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6.000 personnes, enfants et adultes, ramassent chaque jour des déchêts à Dandora.
6.000 personnes, enfants et adultes, ramassent chaque jour des déchêts à Dandora.

Kenya: Dandora, la dévoreuse d'hommes

L'immense décharge municipale de Nairobi tue les plus pauvres à petit feu, mais représente aussi leur seul moyen de survie.

Sortant de la zone frénétique des arrivées de l’aéroport, un camion-benne à ordure se mêle au flot des taxis remplis d’amateurs de safaris aux poches bien remplies, d’hommes d’affaires et de missionnaires quittant l’aéroport Jomo Kenyatta, le plus grand carrefour aérien de l’Afrique de l’Est et centrale, symbole de l’économie en pleine croissance de Nairobi.

Ce camion, qui transporte les restes de nourriture des vols arrivés aujourd’hui, se dirige vers les bidonvilles de Nairobi, alors que les taxis continueront leur route vers le riche quartier des affaires de la capitale. Leurs chemins nous révèlent deux aspects très différents, et pourtant étroitement entremêlés, de l’essor de la ville la plus peuplée d’Afrique de l’Est.

Chaque jour, à la même heure, les salades, sandwiches, morceaux de pain, pots de yaourt entamés et les restes des vols arrivant à Nairobi sont transportés jusqu’à la décharge municipale de Dandora – la seule de la capitale.

Bien loin des voies rapides et des gratte-ciel du centre ville, le camion s’avance vers un paysage dont l’horizon est saturé de fumée, de métal et de montagnes de déchets. La fumée qui s’élève des piles d’ordures en train de brûler irrite l’intérieur de la  gorge et rend difficilement discernables les dos courbés des «charognards», animaux comme humains, dispersés sur ce terrain de cendres. Quand le soleil est au zénith, l’odeur de quarante années d’ordures empilées est insupportable.



De l'aube au crépuscule, 6.000 ramasseurs d'ordures

Les enfants – qui ne sont pas allés à l’école pour l’occasion – vont à la rencontre du camion sur un chemin de terre rempli d’ornières, juste à l’entrée de la décharge. Les plus âgés grimpent sur les côtés du camion, qui attend de pouvoir entrer dans la décharge, et ils se servent directement dans les piles – un gâteau à moitié mangé, un pot de yaourt liquéfié mais qui n’a pas été ouvert – alors que les plus jeunes fouillent un tas d’ordures éparpillées sur le sol.

Une fois entrées à Dandora, des dizaines d’hommes se jettent sur le camion et se battent pour les ordures avant même qu’elles ne puissent être déchargées. Dégelés par la chaleur du soleil kenyan et empestant le lait tourné, les restes de nourriture surgelée sont aussitôt avalés ou mis dans des sacs de Kenya Airways, pour plus tard.

Evitant cette frénésie, des femmes attendent que les enfants et les hommes se dispersent avant de ramasser ce qui peut rester.

Une femme met dans sa poche une poignée de bonbons emballés. «Une récompense pour le travail scolaire», explique Rahab Ruguru, 42 ans et mère de six enfants. «Travailler ici, est la seule manière que j'ai de nourrir mes enfants. Bien sûr ce n’est pas un travail courant. Eviter les cochons, les préservatifs usagés, manger ce que je trouve ; non, ce n’est pas bon pour moi. Mais c’est un travail et je dois m’accrocher.»

Rahab Ruguru et ses comparses ramassent et mettent dans de grands sacs tout ce qui ne peut pas être mangé, mais qui peut être vendu afin d’être recyclé : le métal, le plastique, les briques de lait, le caoutchouc, les os, et les composants électroniques font parti des choses les plus recherchées.

Cette chaîne informelle d’hommes et de femmes – environ 6 000 personnes – fait depuis longtemps le sale travail à la place des entreprises de recyclage. De cinq heures du matin jusqu’au crépuscule, des centaines de ces ramasseurs d’ordures «indépendants» ratissent cette décharge tentaculaire de plus de 12 hectares. Dans des stations de pesage adjacentes, des intermédiaires  leur rachètent ce qu’ils ont ramassé dans la journée, revendant ensuite l’ensemble de ces achats à des conducteurs de camion qui seront quant à eux payés par les entreprises de recyclage à la livraison.

Aucun de ces ramasseurs d’ordures ne gagne plus de 2,50 dollars par jour.

Ce rituel de survie en grande partie invisible – essentiel pour la continuité de la décharge – dure depuis le premier déchargement d’ordures à Dandora il y a 37 ans – soit 22 ans de plus que ce qui est permis par la loi sur l’environnement, et 11 ans après que le site ait été déclaré «rempli» par le conseil municipal de Nairobi. D’ici les cinq prochaines années, la ville espère déclasser définitivement cette décharge, alimentant un débat enflammé entre les nantis et ceux qui n’ont rien dans cette ville d’Afrique de l’Est en pleine expansion.  

Croissance démographique incontrôlable

Dandora illustre un problème bien plus vaste : même si le Kenya se targue de sa croissance économique continue et de son influence culturelle – entre autres, héberger avec fierté la Bourse de Nairobi, le carrefour financier de l’Afrique de l’Est et centrale, et les sièges régionaux d’entreprises et organisations comme General Electric, Coca Cola, le Programme des Nations Unies pour l’environnement et ONU-Habitat – ses citoyens les plus pauvres sont restés à la traine lors de l’ascension du pays.

Une nouvelle Constitution, des avancées accélérées dans les techniques de l’information et des communications, l’intégration à la Communauté de l’Afrique de l’Est, et la découverte de pétrole incitent à l’optimisme, pour que le Kenya continue à être une puissance économique régionale. Pourtant, presque deux-tiers de la population de Nairobi continue à vivre dans les bidonvilles de la capitale.

Des organisations internationales travaillent depuis longtemps pour attirer l’attention sur ceux que l’on néglige – y compris le rapport d’Amnesty International «Kenya: The Unseen Majority: Nairobi's Two Million Slum-Dwellers» et le projet de l’Institut de la Banque Mondiale «Putting Nairobi's Slums on the Map». Cependant cette attention s’est principalement portée sur Kibera, le plus grand bidonville de la capitale. De l’autre côté de la ville, plus d’un million de personne vivent dans des habitations informelles autour de Dandora.

«Si vous regardez les statistiques de la croissance économique, alors vous pourrez croire que les choses s’améliorent, mais cette richesse ne s’étend pas jusqu’aux pauvres», déclare Aggrey Otieno, un militant des droits de l’Homme né à Korogocho, un des bidonvilles bordant Dandora. «Beaucoup de gens investissent à Nairobi. Des centres commerciaux, KFC, des boutiques Apple, des usines ; ils s’établissent  partout dans la ville, mais sans un solide plan de gestion des déchets, sans une volonté réelle de vraiment améliorer le niveau de vie de tous les Kenyans, nous allons devoir gérer ces problèmes pendant longtemps.»

Il ne s’agit pas que d’un débat sur les ordures. C’est un débat qui révèle comment Nairobi et d’autres villes africaines en pleine expansion traitent leurs citoyens les plus désavantagés, continue Aggrey Otieno. Et voilà pourquoi ce qui ressemble à un dossier municipal banal, comme l’avenir d’une décharge, peut se transformer en poudrière politique.

«[Les ramasseurs d’ordures] sont vraiment situés dans le secteur informel, secteur où les villes ont systématiquement démontré leur incapacité à diriger», analyse pour sa part Rosalind Fredericks, professeur assistante à l’Université de New York, spécialisée en politique économique du développement. «Beaucoup de villes africaines n’arrivent pas à suivre la croissance démographique, et l’amélioration urbaine en Afrique subsaharienne ne peut pas se faire simplement en détruisant les habitations informelles ; elles doivent être absorbées d’une certaine façon dans l’économie et les opérations de la ville.»

Une mort lente est préférable à pas de vie du tout

Les conseillers municipaux de Nairobi reconnaissent ces problèmes, mais accusent en même temps la rapide croissance démographique de la mégalopole – la ville est passée de 827 775 habitants en 1979 à 3,2 millions aujourd’hui – et la bureaucratie de la municipalité, débordée, pour sa lenteur à traiter le problème de Dandora.

«La croissance démographique a dépassé nos équipements, et c’est à cause de la capacité insuffisante du conseil municipal que nous en sommes là», explique Mutabari Inanga, chargée de l’environnement et de la santé publique au conseil municipal de Nairobi. «L’infrastructure de la gestion des déchets à Nairobi n’est pas bien structurée du tout. Il ya eu très peu de coopération entre le conseil municipal et les habitants, et du coup [Dandora] s’est transformée en crise environnementale et sanitaire et personne n’est prêt à en prendre la responsabilité.»

Mutabari Inanga pense que la ville est prête à déclasser le site et à le relocaliser, mais il faut encore attendre le feu vert définitif du voisin du futur site : l’aéroport international Jomo Kenyatta. Les responsables de l’aéroport craignent que le nouveau site n’attire des oiseaux qui pourraient être dangereux pour les avions et le trafic aérien. Le projet reste donc en attente.

Cette relocalisation, perpétuellement repoussée, fait débat et des voix s’élèvent des différentes strates d’une société très clivée.  

D’un côté, on trouve les réformateurs politiques de Nairobi et les défenseurs du bidonville de l’autre. Études sanitaires en main, des organisations pour les droits humains et des dirigeants de la communauté de Dandora, frustrés, soulignent que le processus de déclassement est attendu depuis longtemps. Une étude de 2007 du Programme des Nations Unies pour l’environnement compte parmi les analyses les plus complètes de l’impact de Dandora sur les communautés environnantes. Le rapport révèle que les échantillons du sol contaminé de Dandora contiennent des taux dangereusement élevés de plomb, et que 154 des 328 enfants étudiés, vivant près de la décharge, souffrent de problèmes respiratoires et présentent des concentrations de plomb dans leur sang qui dépassent les niveaux internationalement acceptés.

Willy Munyoki Mutunga, réformateur bien connu et nouveau président de la Cour Suprême du pays, a dit qu’il croyait que les réformateurs urbains de Nairobi devraient prendre position sur la fermeture de Dandora lors des prochaines élections législatives du pays.

«Il est temps que les responsables en faveur des pauvres s’emparent du pouvoir politique à Nairobi», ajoute-t-il. «La décharge est le reflet de l’inacceptable statu quo du Kenya. Cette décharge est une violation de la Constitution et j’espère que mes compatriotes à Korogocho vont charger le Centre d’assistance juridique d’agir pour…enlever ce site de mort, de pauvreté, de maladie et l’inacceptable distribution actuelle des ressources nationales.»

Mais de l’autre côté, les ramasseurs d’ordures craignent que leurs besoins et moyens de subsistance ne soient pas pris en compte. Ils savent parfaitement que Dandora n’est pas bonne pour leur santé, mais une mort lente est préférable à «pas de vie du tout».

«Ils ne nous reconnaissent pas comme des êtres humains»

Julius Macharia est né dans l’un des bidonvilles environnant Dandora. Il a grandi en mangeant les restes des passagers des vols aériens partant et arrivant à Nairobi, et il est maintenant l’un des gardiens de la décharge.

Elle est contrôlée par un cartel officieux d’habitants qui se targuent de protéger les ramasseurs d’ordures ; cependant ils utilisent largement l’intimidation pour contrôler qui a le droit de ramasser à tel ou tel endroit, et souvent au détriment des femmes. Ils demandent de l’argent aux bennes à ordure – et même aux journalistes – à chaque fois qu’ils veulent entrer.

Julius Macharia, qui préfère être appelé Tigre, est l’un des responsables de ce cartel. Il montre avec fierté une table de billard installée au milieu de la décharge et l’abri qu’il a construit autour en utilisant des détritus. Les ramasseurs d’ordures paient 10 shillings kenyans (environ 12 cents) pour jouer une partie de billard pendant les pauses et les périodes de pluie.

Et pendant que le quartier des affaires de Nairobi tergiverse et esquive ses responsabilités quant à l’avenir de Dandora, Tigre s’inquiète de ce qui arrivera à ceux qui dépendent du site, si le gouvernement vient à se mêler de plus près à leurs affaires.

«S’ils viennent, que nous arrivera-t-il ? Nous sommes comme les oiseaux et les cochons pour cette ville», a-t-il dit, montrant les animaux qui fouillent à la recherche de nourriture à côté des ramasseurs d’ordure. «Ils ne nous reconnaissent pas comme des êtres humains. Ca leur est égal ce qui nous arrive, et s’ils relocalisent cet endroit, alors nous n’aurons plus rien.»

Des responsables de la municipalité ont des plans à long-terme pour transformer cette décharge en parc, mais les ramasseurs voient difficilement comment ils pourraient atteindre un tel objectif, ni franchement quel usage ils pourraient en faire.

Selon Mutabari Inanga, la ville a aussi «prévu des fonds pour soutenir les moyens de subsistance» des ramasseurs d’ordure qui perdent leur travail. «Je ne peux pas indiquer exactement quoi, mais quelque chose sera fait», continue-t-il. «Nous pensons que certains d’entre eux pourront travailler dans les centres de recyclage [à la nouvelle décharge]…D’autres recevront quelque chose pour les aider à assurer leur subsistance.»

«Je suis là à cause de la faim»

Lorsqu'elle entend ça, Rahab Ruguru est exaspérée. Alourdie par des bonbons pour ses enfants dans un sac, des briques de lait et des os dans deux sacs différents, sur son dos, et avec un sac en plastique bleu dans les mains, plein de chou-fleur qu’elle a trouvé plus tôt et qu’elle prévoit de préparer pour le dîner, elle rentre à la maison alors que le soleil se couche.

Mère de six enfants âgés de 4 à 17 ans, elle s’est installée dans une petite maison en bordure de Dandora, car les violences post-électorales de 2007 ont forcé sa famille à quitter sa ferme à Eldoret, situé à l’ouest du Kenya.

Elle s’arrête pour montrer une grave blessure reçue sur la décharge il y a deux ans. «Regardez ma jambe ! Je sais que travailler ici c’est mauvais, mais je suis là à cause de la faim.» 

Elle a perdu son fils nouveau-né à cause du tétanos en novembre dernier. Le docteur de lui a dit qu’il avait contracté la maladie à son contact, probablement à cause de la blessure à sa jambe. Elle est retournée travailler à la décharge à peine quelques jours après l’avoir enterré.

L’asthme rend la vie de Rahab Ruguru encore plus dure. Les fumées toxiques des petits feux brûlant les déchets se répandent dans chaque coin de Dandora et à travers les communautés environnantes.

En tant que mère, elle s’inquiète chaque jour des conséquences qu’aura la décharge sur la santé et le mental de ses enfants. Mais ce qui l’inquiète le plus, c’est le langage grossier qu’ils adoptent, parce qu’ils travaillent toute la journée à côté d’adultes.

Mise à part sa fille de quatre ans, tous les enfants de Ruguru fouillent Dandora avec leur mère durant les week-ends et après l’école pour gagner de l’argent et payer les frais scolaires, les livres et les uniformes. Sophie, sa fille de 12 ans, déteste travailler à Dandora, mais la décharge n’a pas entamé sa détermination. Elle a des projets pour son avenir. «Ce n’est pas que je voudrais devenir docteur, je prévois d’en être un», déclare-t-elle, un sac de briques de lait sur le dos.

Quelques soient les régulations que les bureaucrates de Nairobi établiront, Rahab Ruguru ne voit pas quand, eux, ils pourront faire autre chose que ramasser les restes de la réussite de son pays.

«Je n’aime vraiment pas que [mes enfants] entendent la façon dont les adultes parlent en étant ici, mais nous n’avons pas le choix», soupire-t-elle. «Si cet endroit bouge, alors nous bougerons avec lui – ou nous ne survivrons pas.»

David Conrad, est étudiant en doctorat à l’Annenberg School for Communication de  l’Université de Pennsylvanie. Ce reportage a été récompensé par le Centre Pulitzer de reportages sur les crises

Foreign Policy

Traduit de l'anglais par Sandrine Kuhn

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