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En Afrique du Sud, la grande misère de la médecine anticancer

Une fois de plus, la maladie a été la plus rapide. Comme de nombreux autres patients chaque année en Afrique du Sud, Phiwankosi Mkhize est mort d'un cancer sans avoir reçu de traitement, victime de la faillite du système de santé.

La maladie qui rongeait les poumons de cet homme de 66 ans a été diagnostiquée en mai 2017. L'hôpital lui a donné rendez-vous pour un scanner... quinze mois plus tard. M. Mkhize n'a pas eu la force de s'accrocher jusque-là.

"Normalement, les patients atteints d'un cancer survivent grâce à une chimiothérapie", soupire sa fille Londiwe, 28 ans, inconsolable. "Pour mon père, c'est trop tard."

Le sort de cet électricien à la retraite est très loin d'être isolé en Afrique du Sud.

"Le système de santé est particulièrement sinistré et traverse une période difficile", a concédé récemment le ministre sud-africain de la Santé, Aaron Motsoaledi.

Dans les hôpitaux publics, la médecine anticancer, qui requiert des traitements de long terme lourds et coûteux, est particulièrement touchée.

Les effectifs - médecins ou infirmières - des unités spécialisées sont en chute libre à Johannesburg, dans la province du Gauteng, et il n'y a plus un seul cancérologue en exercice dans celle, voisine, du Mpumalanga (nord-est).

La situation est encore plus criante au KwaZulu-Natal (nord-est),  dont les autorités sont accusées par les médecins d'économiser sur le dos des malades.

- Suicide -

Dans cette province, la deuxième plus peuplée du pays, les patients des hôpitaux publics doivent attendre de cinq mois à un an pour un rendez-vous avec un cancérologue, et huit mois de plus pour débuter une radiothérapie, selon la Commission nationale des droits de l'Homme, saisie du dossier.

Phiwankosi Mkhize en a fait les frais. "C'est un cas classique de patient abandonné par le système", déplore Imran Keeka, médecin et élu de l'opposition au "Parlement" provincial.

Entre 2015 et 2016, pas moins de 499 malades sont morts dans l'attente d'un traitement au KwaZulu-Natal, dit-il, citant des données présentées devant l'assemblée provinciale.

Sur le terrain, les médecins ne décolèrent pas. "Les malades que nous envoyons à l'hôpital n'y sont pas soignés, leur cancer progresse et ils meurent", accuse Mvuyisi Mzukwa, qui dirige la branche provinciale de l'Association sud-africaine des médecins.

L'AFP a rencontré Phiwankosi Mkhize peu de temps avant sa mort. Hospitalisé pendant des mois, il affirmait alors n'avoir reçu que des médicaments antidouleur, jusqu'à ce que ses médecins le renvoient chez lui début 2018 en lui annonçant qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre.

"C'était terrible (...) il voulait se suicider, il a essayé plusieurs fois", se souvient son fils, Mzwandile Sibisi. "Il pleurait comme un enfant", ajoute sa fille Londiwe.

- Coupes claires et démissions -

La crise du secteur public de la cancérologie au KwaZulu-Natal a éclaté au grand jour il y a quatre ans avec les premiers coups de gueule des médecins contre la décision des autorités de réduire les recrutements pour faire des économies.

Au gel des embauches ont succédé la baisse des crédits d'entretien des matériels et les pénuries de médicament.

Seuls deux cancérologues exercent encore dans le secteur public de la province quand il en faudrait 16 pour satisfaire la demande, selon M. Keeka. Les autres ont démissionné pour dénoncer les coupes claires des autorités provinciales.

"Tout s'est écroulé. Les médecins se sont sentis inutiles (...) et les cancérologues (du public) ont décidé de jeter l'éponge par frustration", explique Mvuyisi Mzukwa.

Les praticiens se concentrent aujourd'hui dans le secteur privé: il y a 147 radiothérapeutes dans des structures privées, contre seulement 38 dans le public, explique le Dr. Raymond Abratt, qui préside leur association nationale.

Et aucun n'exerce dans un hôpital public à Durban, pourtant la capitale du KwaZulu-Natal, note-t-il.

Atteint d'un cancer de la bouche, Hendrik Prinsloo, 64 ans, a subi pendant un an l'effondrement de ce système.

"On vous renvoie chez vous et vous attendez. On vous dit qu'on vous rappellera pour commencer une radiothérapie et on ne vous rappelle jamais." Lui n'a pu entamer son traitement qu'un an après le diagnostic de son médecin.

- "Saturé" -

La souffrance des malades plonge les personnels soignants dans le désarroi et la colère.

"Nous perdons nos patients parce qu'ils doivent attendre trop longtemps entre le diagnostic et le début du traitement, lorsqu'ils en ont un", résume Siphelelisiwe Mabaso, soignante à l'Association sud-africaine contre le cancer (Cansa).

"Ce sont des gens que nous pourrions sauver", se désole-t-elle, "ça nous fend le c½ur".

En avril, dix mois après son premier rapport, la Commission des droits de l'Homme a déploré le "peu de progrès" enregistrés sur le front de la lutte anticancer au KwaZulu-Natal.

"De nombreux malades n'ont toujours pas accès en temps voulu à des soins appropriés, certains en sont morts", a-t-elle regretté.

Accusé de toutes parts, le gouvernement de la province dément obstinément toute responsabilité dans la crise.

Sibongiseni Dhlomo, le responsable de la Santé pour le KwaZulu-Natal, met en cause des "irrégularités" dans les contrats de maintenance de l'équipement médical, ainsi que le manque de recrutement de cancérologues au niveau national, alors même que la demande de soins augmente.

"Le plus gros problème du système de santé, ce sont les ressources humaines", a confirmé le ministre Aaron Motsoaledi.

Il a promis de débloquer 100 millions de rands (7 millions d'euros) pour le secteur de la cancérologie au KwaZulu-Natal et dans le Gauteng. Une goutte d'eau dans l'océan des besoins.

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