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Fabrice Koffy. © Stéphanie Trouillard, tous droits réservés.
Fabrice Koffy. © Stéphanie Trouillard, tous droits réservés.

Fabrice Koffy, le poète voyageur

Après une enfance passée en Côte d’Ivoire, Fabrice Koffy a élu domicile à Montréal, au Canada. Poète, slameur, chanteur, le jeune artiste de 35 ans partage ses pensées en musique. Un regard mordant et sensible sur la vie urbaine mais aussi sur ses origines africaines.

«L’humanité se transforme en épave. Je n’ai pas les règles du jeu, mais bon je pense que l’heure est grave.»

Fabrice Koffy ne déroge pas à la longue tradition des poètes mélancoliques. Avec sa voix douce mais désabusée, ce sont ses tourments qu’il expose. Des mots posés sur son petit carnet qu’il garde toujours à portée de main et qu’il met en musique avec Guillaume Soucy, son guitariste. Les deux hommes, devenus compagnons de route, répètent depuis plusieurs heures leur prochain spectacle. Dans une petite salle de répétition de Montréal, le Québécois propose des rythmes pour donner vie à la parole de l’Ivoirien.

Les yeux clos, Fabrice répète avec minutie les textes de son répertoire. Des morceaux qui ont souvent pour thème l’injustice et la différence:

«Les humains ont décidé de se tourner le dos. D’un commun accord, ils prêchent du faux. La famille divisée depuis trop longtemps. On l’a oublié, on est tous du même camp.»

Fruit de deux cultures, le poète est bien placé pour parler de rapprochement entre les peuples. Né en 1975 à Ottawa, au Canada, il a quitté très tôt les terres enneigées pour l’Afrique. Il n’avait qu’un an lorsque son père, qui travaillait dans le secteur de la banque, a terminé son contrat dans la capitale canadienne. Il n’en garde aucun souvenir, juste un passeport et la double-nationalité.

Entre Abidjan et Angers

A Abidjan, il grandit sans se soucier du lendemain. Très sportif, Fabrice préfère jouer au basket ball plutôt que s’asseoir sur les bancs de l’école. Mais ses parents, issus de la classe moyenne, le poussent à réussir dans ses études, la seule voie de la réussite. Une éducation à l’africaine, mais un enseignement en français.

Fabrice regrette de ne savoir parler aucune langue ivoirienne:

«J’aurais bien aimé car avec une langue vient une culture, une façon de penser. Cela permet de mieux te définir, de savoir d’où tu viens.»

C’est donc dans la langue de Molière que le petit garçon commence à griffonner des mots sur un carnet:

«Une fille m’a brisé le cœur et j’ai débuté une histoire. J’écrivais sans but car je m’ennuyais en classe.»

Malgré son peu d’intérêt pour les cours, ses parents ne lui laissent pas vraiment le choix. Direction la France pour passer son baccalauréat: Bécon-les-Granits, un village près d’Angers: «Histoire de faire de moi un homme».

Une expérience qu’il raconte avec une extrême froideur. Lycée, internat, quelques week-ends passés chez sa tante; le jeune homme vit ce séjour comme une punition:

«Je n’ai pas eu d’amis. J’ai eu mon bac et j’étais bien content de repartir.»

Mais c’est un nouveau voyage qui l’attend. Sa famille a programmé depuis longtemps son départ pour le Canada:

«La question ne s’est même pas posée. J’avais des cousins qui étaient déjà installés là-bas. Et surtout, les études étaient moins chères car j’ai la nationalité canadienne.»

Le déclic des mots

Sans véritable envie, Fabrice franchit les portes d’une école de commerce à Montréal:

«On me demandait 10 de moyenne, j’avais 10 de moyenne. Rien ne me motivait, ni le français, ni les maths, ni la chimie.»

Emprisonné dans ce destin tout tracé, l’étudiant se questionne mais ne trouve toujours pas sa voie: 

«Avoir son diplôme et rentrer en Côte d’Ivoire? Ton père te trouve un boulot, ta mère te trouve une femme, et puis tu achètes une villa, tu as un gosse, une voiture et un chien. Cela me rendait malheureux.»

À 28 ans, il prend enfin la décision qui s’impose et quitte l’école.

Un déclic qui est survenu après une simple rencontre dans un café. Par hasard, il découvre The Kalmunity Vibe Collective, qui rassemble musiciens et chanteurs qui se réunissent une fois par semaine pour des improvisations. Séduit, Fabrice se lance dans le mouvement:

«J’avais des textes. Ils avaient de la musique. C’était comme une solution.»

Il se rend alors compte de son talent et de la force de ses mots. On le compare même à Abd al Malik ou MC Solaar. Devenu officiellement poète, il se produit pour la première fois sur scène en solo et participe même aux prestigieuses Francofolies de Montréal en 2006.

Mais son travail ne prend véritablement tout son sens qu’à la suite de sa rencontre avec le guitariste Guillaume Soucy la même année: 

«Ma poésie toute seule serait peut-être moins intéressante et vice-versa pour sa musique. Je commence une phrase avec des mots et il la finit avec des mélodies.»

La condition du peuple africain

Ensemble, les deux amis réalisent en 2009 un premier album intitulé Poesic. L’occasion pour Fabrice de se pencher sur ses racines africaines. Sur de discrets accords jazzy de guitare, le Canado-Ivoirien clame qu’il est «le fruit de la colonisation. Larme des ruines qu’ils ont laissées lentement, tranquillement en se faisant une raison. Alors je me demande qui je suis à présent».

Sur un autre titre, il s’interroge sur la dette des pays africains:

«J’entends dire que mon continent doit de l’argent. Mais dites-moi, vous souvenez-vous de ces 400 ans?»

À des milliers de kilomètres de ses origines, Fabrice prend conscience de l’exploitation de l’Afrique:

«J’ai réalisé que des gens viennent chez vous, défoncent l’entrée, arrachent la porte du frigidaire, se servent de bière, de beurre, de pain et mangent tout sur le comptoir. Et ils reviennent et ils veulent que tu les payes!»

Sur la situation actuelle en Côte d’Ivoire, le Montréalais a bien du mal à cacher son dégoût. Ses yeux sont encore plus teintés de tristesse. Il ne reconnaît plus le pays dans lequel il a grandi, mais n’arrive à prendre position pour aucun des deux camps:

«De l’extérieur on a l’impression que tel a tort et l’autre a raison. Que Laurent Gbagbo ferait mieux de quitter le pouvoir. Mais quand tu es là-bas, tu as plus l’impression que les gens pensent qu’il est hors de question que les États-Unis ou la France viennent dans notre pays et qu’ils ne veulent pas d’Alassane Ouattara.»

Une situation politique explosive qui ne le pousse pas à rentrer. De toute façon, avec son look de Québécois, gros manteau d’hiver et baskets américaines, Fabrice ne se sent plus vraiment à sa place dans les rues d’Abidjan:

«Quand je rentre en Côte d’Ivoire, je suis considéré comme un blanc car je ne parle pas comme eux, je ne mange pas comme eux et je ne m’habille pas comme eux.»

Être ce que l’on veut

Le poète reste donc au Québec. Le regard toujours un peu dans le vague, il se dit partout et nulle part à la fois. Homme du monde, il ne se définit pas par rapport à un pays:

«J’ai ma place dans l’avion. Je suis un voyageur dans ma tête. Je suis souvent caché dans mes pensées à chercher.»

Côte d’Ivoire, France, Canada et peut-être bientôt le Brésil où le porte sa seconde passion, la capoeira. Un art martial qu’il exerce comme professeur et qui lui permet de joindre les deux bouts.

Fabrice n’est en tout cas ni en quête de richesse, ni de renommée. Il vit au jour le jour entre ses spectacles et ses cours:

«Je pourrais changer de vie. Si mon cœur bat demain pour du ping-pong ou de la voile, je suis parti.»

Même s’il paraît toujours bercé de désillusions, l’artiste termine l’entretien sur une note positive. Il avoue avoir un message d’espoir à faire passer:

«La vie c’est toi qui la fais, tu peux être tout ce que tu veux. Président ou balayeur, ce sont les mêmes hommes.»

Pour preuve, le futur commercial est devenu poète.

Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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