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Une Algérienne sort de l'isoloir lors de l'élection présidentielle le 19 avril 2009. Reuters/Zohra Bensemra
Une Algérienne sort de l'isoloir lors de l'élection présidentielle le 19 avril 2009. Reuters/Zohra Bensemra

Algérie: des élections jouées d’avance

Tout le monde s’attend à un taux d’abstention historique. Un phénomène que les autorités vont tout faire pour nier.

Mise à jour du 10 mai 2012: Mise à jour du 10 mai 2012: Les 21 millions d'électeurs algériens votent jeudi 10 mai pour élire la nouvelle Assemblée Nationale, après des réformes mises en oeuvre par le pouvoir pour parer à un Printemps arabe. Les deux enjeux de ce scrutin sont l'abstention et le score des islamistes.

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Le 10 mai, les Algériens sont appelés à élire leurs nouveaux députés dans le cadre des élections législative anticipées. Les électeurs vont en effet préférer rester chez eux, certains que cette élection, qui intervient alors que l’Algérie est bradée aux puissances occidentales et aux monarques du Golfe, est une mascarade censée convaincre l’Occident de la réalité des réformes et de l’ouverture engagées depuis le début des révoltes dans les pays voisins et au Moyen-Orient.

Les «parrains» de l’Assemblée

Non convaincus par des «vizirs» candidats qui, à l’image d’Amar Ghoul, ministre des Transports publics, découvrent le plaisir de manger un sandwich dans une gargote populaire, les Algériens savent que glisser un bulletin de vote dans l’urne équivaut à remettre un chèque de plusieurs millions de dinars dans les mains du futur député. Sentant le remaniement proche, les membres de l’actuel gouvernement, qui ne sont pas encore assurés des postes de diplomates, ont vu dans le Parlement le lieu de retraite et de villégiature idéal.

Pendant ce temps, d’autres candidats ont payé cher la place sur les listes des candidats. Sans vergogne, Moussa Touati, président du Front National Algérien (FNA) a exigé publiquement une somme allant d’un à cinq millions de dinars (10000 à 50000 euros) pour avoir le privilège d’être porté sur les listes de son parti. Du coup, les hommes d’affaire, les trafiquants en tout genre, ayant vu là une occasion unique d’accéder à un espace privilégié qui leur faciliterait l’accès à tous les appels d’offre publics et la réalisation de tous leurs projets légaux et illégaux sans être inquiétés par aucune institution, se sont précipités pour se porter candidats. Pour eux, il s’agit là d’un investissement sans risque et de toute manière gagnant puisqu’il sera rentabilisé au bout de quelques mois d’exercice. Dans ce pays où le SMIG est de 180 euros, les députés touchent un salaire de 3 000 euros.

«Qui veut se porter candidat?»

Mais cela n’a pas suffi pour remplir les listes des 44 partis en course dont une vingtaine a été agréée exprès pour l’occasion. Un jeune de Tizi-Ouzou nous raconte:

«Le peu d’intérêt qui nous restait pour la politique, ils sont en train de le tuer. On voit sur les affiches des candidats sans morale aucune et n’ayant eu aucun engagement politique de leur vie. Un jour, j’étais avec un ami qui avait été appelé par un militant d’un nouveau parti. Il lui demandait s’il ne connaissait personne qui accepterait de se présenter à Alger».

Dans cette recherche au preux candidat, des têtes de liste ont offert de l’argent, allant parfois jusqu’à garantir une indemnité pour les non-élus.

Le ridicule ne tue certes pas les candidats, mais il révolte fortement les Algériens qui vérifient à quel point le pouvoir algérien et les partis politiques les méprisent. Cette révolte s’exprime, d’abord, en tournant en dérision la campagne électorale qui voit un chapelet de femmes et d’hommes, brouillés avec l’esthétique et l’intelligence, et sans aucun programme, promettre le capitalisme, le socialisme, l’islamisme, la laïcité, le travail, les entreprises, la liberté d’expression, la fermeture des bars, la baisse des prix des produits de consommation, une prime pour le mariage…  «Mais pour cela, dit l’un d’eux sur Canal Algérie, la chaîne d’intoxication audiovisuelle, il faut que vous votiez pour nous».

Chaque sortie des «concurrents» est devenue une prise de risque devant une jeunesse qui ne tolère plus qu’on se moque d’elle. Cela a commencé à Tizi-Ouzou, en Kabylie. Louisa Hanoune, du Parti des Travailleurs (PT), a été huée et chassée par le public. Toujours en Kabylie, mais cette fois à Bouira, le premier ministre et leader du Rassemblement National Démocratique (RND) a été conspué par la foule qui a crié «voleurs, tricheurs, où est notre part de pétrole, dégagez…».

Il était pourtant dans sa ville natale d’où il a été évacué par la police. Le même jour, à Béjaïa, le Front des Forces Socialistes (FFS) a été empêché de tenir un meeting. Cette forme de contestation a rapidement gagné les autres régions du pays. L’islamiste Bouguerra Soltani du  Mouvement de la Société pour la Paix (MSP) a quitté la ville de Kasr Al-Boukhari, au sud-ouest d’Alger, au cri de « Irhal » (dégage). Plus au sud et plus précisément à Laghouat, c’est la tête de liste de l’antique Front de Libération National (FLN) qui a été sauvée in extremis devant une foule impressionnante et remontée.

Retour aux législatives de 1990

Au-delà de la tragicomédie en cours dans les rues algériennes, ces élections revêtent une forte symbolique. On assiste sans doute à la fin de la parenthèse historique ouverte par l’accès au multipartisme en 1988. Après ces élections, les Algériens devront inventer une nouvelle manière de militer et de s’exprimer, en dehors de tout cadre partisan.

La symbolique, c’est sans doute le retour aux législatives des années 1990. Comme si l’Etat n’arrivait pas à assumer les douloureuses et complexes conséquences de l’interruption du processus législatif d’alors, il est revenu aux solutions de fortune imaginées contre le Front Islamique du Salut. Après la victoire du FIS au premier tour des élections, les militaires devaient choisir entre deux options. La première était d’interrompre les élections; la seconde de bourrer les urnes du second tour de manière à dégager une sorte d’équilibre des forces politiques représentées au Parlement.

La première avait été utilisée à l’époque; l’autre, elle le sera fort probablement le 10 mai prochain comme le confirme cette accusation d’Abdelmadjid Menasra, représentant de l’aile radicale de la mouvance islamiste algérienne, en quelque sorte l’équivalent des «salafistes» égyptiens. Le leader du Mouvement pour le Changement (MC) a parlé de «quotas prédéfinis». Abdelaziz Bouteflika y a lui-même fait allusion l’année dernière: «Si la démocratie, c’est la multiplicité des petits partis, alors qu’il y ait des petits partis.» 

Cette politique qui est censée constituer une Assemblée partagée en trois groupes : le tiers présidentiel, le tiers islamiste et le tiers démocrate. Le premier, le seul qui soit puissant et cohérent, serait représenté par le FLN et son clone le RND. Le deuxième et le troisième seraient composés par une nébuleuse de petits partis, légitimés par un ou deux grands partis (le MSP pour les islamistes et le FFS pour les démocrates). L’idée même d’une entente ou d’une alliance des partis composants ces deux blocs est interdite par son côté hétéroclite. D’ailleurs, le MSP n’a réussi à créer une Alliance Verte qu’avec deux partis (Ennahda et El Islah), essuyant un refus net du MC et du FJD (Front pour le Justice et le Développement). Autant dire qu’il n’y aura aucune opposition réelle dans la future Assemblée, surtout que plus aucun parti ne jouit d’une réelle popularité comme ce fut le cas après 1988 pour bon nombre d’entre eux.

L’illusion de l’opposition

En Algérie, il y a très peu de partis opposés à la politique étatique. La plupart s’écharpent entre eux à travers une opposition aux partis au gouvernement. C’est le cas des islamistes qui désormais prônent le respect de la figure sacrée du chef de l’Etat. Aucun d’entre eux ne risque de rejeter le programme présidentiel. Surtout pas le MSP qui, se disant de l’opposition, continue à garder des ministres au gouvernement. Les partis «démocrates» aussi, à l’exception du FFS, sont inféodés à la figure intouchable du président et, à travers lui, au régime. Au-delà du PT, le Mouvement Populaire Algérien (MPA) est le cas le plus illustre en la matière.

Son fondateur et leader Amara Benyounès est un ancien cadre du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) qu’il a quitté pour des raisons plus ou moins connues après avoir été ministre de la Santé. Il a depuis créé le quotidien régional La Dépêche de Kabylie que les lecteurs surnomment ironiquement La Débauche de kabylie et qui est comparable à une agence de communication honorant le moindre fait ou geste du président. Il est déjà acquis que, bien qu’il se présente comme un parti démocratique et d’opposition, Amara Benyounes ne posera jamais problème au pouvoir. Bien au contraire.

D’où l’importance pour le régime d’intégrer le plus vieux parti de l’opposition dans cette campagne. Le FFS, participe à cette élection qu’il est censé légitimé sur le plan international. L’argument avancé par le parti est de «remettre le peuple en mouvement et remettre du mouvement dans un statu quo politique et institutionnel destructeur de l’Etat et de la société algérienne ; seule cette remise en mouvement peut permettre de dépasser les impasses du pays, de la Kabylie et du pouvoir». Difficile de recevoir un tel argument sans sourciller. Les raisons, le FFS les connaît forcément puisqu’il les a lui-même invoquées dans le passé. Alors que le RCD était représenté dans la précédente législature par une dizaine de députés, tout en se disant prêt à rencontrer le FFS pour une éventuelle alliance, l’ancien premier secrétaire du parti socialiste, Karim Tabbou répliquait:

«On ne peut pas faire alliance avec ceux qui prennent 30 millions par mois sur le dos des pauvres citoyens ». A l’époque le même parti pensait que « le vrai parlement est dans la rue » et estimait que le choix des élus « se fait à l'avance et dans le sens d'avoir un parlement sur mesure car […] le pouvoir doit “donner l'image d'un pays où les élections se déroulent dans la transparence. C'est pour cela que le quota de chaque parti est négocié d'avance.”»

Mais alors que le RCD appelle au boycott du prochain scrutin, le FFS décide d’y aller. Un proche du parti avoue tout de même : « En interne, je crois qu’ils ont compris qu’ils ont commis une grosse erreur. J’espère qu’ils choisiront la politique du “moindre mal” en annonçant, à la dernière minute, le retrait de leurs candidats ».

En attendant la dissolution?

Depuis le renforcement de la protestation populaire en Algérie l’année dernière, le FFS commençait pourtant à gagner un certain crédit au sein des militants syndicaux, associatifs et de la ligue des droits de l’homme. Pas sûr que ce crédit survive à son implication dans cette élection, surtout si l’avenir devait donner raison à Saïd Sadi, ancien président du RCD, qui s’attend à une implosion de la future assemblée.

Pour lui, «ce qui est recherché, c'est une bouillie parlementaire pour parasiter la scène politique en attendant de jouer le coup d'après qui est la succession». Il précise: «Les partis  de la coalition gouvernementale qui ont dominé le parlement par la fraude s'entredéchirent ; les nouveaux partis se sont évaporés avant les élections et certains walis [préfets] voyant l'irrégularité des candidatures "indépendantes" ont voulu en invalider plus de la moitié dans certaines wilayates [préfectures]. La présence des observateurs internationaux, ne répondant pas aux standards mis en œuvre en Tunisie ou au Sénégal (refus du gouvernement algérien de faire apurer le ficher électoral par une commission indépendante), fait qu'en Algérie il y a une observation mais pas une surveillance, le tout ajouté à une abstention record ne peut pas donner des clientèles parlementaires lisibles et crédibles y compris par rapport aux attentes du système.» Et de prévoir: «Après, il faudra redistribuer les cartes y compris si le régime reste en l'état pour la stabilité du système [car] la plupart des notables ne figurent pas sur les listes. Les délinquants candidats actuels ne sont ni gérables ni présentables. Mais ils empêcheront tout débat pendant que le sérail se concerte en coulisse sur la suite des évènements.»

En effet, en 2014, les décideurs algériens devront trouver et imposer un successeur à Abdelaziz Bouteflika qui arrivera au terme de son troisième mandat. La question qui se pose dès aujourd’hui face à cet énième affront est: comment réagira la jeunesse algérienne qui peine encore à parler comme un seul homme ? Ce sera alors peut-être le début du vrai changement en Algérie. Sinon, ce sera le début de la deuxième vie du régime actuel.

Ali Chibani

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