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François Hollande le 9 mai 2012 à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes
François Hollande le 9 mai 2012 à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Hollande menace-t-il la love story franco-marocaine?

François Hollande va t-il donner un autre sens aux relations franco-marocaines? Assurément pour ce qui est du style, le nouveau président n’est pas un habitué des charmes du royaume comme l’a été Sarkozy. Mais le lien magique qui lie Paris et Rabat a encore de beaux jours devant lui.

Mise à jour du 10 mai: Le ministre marocain des Affaires étrangères et de la Coopération, Saad Dine El Otmani s'est entretenu hier à Paris avec M. Pierre Moscovici, responsable de l'équipe de transition présidentielle mise en place par le nouveau président français, François Hollande avant d'entrer officiellement dans ses fonctions le 15 mai prochain.

Le Ministre "a réitéré les félicitations de Sa Majesté Le Roi" après l'élection de François Hollande et il a "souligné que les relations entre le Maroc et la France sont fondées sur un partenariat singulier et exemplaire", selon un communiqué de l'ambassade du Maroc à Paris.

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Dans un long message de «chaleureuses félicitations» adressé à François Hollande, le roi Mohammed VI s'est déclaré «persuadé» que les relations privilégiées et singulières qui «lient nos deux pays de même que leur partenariat stratégique d'exception se raffermiront encore davantage». Simple allocution protocolaire ou volonté de négocier au mieux l’arrivée de la gauche au pouvoir en France?

Hollande loin des riads et des palaces

François Hollande n’est pas un habitué des riads et palaces de rêve du royaume. C’est sur, il n’ira pas s’afficher avec sa compagne à La Mamounia  ou encore céder comme son prédécesseur aux délices des palais du roi. Vu de Rabat, son austérité renvoie au souvenir d’une gauche que le Maroc redoute, celle de 1981 qui avait vu arriver un Mitterrand coriace.

 C’était l’époque des bagnes, du drame des enfants Oufkir, de l’exil d’Abraham Serfaty, de la sortie fracassante de «Notre ami, le roi», le pamphlet de Gilles Perrault. C’était aussi l’époque où la gauche française s’entichait encore de la cause des indépendantistes du Sahara Occidental. Les relations diplomatiques entre Paris et Rabat étaient si détestables que Claude Cheysson, alors locataire du Quai d’Orsay, avaient lâché à des journalistes sur un vol en direction d’Alger :  

«Le Maroc, c’est fini !». Lionel Jospin quant à lui s’amusait à appeler le monarque marocain «Monsieur Hassan II».

Des inimitiés enterrées depuis. Des éléphants du PS ont su éloigner l’orage, arrondir les angles et tourner la page de ce rude intermède dans l’histoire des relations des deux pays. Mieux, au sein du PS, on ne dénombre plus les anciens détracteurs de la royauté chérifienne qui en sont devenus avec le temps ses meilleurs relais dans les cercles parisiens. Jack Lang, pour ne citer que de lui, en est aujourd’hui l’un des thuriféraires les plus exaltés. Il fait partie des illustres abonnés aux fiestas franco marocaines. Qui se rappelle aujourd’hui de sa bronca contre l’année du Maroc en 1990 qu’il a fait interdire? Une gifle impensable de nos jours.

Rabat a tout tenté pour séduire Hollande

François Hollande a quant à lui su garder avec les marocains une relation plus distante. A vrai dire inexistante avec l’entourage du roi. Il faut dire que de l’autre côté de la Méditerranée, on lui reconnaît  un tropisme prononcé pour l’Algérie. D’ailleurs, en 2006, lors du dernier voyage officiel qu’Hollande a eu à faire à Rabat, il a d’abord fait un crochet par Alger avant de rendre visite à ses amis socialistes marocains. Un souvenir qui avait fait dire à Rabat que s’il était élu, ce sera chez le voisin qu’il fera ses premiers pas de président français au Maghreb.

Après la sortie de piste de DSK, Rabat était plutôt favorable à la première secrétaire du parti, Martine Aubry, classée elle par contre parmi les sympathisants du Maroc. Elle n’est pas non plus une inconditionnelle du pays comme certains dinosaures du parti. Trop subtile pour franchir la ligne jaune. Rabat avait alors tout tenté pour séduire Hollande   grâce à l’entregent de son écurie où l’on retrouve une nouvelle génération d’ «amis du Maroc» comme Pierre Moscovici, Manuel Valls, décoré du Wissam Alaouite, la Légion d’Honneur marocaine ou encore Najat-Vallaud Belkacem, née au Maroc et qui, fait singulier, siège encore jusqu’à preuve du contraire au sein du Conseil de la Communauté marocaine à l’étranger (CCME).

Les poulains de François Hollande, tous promis à une carrière gouvernementale sauront comprendre le Maroc sur bien des dossiers. Et justement, ils sont nombreux et complexes et Hollande a toujours eu des déclarations de Normand à leur sujet, maniant le chou et la chèvre entre Rabat et Alger.

«Le PS tient le même langage partout et quels que soient ses interlocuteurs» déclarait-il à un journal marocain en juillet 2006. Une ligne de conduite qu’il n’a pas l’air de suivre à la lettre lorsqu’il s’agit de commenter les rivalités maghrébines. Dossier sur lequel Rabat sera attentif aux paroles du nouveau Président et surtout à ses actes celui du Sahara Occidental, vaste territoire désertique que se disputent depuis trente-cinq ans le Maroc et les indépendantistes du Front Polisario, soutenus par l’Algérie.

En 2002, alors premier secrétaire du PS, il avait reçu les membres de l’association Trait d’Union Maroc-Europe pour leur dire «qu’il faut trouver un équilibre qui donne une large autonomie sans qu’il y ait naissance d’un nouvel Etat et permettant au Maroc d’assurer sa souveraineté». Il était déjà sur la ligne officielle du royaume. Jospin, lorsqu’il était patron rue Solférino avait lui reçu les leaders du Polisario pour leur assurer tout son soutien. Même à droite, Alain Juppé, lorsqu’il était au Quai d’Orsay en pleine cohabitation, avait décidé d’ouvrir un canal diplomatique avec les irrédentistes en les autorisant à ouvrir un bureau de représentation à Paris.

En phase avec les thèses marocaines

Faut-il alors croire qu’Hollande est acquit aux thèses marocaines? En fait, comme tous les politiques français, sur cette question, il dit à Alger ce que les Algériens veulent entendre, à savoir que la France désire l’application des résolutions onusiennes dans ce conflit hérité du temps des colonies et de la Guerre Froide, avec comme principe l’autodétermination des peuples et à Rabat ce que les Marocains désirent: un soutien sans faille à leur souveraineté sur le territoire, au nom de la realpolitik.

Youssef Amrani, le ministre délégué aux Affaires étrangères, se veut d’ailleurs rassurant sur cette question nodale:

 «Il n'y aura pas de changement. Les relations franco-marocaines transcendent les clivages et les familles politiques. C’est un partenariat stratégique basé sur un dialogue politique serein et efficace. Les propos tenus par Martine Aubry, le premier secrétaire du parti socialiste, au cours de sa visite au Maroc, attestent, d'ailleurs, de l’excellence des relations entre Paris et Rabat».

En mars, la première secrétaire du PS s'était rendue au Maroc où elle fut reçue par le roi. Lors d’un point de presse à Rabat, elle affirmait que «le PS a toujours soutenu la proposition marocaine d'autonomie renforcée et estime que le Conseil de sécurité devrait travailler sur cette proposition pour résoudre la question du Sahara».

Mieux encore, elle adoptait une position similaire à celle du Maroc sur l’intégration maghrébine: «Il faut avancer, si nous voulons une Union du Maghreb arabe, et nous savons bien que cela ne peut pas se faire sans l'ouverture des frontières entre l'Algérie et le Maroc».

Des intérêts croisés bien compris

En matière économique, le discours, à droite comme à gauche est d’ailleurs sensiblement le même, sauf peut-être lorsqu’il s’agit de rappeler que l’aide au développement est intimement liée au respect des droits de l’homme pour la gauche. Une antienne que Hollande aura du mal à faire jouer contre les intérêts des entreprises françaises au Maroc.

Il sait que c’est peine perdue: les patrons du CAC 40 ont sur le terrain des leviers solides et acquis à la droite à l’image de Jean-Luc Martinet, nouvelle tête d’affiche de la délégation marocaine de l’UMP au Maroc.

Cet homme d’affaires a sur son radar l’élection, pour la première fois, de onze députés représentant les Français de l’étranger lors des législatives de 2012. Il est cependant à noter que les ressortissants français établis au Maroc ont voté à 53% en faveur de François Hollande, obtenant une large majorité dans les principales villes marocaines. Selon les résultats de la 9e circonscription des Français de l'étranger englobant le Maroc, rendus publics par le Quai d'Orsay, quelque 9.415 Français établis au Maroc ont voté pour Hollande contre 7664 électeurs pour le président sortant Nicolas Sarkozy (44,87%), sur un total de 30.056 inscrits.

A l’évidence, aucune remise en cause des intérêts croisés entre la France et le royaume n’est à craindre, à la différence peut-être qu’on n’assistera plus à des passations de contrats dans l’opacité la plus totale comme ce fut le cas avec le TGV ou la conclusion de vente d’armement via des officines privées proches de l’Elysée.

Le Maroc marque des points sur le plan diplomatique sans pour autant faire sourciller la gauche française sur ses manquements aux droits de l’Homme ou sur la corruption de ses dirigeants. L’année 2011 l’a confirmé. A l’ONU, Rabat s’adjugeait un confortable siège temporaire au Conseil de sécurité à l’issue d’un vote soutenu par la France comme il se doit. A Bruxelles ses accords commerciaux avec l’Europe sur l’agriculture et la pêche notamment, sont passés comme une lettre à la poste.

Alors quelle singularité pour le Maroc pourrait avoir cette victoire de François Hollande à l’Elysée alors que le contexte arabe est en pleine effervescence? Des frasques en moins de ses dirigeants? Très probablement. Les mésaventures de la classe politique française au crépuscule du régime de Ben Ali en Tunisie auront servi de sévère piqûre de rappel. Sur l’immigration, des assouplissements sont prévisibles. Quelques directives d’Eric Besson ou de Claude Guéant seront jetées aux orties, mais sur l’essentiel, ce sera à coup sur blanc bonnet, bonnet blanc.

Sur la monarchie en elle-même, on l’a vu, le PS a été de ceux qui ont salué la trajectoire de son régime. Les socialistes n’ont pas tari d’éloges sur la nouvelle Constitution marocaine, surenchérissant même sur les bons points distribués par la droite à Mohammed VI.

«Une évolution de velours, prélude sûrement à d'autres audaces» prophétisait même Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire national du PS à l'International, pour ne citer que lui. Certes, le groupe socialiste à l’Assemblée nationale a continué à donner la parole aux dissidents marocains, perpétuant une promesse d’écoute qui ne s’est jamais démentie, mais qui ne s’est pas non plus traduite en actes concrets.

François Hollande l’avait dit lui-même :  

«François Mitterrand, puis Lionel Jospin ont eu avec Hassan II des rapports fondés sur le respect et la franchise. Ils ont apprécié les efforts que furent les siens dans le sens de l’ouverture et de la démocratie. L’avènement de Mohammed VI a amplifié encore ce mouvement». Tout est dit. Le verrouillage du système politique par «ces intouchables qui entourent le roi» pour reprendre le titre d’un article tranchant des Echos sur les élections anticipées de 2011 n’est décidément pas une réalité pour le nouveau locataire de l’Elysée.

Des élites séduites par Hollande

Hollande a aussi su gagner la confiance des élites marocaines. Karim Douichi, directeur de la Lettre confidentielle Maghreb Intelligence cité par Courrier International  a livré un sentiment très partagé au Maroc :

«Les élections présidentielles françaises de 2012 ont été particulièrement suivies au Maroc. Pour la première fois depuis 1974, l’élite marocaine a véritablement divorcé avec le candidat de la droite. Alors qu’elle vouait beaucoup d’admiration pour Giscard d'Estaing, une affection quasi familiale pour Jacques Chirac, l’élite politico-économique du royaume a pris en grippe l’actuel locataire de l’Elysée. Les comportements de Nicolas Sarkozy jugés "cavaliers" et "arrogants" ont littéralement jeté les élites marocaines dans les bras de François Hollande, inconnu jusque-là au Maroc. C’est la première fois qu’ici, la droite n’a plus sa côte d’amour et la perd en faveur d’une gauche où le nom que l’on apprécie le plus est celui de Martine Aubry, première secrétaire du PS».

Pour la gauche marocaine qui a été vaincue par la vague islamiste lors des dernières législatives, la victoire de Hollande est signe d’espérance.

«La victoire de François Hollande donne à espérer, non seulement à la gauche française, mais à la gauche maghrébine également. Laminés par la montée de l’islamisme politique depuis plus d’une année, les partis de la gauche, notamment en Tunisie et au Maroc, ont des raisons aujourd’hui de croire en un avenir meilleur» peut-on lire dans les commentaires de la presse locale.

«La gauche peut renaître de ses cendres», affirme un dirigeant socialiste marocain, avant d’ajouter : «On devrait apprendre de la pugnacité et de la persévérance du PS français». «L’exemple François Hollande créera-t-il des émules au Sud de la Méditerranée?» s’interroge la presse.

Prudence sur la vague islamiste

Sur l’épineux thème du communautarisme, on retiendra au Maroc de son face à face télévisé avec Nicolas Sarkozy qu’Il n'admettra, «aucune dérogation» en matière de laïcité. 

«Rien ne sera toléré (…) Il n'y a aucun horaire de piscine qui sera toléré s'il fait la distinction entre les hommes et les femmes, ni présence de viande halal dans les cantines scolaires», a-t-il promis avant d'affirmer qu'il ne remettra pas en cause la loi Sarkozy contre le port de la Burqa. Une position qui lui vaut la critique de ceux qui commentent avec suspicion cette laïcité «à la française» .

Autre point qui a retenu l’attention, sa proposition d'accorder le droit de vote aux étrangers aux élections locales, donnant l'exemple du Maroc où ce droit a été introduit dans la constitution votée en juillet dernier. 

Sur la montée de l’islamisme, Hollande a toujours été prudent. A la veille des élections législatives marocaines de 2007, alors que les islamistes du Parti pour le développement et la justice (PJD) étaient crédités de la victoire, François Hollande avait tout comme ses pairs à droite évité de livrer son sentiment.

«Nous respecterons, quoi qu’il arrive, la décision du peuple marocain» avait-il dit. Ils avaient été stoppés net dans leur élan. Cinq ans plus tard, ni Hollande, ni ses lieutenants n’ont commenté le retour en force des barbus et leur accession au gouvernement, ni leur volonté affichée de combattre ce qui reste de la francophonie au Maroc, et encore moins le mouvement de contestation qui gronde dans la société prenant exemple sur les révoltes arabes.

Comme Sarkozy, Hollande, se résout encore à voir ce qui se passe au royaume avec les yeux du Palais. Le lien magique qui lie Paris et Rabat a encore de beaux jours devant lui.  

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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