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Nicolas Sarkozy lors de son discours de défaite, Paris, 6 mai 2012. REUTERS/Yves Herman
Nicolas Sarkozy lors de son discours de défaite, Paris, 6 mai 2012. REUTERS/Yves Herman

Vu d'Afrique subsaharienne: Goodbye Sarkozy

De Ouagadougou à Antananarivo en passant par Abidjan via Kinshasa, la presse africaine salue l’avènement du socialiste à l’Elysée. Mais elle n'est pas dupe sur sa politique future à l'égard du continent.

«Monsieur Hollande, Très cher camarade, Qu’attendez-vous de l’Afrique?

C’est en ces termes qu’un jeune Malien s’adresse au nouveau président français dans les colonnes du Journal du Mali.

Nous, Expatriés d’Afrique en France, Africains de France, Français d’Afrique, (…) vous interpellons, sur la politique extérieure de la France en Afrique (…) et sur l’avenir de la France avec l’Afrique.

Nous vous demandons de vous engager nettement sur (…) la politique de la France à l’égard des Français d’origine africaine et des ressortissants africains sur son territoire et, notamment de la politique de la France en Afrique. (…) Nous vous appelons (…) A mettre un terme à l’immixtion physique directe ou indirecte de la France dans les questions de politique intérieure des Etats africains.»

Comme en témoignent les lignes qui précèdent, les attentes des Africains vis-à-vis du nouvel élu du Palais de l’Elysée sont grandes.

«Goodbye Mister Sarkozy»

Ils estiment qu’après cinq années de «sarkozisme», l’approche de la nouvelle administration ne pourra qu’être favorable au continent.

En effet, qu’il s’agisse des questions d’immigration, ou de la politique africaine de la France, l’ancien président suscite un désaveu unanime:

«De nombreux Africains garderons de celui qui avait été élu en 2007 sur le thème de la rupture, l’image d’un président français méprisant, brutal, discourtois et arrogant. Estime Thierry Vokouma du portail d’information LeFaso.net. Dans son discours (…) à Dakar, il avait (…) déclaré que "l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire". (…) en réhabilitant ainsi sans complexe les thèses les plus réactionnaires de la littérature coloniale du 19e siècle, Nicolas Sarkozy s’est définitivement brouillé avec l’élite africaine. Et ses accointances avec certains chefs d’Etat africains qui sont loin d’être des exemples de démocratie n’allaient rien arranger.»

La fête à Abidjan

Pour le site Congolais Mwinda, Nicolas Sarkozy a été victime de sa propre gouvernance:

«Le style bling bling, son bilan, l'abaissement de la fonction présidentielle auront emporté cet homme dont la marque de fabrique était le clivage, une manière de gouverner par la tension et le stress, l'opposition des Français les uns aux autres.»

L’Afrique donc, dans sa grande majorité, souhaitait le départ de Sarkozy.

A Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire, les partisans du président déchu Laurent Gbagbo ont gardé une rancune tenace à Nicolas Sarkozy pour son soutien à Alassane Ouattara. A l’annonce de résultats, ils ont laissé exploser leur joie:

«Nous on a rien contre les Français, c'est la peau de Sarkozy que l'on voulait et les Français nous ont aidés, on les remercie, ils sont forts quand même faut l'avouer!», confie un jeune homme de la rue au journaliste de Koaci.com.

Chronique d’une déception annoncée

Mais une fois passée cette euphorie, les commentateurs ont tendance à penser ces attentes excessives autour du candidat socialiste risquent fort d’être déçues.

C’est ce que rappelle le quotidien burkinabè L'Observateur Paalga:

«On le sait, le continent noir a aussi vibré au rythme de cette élection. De Ouagadougou à Dakar, d’Abidjan à N’Djamena, de Libreville à Tripoli, on a suivi le face-à-face Hollande-Sarkozy comme une finale de la Champion’s League. Mais force est de constater qu’aucun des deux candidats ne s’est véritablement soucié du «Gondwana» dont une partie de la destinée se joue, hélas, toujours dans l’Hexagone (…)

Mais nous Africains, nous serions naïfs de croire qu’avec les socialistes au pouvoir, les liens avec Paris seront autrement meilleurs. Nous risquons d’être grandement déçus comme l’ont été tous ceux qui ont cru qu’avec Obama à la Maison-Blanche le Trésor public américain serait ouvert à l’Afrique et le noir exempté de visa d’entrée aux USA.»

Selon la presse africaine, il ne faut pas croire que le nouvel élu d’une puissance occidentale qui certes a une capacité d’influence sur les pays du continent, en usera à bon escient. Les expériences passées, sont là pour prouver le contraire.

La «realpolitik» prend toujours le dessus:

«Rien ne presse François Hollande d'abolir les dispositifs mis en place par ses prédécesseurs. Si l'on sait aussi qu'un président de la république française a pour mission première la défense des intérêts de la France. Lesquels intérêts il trouve en abondance au Sud du Sahara, de Libreville à Abidjan, de Lomé à Brazzaville en passant par Yaoundé, Kinshasa, Ouagadougou, Dakar.

Un président français sera et restera l'agent commercial numéro un des groupes français, pour mettre la main sur les marchés juteux dans ses anciennes colonies. C'est de bonne guerre!», analyse Le Banco.net, journal électronique ivoirien.

«Il ne faut rien espérer de la France»

De Sarkozy à Hollande, c’est du pareil au même? C’est le constat que semblent faire les analystes africains. Et il est sans appel.

Il y aura une continuité dans les pratiques. Cela s’est observé durant la campagne présidentielle où la volonté de rupture proclamée ressemblait plus à un réflexe de contradiction érigé en une posture politique.

C’est ce qui ressort de l'Etat des lieux de la politique françafricaine dréssé par la militante Yolande Tankeu sur le site Camer.be:

«Qu’est ce qui va changer dans la position empreinte de cécité et de condescendance des Maîtres du monde envers l'Afrique et son peuple? Il ne faut rien espérer de la France, de l'Angleterre... des puissances étrangères, qui s’entendent toujours entre elles sur le dos des peuples. La France de François Hollande tout comme la France de Monsieur Sarkozy, c’est la monnaie d’un même et unique pièce. Le peuple africain ne doit rien attendre de ces postures archiconnues de tous.»

D’après L’Express de Madagascar, l’opposition au président Rajoelina espère que François Hollande mènera une diplomatie en sa faveur dans la longue crise politique que traverse la Grande Île.

Des espoirs douchés par les propos de l’ambassadeur français qui laissent clairement entendre qu'il n'y aura pas de rupture entre Sarkozy et Hollande: 

« La France devra rester fidèle à sa politique étrangère. C’est une grande tradition de la diplomatie française et tous les présidents qui se sont succédés ont tenu leur engagement»

En attendant, l'Afrique rêve de telles élections

Reste que la presse africaine ne manque pas de s’émerveiller de la belle réussite d’un exercice démocratique, d'une culture citoyenne qui n’a pas encore atteint le même seuil de développement dans les pays africains:

«On en reste rêveur dans nos pays où les joutes électorales ressemblent encore à des foires d’empoigne avec blessés et morts à la pelle qui en jonchent le cours, et sans compter les contestations et les bagarres qui n’ont rien d’idéologique.

Quand pourra-t-on rêver à une telle respiration et à une acceptation du cours démocratique? Nous y avons le droit. Nous aussi», formule l’éditorialiste sénégalais Cheikh Yerim Seck dans les pages de Dakaractu.

«On a vu les images des uns exultant parce que leur candidat a gagné et les autres la mine renfrognée parce que le leur a perdu, écrit L’Avenir Quotidien, journal de République Démocratique du Congo (RDC).

Jamais l’on n’a vu les uns s’affronter aux autres. Jamais l’on n’a vu des forces de l’ordre disperser les gens au moyen des gaz lacrymogènes. La tolérance est la règle d’or: les uns tolèrent les idées des autres.»

Une belle leçon d’alternance pacifique

Cette capacité d’acceptation de la défaite devrait inspirer les Africains. Première concernés, les responsables politiques qui bien souvent par leur obstination à se maintenir au pouvoir méprisent l’expression populaire:

«Le moins qu’on puisse dire est que cette élection est une véritable leçon faite aux Africains. Poursuit le journaliste congolais.

A quelques exceptions près, les politiques africains acceptent rarement leur défaite. Rarement, les vaincus félicitent les vainqueurs. (…) C’est aussi une leçon cinglante envers les faiseurs des coups d’Etat qui veulent perturber l’ordre constitutionnel établi au nom des fallacieux prétextes. (...)

Pourquoi ne pas également épingler en Afrique ceux qui s’accrochent au pouvoir durant des décennies et qui vont jusqu’à menacer publiquement tous ceux oseraient les déstabiliser?»

En guise de conclusion, Yolande Tankeu fait cette analyse: le changement de regard et d'attitude de la France vis-à-vis de l'Afrique ne pourra être provoqué que par les Africains eux-mêmes. Il ne faut pas le chercher du côté de l'ancien colonisateur:

«L'Africain est seul responsable de ce qu’il vit, et c’est lui seul qui détient les clés qui peuvent briser tous les carcans qui empêchent son épanouissement et son développement.»

Abdel Pitroipa

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Abdel Pitroipa

Abdel Pitroipa est journaliste à SlateAfrique

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