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Devanture du BlonBa © Christine Fleurent, tous droits réservés
Devanture du BlonBa © Christine Fleurent, tous droits réservés

Plaidoyer pour la survie du coeur culturel de Bamako

En racontant la genèse de son aventure personnelle et les raisons qui le conduisent à fermer les portes de sa structure, Alioune Ifra Ndiaye met en lumière, les obstacles fondamentaux rencontrés par tous ceux qui veulent faire aller le Mali de l'avant.

«Chers amis,

Quand vous lirez ce texte, la salle et les bureaux de BlonBa, ce lieu culturel qui était devenu en quelques années une institution majeure de la vie bamakoise, auront fermé leurs portes. On ne viendra plus à Faladiè, avenue de l’Union Africaine, place BlonBa, pour y passer des soirées d’échanges et d’enrichissement culturels.

Histoire d'un engagement

Je n’aime pas trop parler de moi, mais je vais néanmoins vous raconter cette histoire en détail, parce qu’elle dit quelque chose de plus que mon intérêt propre, parce qu’elle aide à comprendre des faiblesses structurelles de notre Mali, ces faiblesses sans lesquelles jamais le pays n’aurait pu s’effondrer en dix jours, comme nous l’avons vu.

J’ai choisi ma voie alors que j’étais encore lycéen. Je me suis ensuite donné les moyens militants, juridiques et intellectuels pour y arriver. J’ai pris des décisions souvent difficiles. Etudiant à l’Ecole normale supérieure de Bamako, je refusais les mots d’ordre de  beaucoup de grèves scolaires qui n’avaient pas de sens pour moi. Je voulais apprendre et malgré les pressions, j’ai toujours assumé ces choix.

A l’occasion de mes études au Canada et en Europe, plusieurs offres d’emplois difficilement déclinables m’ont été proposées. J’ai toujours choisi le Mali. Cadre de l’ORTM, j’ai estimé que je n’y rendais pas service à mon pays. Plutôt que de faire comme beaucoup d’autres, avoir un pied dans l’administration publique, un pied dans mon entreprise, j’ai démissionné.

Voici donc comment BlonBa s’est fait

En 1998, avec mon ami Jean-Louis Sagot-Duvauroux, j’ai fondé BlonBa. Je voulais créer les conditions d’une industrie culturelle viable au Mali et dans la sous-région avec comme axe d’action la citoyenneté. J’ai commencé la création audiovisuelle avec une caméra, une table de montage, un cameraman, un dessinateur et un électricien. Nos premiers spectacles de théâtre ont été créés sans subvention ni soutien public.

Alioune Ifra Ndiaye © Christine Fleurent, tous droits réservés

Aujourd’hui, il n’existe pas une structure culturelle comme BlonBa dans la sous-région. Nous avions espéré que les administrations nous accompagneraient de leur bienveillance, qu’elles faciliteraient l’obtention des crédits accordés par l’étranger à la culture malienne et que nous bénéficierions de la protection des lois. Elles se sont acharnées à empêcher l’un et l’autre.

Malgré cet environnement hostile, nous avons trouvé l’énergie de survivre par nous-mêmes, réussi à imposer notre sérieux, notre régularité, notre exigence envers nos partenaires et nous-mêmes. Il nous est arrivé de refuser l’accès de notre salle à un ministre qui ne venait pas à l’heure indiquée de nos spectacles. Non pas par vanité, mais par respect pour le public venu à l’heure.

Des dizaines de techniciens et d’artistes, jeunes pour la plupart, magnifiquement engagés pour le rayonnement de notre pays, trouvaient à travers l’action de BlonBa une source honnête de subsistance. Nos créations théâtrales ont été présentées au Sénégal, au Bénin, au Togo,  au Burkina, en Guinée, en France, au Luxembourg, en Belgique, au Canada. Des centaines de représentations, concerts ou événements festifs ont été programmés dans notre salle pour le bonheur du public bamakois. Régulièrement, des professionnels étrangers venaient s’inspirer de notre exemple. Peu imaginaient l’ampleur des problèmes, pièges, et petitesses auxquels nous avons dû faire face pour survivre.

Nos programmes télé ont été suivis par des millions de téléspectateurs: «Manyamagan», «A nous la Citoyenneté!», «Citoyens, nous sommes!», «Jeunes Citoyens», la première édition de  «Case Sanga», les séries de programmes courts «Fatobougou», «Baniengo», «Bannièrèbougou».

Plusieurs de nos spectacles ont été filmés et diffusés sur TV5, France O et d’autres chaînes francophones. Canal France international en a acheté les droits et les a mis à disposition de l’ORTM, qui ne les a pas diffusés, contrairement à d’autres télévisions africaines.

Espérons malgré tout qu’un jour les téléspectateurs de la chaine nationale pourront voir, entre deux séries brésiliennes, des œuvres made in Mali qui ont été applaudies sur trois continents et qui sont servies par les artistes qu’ils aiment: Bougouniéré, Michel, Ramsès, King, Baldé, Kassogué, Ntchi, Amkoullel, Nouhoum Cissé, etc.

Remerciements

Avant d’expliquer les circonstances précises qui nous contraignent aujourd’hui à fermer BlonBa, je veux remercier ceux qui nous ont soutenus au coup par coup. Nous espérons continuer de bénéficier de leur conseil et de leur soutien. L’entreprenariat culturel est difficilement bancable.

Merci également à tous ceux qui ont rendu possible la mise en place d’une antenne permanente de BlonBa en Europe et facilité ainsi le rayonnement international de la culture malienne. Ces aides ont jalonné notre aventure. Elles nous ont aidés à poursuivre. J’assure tous ces amis ma profonde reconnaissance.

Je veux aussi dire mon admiration émue à toutes celles, à tous ceux qui sont les co-auteurs de BlonBa. Dans le feu de l’action, j’ai parfois négligé de dire à mon équipe la confiance que son engagement me donnait dans l’avenir du Mali. Nous avions tout à apprendre. Nous inventions sans jamais savoir de quoi demain serait fait. Jamais je ne les ai vus douter qu’ensemble nous pourrions parvenir à nos buts. J’ai toujours cru que le Mali avait un grand avenir, mais grâce à eux, j’en ai eu la preuve. 

Et voici comment BlonBa a été tué

Cependant, en l’absence de soutien d’une administration de tutelle oscillant entre l’indifférence et l’hostilité, affaiblis par l’interruption de notre activité durant un redressement fiscal absurde qui a duré 6 mois et la crise politique actuelle, ni le soutien ponctuel de nos amis, ni l’ardeur de mon équipe, ni la sympathie dont le public et la jeunesse entouraient BlonBa n’ont suffi à nous donner la solidité nécessaire.

S’ajoutant à ces handicaps, le coup fatal nous a été donné par Mme Coumba Dembaga, la propriétaire du terrain où BlonBa s’est construit. Ce terrain, qui contenait un hangar de stockage de ciment, était le lieu idéal pour donner une salle à BlonBa. Par chance, croyais-je à l’époque, sa propriétaire, Mme Coumba Dembaga est ma tante. Je lui ai demandé s’il me serait possible de louer cet espace et d’en faire un centre culturel. Elle a accepté et nous avons signé un bail de 10 ans renouvelable. Les liens familiaux, les valeurs qui ici, au Mali, s’y attachent me paraissaient alors suffisants pour que je puisse y investir de confiance.

Le lieu était cerné de petits commerces en plein air. J’ai négocié difficilement et patiemment avec tous les occupants pour libérer l’espace autour du terrain. Grâce aux talents multiformes réunis dans l’équipe de BlonBa, j’y ai aménagé une des salles de spectacle les mieux équipées de la sous-région. J’ai construit des bureaux, des salles de post-production vidéo, des espaces de détente et de restauration. J’ai assuré la formation de professionnels du spectacle et de l’audiovisuel désormais aguerris.

Longtemps, le seul lieu bamakois vraiment adapté à la diffusion théâtrale avait été le Centre culturel français. Avec le BlonBa, la capitale disposait d’une nouvelle salle malienne adaptée à la programmation, dans de très bonnes conditions, de tous les arts du spectacle: théâtre, danse, musique, cinéma, événements. Tous mes moyens financiers, toutes mes forces ont été consacrées à cet objectif. Au point qu’avec ma famille, je vis jusqu’à présent en location.

Dès que le rayonnement du BlonBa a pris de l’importance, ma tante a commencé à accumuler les obstacles devant nous. Quand elle a transformé sa concession sur le terrain en titre foncier, elle a exigé de refaire le bail et augmenté le loyer de près de 150 %: un million deux cent mille francs hors taxes par mois, près de quinze millions chaque année.

Faute de solution alternative, nous nous sommes soumis à cette augmentation qui ne correspondait pourtant à aucune amélioration d’usage. Cela n’a pas suffi et les pressions ont continué. Par voie d’huissier, Mme Coumba Dembaga, m’a fait savoir qu’elle voulait rendre à la salle son usage de stockage de ciment.

Tout prétexte était bon pour nous harceler. Un retard de paiement? Citation d’huissier et même convocation à la gendarmerie. Une nouvelle couche de peinture? Citation d’huissier. Un aménagement pour accueillir un événement culturel? Citation d’huissier. Une dizaine en tout. Nous gardons néanmoins le cap, malgré la précarité dans laquelle nous met ce chantage permanent.

Mais aujourd’hui, dans une  nouvelle citation, ma tante Coumba Dembaga me demande de changer à nouveau, à son profit, les termes du bail ou de quitter les lieux. Les conditions qu’elle nous impose rendent impossible la rentabilisation de notre activité. Nous allons donc quitter les murs actuels de BlonBa et tous les aménagements que nous y avons construits.

Pour un nouveau Mali

Permettez-moi de mettre en rapport cette histoire avec la commotion que connaît le pays en ce moment, commotion qui d’ailleurs a donné des ailes à ma tante, dopée par les perspectives que lui ouvrait un affaissement supplémentaire de l’Etat de droit. L’aventure de BlonBa met en lumière trois réalités dont l’analyse et le traitement sont peut-être la clef du redressement national.

1– Jusqu’à présent, il n’y a pas au Mali d’instance représentant vraiment, efficacement l’intérêt public. Nous avons à peu près réussi notre démocratie, mais nous avons raté notre Etat démocratique. Les Maliens qui travaillent ne sont ni soutenus, ni protégés par la puissance publique. Dans bien des cas, ils doivent au contraire s’en protéger eux-mêmes. La corruption est partout.

2– La société elle-même est atteinte. Si la corruption a pris une telle importance, c’est aussi parce que chacun, à son heure, espère en profiter. Un cousin corrompu est une meilleure assurance contre les aléas de la vie qu’un travail bien fait. L’argent a remplacé Dieu. Aucune valeur ne semble plus tenir face aux appétits qu’il provoque. Qui croit encore que les liens de famille sont plus importants que l’appétit d’argent?

3– Sous ce pesant couvercle, il existe un Mali nouveau, travailleur, créatif, efficace, combattif, patriote. BlonBa ferme aujourd’hui. Mais BlonBa a pu naître, croître, porter efficacement la parole autonome du Mali kura (nouveau Mali), dire non quand c’était nécessaire, avancer toujours. BlonBa a existé parce que des menuisiers, des réalisateurs, des gardiens, des régisseurs, des écrivains, des artistes, des techniciens, des cuisiniers, des administrateurs, des animateurs vedettes et des manutentionnaires ont cru en eux-mêmes, cru dans le pays, cru dans la tâche qu’ils accomplissaient ensemble. C’est donc possible.

BlonBa renaîtra de ses cendres

Pour toutes ces raisons, pour cette magnifique équipe sans laquelle je n’aurais rien pu faire, pour les dizaines de milliers de personnes qui portent dans leur cœur le souvenir chaleureux de soirées passées à BlonBa, pour tous ceux qui nous ont accompagné de leur amitié, pour notre Mali blessé, je n’abandonne pas.

Intérieur du BlonBa le soir © Christine Fleurent, tous droits réservés

Ceux qui ont voulu casser la machine n’ont pas réussi. Ils ont pris les murs. Les savoir-faire, c’est-à-dire les logiciels d’une vie culturelle autonome et créative, nous les avons emportés avec nous en quittant les murs.

Je reconstruirai un nouveau BlonBa encore plus beau, encore plus vivant. Je fais appel à notre Etat pour qu’il accompagne, facilite et protège la reconstruction de cette entreprise qui compte pour le rayonnement et l’élévation de notre patrie. Si des partenaires étrangers pensent qu’il est bon pour notre société planétaire que la voix du Mali soit entendue et que BlonBa peut y être utile, je les remercie de leur concours.

Et puis la situation nous impose de mettre en place, très vite, des contre-pouvoirs, non pas pour gêner la bonne marche des institutions –on vient de voir combien elle est essentielle à l’équilibre du pays– mais pour que plus jamais nos représentants ne se laissent aller à gouverner par la corruption et la paresse d’esprit.

Je vous propose de créer une télévision communautaire dont l’unique perspective sera de faire vivre la voix et les espérances du Mali nouveau. MKTV, la télévision de Mali Kura. La loi l’autorise. BlonBa dispose des compétences pour une mise en œuvre rapide. Les finances nous manquent? C’est vrai.

Nous n’avons pas des milliards, mais nous sommes des milliers. Nous allons créer une société dont chaque Malienne, chaque Malien engagé pour la renaissance du pays pourra devenir co-propriétaire. Et nous inventerons ensemble les mots et les images de notre avenir. Je mets très vite en place le cadre juridique de cette coopérative audiovisuelle inédite et je fais appel à vous.

Le Mali de l’autodestruction vient de nous montrer sa redoutable efficacité. Nous n’allons pas lui répondre par l’aigreur, mais par l’action.»

Alioune Ifra Ndiaye

 

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Alioune Ifra Ndiaye

Alioune Ifra Ndiaye est un opérateur culturel malien qui après des études au Canada et en Europe, a  fondé BlonBa (le grand vestibule), une structure d'un dynamisme à nul autre pareil dans le quartier Faladié devenu l'un des plus fréquentés par les jeunes de la capitale malienne.

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