encore inconnu du grand public en 2007 lorsqu'il s'était présenté à la mairie d'Antananarivo, Andry Rajoelina a réussi à prendre le pouvoir sans participer à la moindre élection présidentielle, méritant plus que jamais son surnom de «TGV». Il a d'ailleurs donné ce nom à son mouvement politique (Tanora Gasy Vonona) signifiant «Jeunes malgaches décidés». Lors des municipales de décembre 2007, il avait été élu dès le premier tour avec 63% des suffrages contre le candidat de la présidence.

Avant de se lancer en politique, «TGV» s'était d'abord fait connaître comme disc-jockey, l'un des plus doués de la capitale, semble-t-il. Par la suite, il a créé une société de communication, lancé sa radio et sa télévision. Certes, il a une réputation de fonceur. Mais comment a-t-il pu conquérir le pouvoir aussi facilement? Grâce à la rue qui s'est mobilisée sans relâche pendant deux mois pour obtenir le départ d'un Président qui a multiplié les erreurs politiques.

«Le chapelet d'erreurs de Marc Ravalomanana a constitué un terreau favorable, estime Madagascar-Tribune.com. Atteinte à la liberté d'expression par l'impossibilité pour les opposants d'accéder aux chaînes de l'audiovisuel public, mais aussi par la fermeture de télévisions. Atteinte aux valeurs nationalistes, en favorisant l'immixtion d'étrangers dans les sphères de décision économique et politique du pays, allant jusqu'à tenter de vendre 1,3 million d'hectares aux sud-coréens.»

Là, réside sans doute l'un des principaux griefs des Malgaches à l'égard de l'ex-Chef de l'Etat. L'entreprise sud-coréenne Daewoo devait exploiter une superficie grande comme la moitié de la Belgique afin d'y cultiver du maïs et des palmiers à huile. Selon le régime de Marc Ravalomanana, les terres n'étaient pas exploitées et personne n'aurait été expulsé. Sauf que beaucoup de Malgaches ne partagent pas ce point de vue: le droit de la terre est extrêmement complexe à Madagascar.

«Dans cette île, note la journaliste belge Colette Braeckman, les traditions sont fortes et le rapport à la terre des ancêtres demeure très sensible. Or en libéral résolu, le chef de l'Etat a modifié le rapport à la propriété foncière, considérant que la terre est un bien comme un autre, susceptible d'être vendu.»

Des milliers de Malgaches, pas tous partisans de l'opposition, loin s'en faut, ont signé une pétition contre la vente de terres à Daewoo. L'écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana a souligné que «pour les Malgaches tenant à la terre de leurs ancêtres, cette cession aux Coréens est une trahison irréversible du sacré».

Un prédécesseur coupable

La propriété de la terre demeure une question brûlante en Afrique. Si le Président zimbabwéen, Robert Mugabe, reste populaire dans nombre de pays du continent noir, c'est parce qu'il est considéré comme celui qui a osé «reprendre les terres volées par les colons». L'ex-Chef de l'Etat malgache avait oublié cette leçon essentielle à la survie d'un dirigeant africain. A la tête de Tiko, un puissant groupe d'agroalimentaire, Marc Ravalomanana est accusé d'avoir, en outre, confondu ses intérêts avec ceux du pays.

Les Malgaches étaient d'autant plus déçus par ce président élu en 2002 que l'un des arguments essentiels pour le porter au pouvoir avait été le suivant: «Il est déjà riche, il n'aura pas besoin de voler». Pourtant ils ont rapidement eu l'impression que son appétit de pouvoir et d'argent devenait difficile à contrôler. Son successeur autoproclamé saura-t-il faire preuve de plus de retenue? Rien n'est moins sûr.

Andry Rajoelina a d'ores et déjà décidé de se donner un délai de deux ans avant d'organiser une élection présidentielle. Il devra sans doute effectuer une réforme constitutionnelle. Car le texte actuel prévoit qu'un candidat à la présidence doit avoir au moins quarante ans. D'autre part, son profil ressemble étrangement à celui du chef de l'Etat qu'il vient de débarquer. Issu du monde des affaires, c'est un «homme pressé» peu porté sur la concertation. Au plus fort de la crise, il annonçait en public des décisions qui surprenaient jusqu'à ses plus proches conseillers.

«TGV» loin de faire l'unanimité

Aujourd'hui, il accède au pouvoir en étant dépourvu de légitimité démocratique. Si ce n'est celle que lui octroient des manifestations de rue répétées et dans des circonstances douteuses la Haute cour constitutionnelle. Dans sa course vers le pouvoir, le soutien de l'armée, notamment celui des jeunes officiers, aura été déterminant. Ils n'ont pas hésité à menacer physiquement les hauts gradés afin d'obtenir gain de cause.

Ce «hold-up» agace une grande partie de l'opinion malgache. Lassée sans doute par l'ex-président, elle n'est pas forcément convaincue que son successeur, Andry Rajoelina ait la maturité suffisante pour exercer les plus hautes fonctions. Et surtout, elle aimerait être consultée.

«Un adjudant qui se permet de braquer son arme sur un vice-amiral, s'indigne Madagascar-Tribune.com. Des syndicats qui votent la destitution de leur directeur général. Un colonel qui s'autoproclame chef d'Etat major des forces armées. Des graines de potence à l'haleine avinée qui s'improvisent comité de vigilance pour racketter les automobilistes aux barrages. Il semblerait que toute la société malgache soit en crise d'adolescence, à l'image d'Andry Rajoelina».

Il est trop tôt pour dire si «TGV» commettra les mêmes erreurs que son prédécesseur. Mais il manque cruellement d'expérience en matière de gestion. Au point de demander de l'aide à ses homologues d'autres grands capitales. Andry Rajoelina pense depuis longtemps que Dieu a un grand dessein pour lui. Une intuition confirmée par les récents événements. Mais Rajoelina semble manquer de recul par rapport à sa trajectoire politique. Depuis longtemps déjà, il parle de lui-même à la troisième personne, ce qui n'est jamais très bon signe.

Pierre Cherruau

Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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