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Nicolas Sarkozy recevant des chefs d'Etats africains, Elysée, 13 juillet 2010 AFP/ Pool / Rémy de la Mauvinière
Nicolas Sarkozy recevant des chefs d'Etats africains, Elysée, 13 juillet 2010 AFP/ Pool / Rémy de la Mauvinière

Quel bilan pour Sarkozy l'Africain

Que retenir de la diplomatie africaine de Sarkozy? Le président sortant a brouillé les cartes, mêlant abandon et maintien de pratiques controversées avec un retour à la politique de la canonnière au nom de la défense de la démocratie

Si vous interrogez des partisans de l’actuel président ivoirien Alassane Ouattara, ils vous diront que Nicolas Sarkozy est l’homme qui a redonné à la politique africaine de la France ses lettres de noblesses. Comment? En intervenant militairement pour chasser, le 11 avril 2011, celui qu’ils présentent comme un dictateur -Laurent Gbagbo- et imposer le respect de l’élection démocratique d’Alassane Ouattara, reconnu par la communauté internationale comme le vainqueur de l’élection présidentielle du 28 novembre 2010.

Incontestablement, son bilan divise

Ce dernier n’a d’ailleurs pas manqué de remercier de manière appuyée son homologue français, allant même jusqu’à demander à la France de maintenir une base militaire en Côte d’Ivoire. Il a pu émettre ce souhait avec d’autant plus de facilité que l’ONU, l’Union africaine et la plupart des partenaires occidentaux de la Côte d’Ivoire considèrent que Paris a joué un rôle positif dans la crise politico-militaire dans ce pays.

Allez ensuite demander aux partisans du président déchu ce qu’ils pensent de tout cela. Vous entendrez que Nicolas Sarkozy est revenu aux pires méthodes de la Françafrique en menant à bien avec l’ONU, Alassane Ouattara et ses alliés des ex-Forces nouvelles, un complot élaboré de longue date.

L’objectif étant de se débarrasser de Laurent Gbagbo -véritable vainqueur de l’élection selon ses aficionados- avant de conduire l’ex-opposant historique à Houphouët-Boigny devant la Cour pénale internationale (CPI).

Et cela alors qu’aucun des criminels de guerre de l’autre camp n’a jusqu’ici été inquiété. Le sujet reste extrêmement sensible en particulier chez les populations favorables au chef de l’Etat déchu qui n’en reviennent toujours pas de  la manière dont «leur» président a été dégagé du pouvoir manu militari. 

Quoi qu’il en soit -que la cause soit  bonne ou  mauvaise- Nicolas Sarkozy restera celui qui a remis au goût du jour les interventions militaires françaises en Afrique pour placer au pouvoir un chef d’Etat ami.

Certes les circonstances ont changé. L’opération en Côte d’Ivoire s’est déroulée au nom de la démocratie -réelle ou manipulée- et sous couvert d’une résolution de l’ONU autorisant une intervention pour -c’est la version officielle- détruire «les armes lourdes» -sous-entendu celles de forces pro-Gbagbo- «menaçant les populations civiles».

Pour autant, la France comme l’ONU ont  appuyé les forces pro-Ouattara en fermant les yeux sur les massacres commis par leurs soins dans l’ouest du pays et le pilonnage à l’arme lourde des quartiers supposés pro-Gbagbo de la capitale économique ivoirienne. En d’autres termes, il fallait faire partie des populations civiles présumées pro-Ouattara pour être protégé par cette fameuse résolution de l’ONU.

Un an après la chute de Laurent Gbagbo, la situation en Côte d’Ivoire reste fragile. Soutenu par tous les partenaires internationaux et bilatéraux imaginables, Alassane Ouattara a entamé la reconstruction du pays et la machine économique semble repartir. Mais les atteintes aux libertés, les dérives des ex-rebelles fidèles au nouveau régime et les éruptions de violence sporadiques dans l’ouest de la Côte d’Ivoire ternissent ce tableau idyllique.

La chute de Kadhafi et la crise malienne

L’autre fait d’armes qui aura marqué la présidence Sarkozy, c’est bien sûr l’intervention militaire de l’OTAN en Libye, dont la France a été l’élément moteur. Comme pour la Côte d’Ivoire,  le chef de l’Etat français ne cache pas sa fierté d’avoir chassé du pouvoir un dictateur, en l’occurrence Mouammar Kadhafi.

Qu’importe si moins de deux ans plus tôt, le guide de la révolution libyenne était reçu en grande pompe à Paris et plantait sa tente tout près de l’Elysée. Pour Nicolas Sarkozy, il fallait laver la honte d’avoir soutenu jusqu’au bout le président tunisien Ben Ali, délogé, lui, du pouvoir par sa propre population et son armée, sans aide extérieure.

En France, aucun parti politique, à l’exception du Front national,  n’a contesté le bien-fondé de cette intervention, encore une fois menée sous couvert d’une résolution de l’ONU demandant la «protection des populations civiles». « Que n’aurait-on dit, si nous avions laissé Kadhafi massacrer sa population », répète à l’envi le chef de la diplomatie française Alain Juppé, hanté par le spectre de l’inaction internationale lors du génocide rwandais de 1994, dans lequel le rôle de son pays fut des plus controversé.

Vu d’Afrique toutefois, l’intervention occidentale pour renverser le «guide» fait nettement moins consensus. L’Union africaine,  silencieuse quand il s’agissait de Laurent Gbagbo, a tout fait pour sauver la peau d’un dirigeant habitué de la diplomatie du chéquier avec ses congénères subsahariens.

Et dans la population, les accusations de néocolonialisme ont fusé contre la France et les autres pays occidentaux impliqués dans cette opération militaire. D’autant que le bilan des combattants du CNT en matière de respect des droits de l’homme est tout sauf glorieux.

Ce qui ne fait aucun doute, c’est que l’intervention occidentale en Libye a bousculé le très fragile équilibre qui régnait dans la région. Elle a fait l’effet d’un coup de pied dans un nid de frelons. Les frelons étant les centaines de rebelles touaregs intégrés depuis des années dans l’armée libyenne qui sont rentrés au Mali, bardés d’armes. En quelques semaines, ils ont pris le contrôle de la moitié du pays, avec des mouvements armés islamistes qu’ils présentaient jusque-là comme leurs ennemis. 

Dans ce dossier, Paris est soupçonné d’avoir joué double jeu, recevant les rebelles du MNLA (Mouvement national de libération de l‘Azawad), plusieurs semaines avant leur offensive, espérant peut-être que les Touaregs allaient débarrasser la région d’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

Le fait est que même si le régime d’Amadou Toumani Touré pêchait par son immobilisme et une corruption de plus en plus évidente, le pire cauchemar des Maliens s’est réalisé. Leur  pays, il n’y pas si longtemps cité en exemple pour sa démocratie,  est aujourd’hui coupé en deux, et partiellement sous la coupe d’AQMI, tout en ayant renoué avec les coups d’Etat militaires.  En France cela n‘émeut guère la classe politique, alors même qu’une partie de la population de l’hexagone à ses origines dans ce pays…

Contradictions

Pour le reste, Nicolas Sarkozy affiche un bilan contradictoire. A son arrivée au pouvoir en 2007, il a promis la rupture avec les pratiques du passé. Il semblait avoir bien commencé, nommant un secrétaire d’Etat à la Coopération, Jean-Marie Bockel, qui promit d’enterrer la Françafrique.

Le problème, c’est que, un an plus tard, sur injonction de feu le président gabonais Omar Bongo, le malheureux a été forcé de quitter son poste et a été remplacé illico par Alain Joyandet, adoubé par le parrain de Libreville. Par la suite, la France a, quasi-ouvertement, soutenu son fils Ali Bongo à la présidentielle de 2009,  démontrant que les relations «particulières» avec un certain nombre de régimes peu démocratiques ou corrompus perduraient.

Le soutien militaire en 2008 au régime du tchadien d’Idriss Deby menacé par la rébellion armée du MDJT,  le silence de Paris sur la répression et la fraude électorale au Cameroun ou encore sur la gestion clanique et prédatrice du régime de Denis Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville, en ont apporté la preuve. Le fameux discours de Dakar, le 23 juillet 2007, dans lequel Nicolas Sarkozy affirmait que l’Africain «n’est pas assez entré dans l’histoire», a achevé de brouiller son image, même s’il assure que cette phrase a été sortie de son contexte.

Certes Nicolas Sarkozy a renoué avec le Rwanda, avec lequel les relations était gelées en raison du rôle controversé de la France avant et pendant le génocide. Le président sortant a, d’autre part; tenu la promesse, faite en février 2008 au Cap en Afrique du Sud,  de réduire le nombre de bases militaires françaises et de soldats en Afrique, au grand dam des militaires eux-mêmes.

Seul deux bases proprement dites subsistent à Djibouti et Libreville. Au Sénégal, les 1200 hommes du 23e Bima ont laissé la place aux 300 soldats des Eléments français du Sénégal. Idem en Côte d’Ivoire où le 43e Bima, fermé sous la présidence de Laurent Gbagbo, ne rouvrira pas en tant que tel, même si environ 450 militaires français sont toujours présents sur place.  Et au Tchad, le dispositif Epervier est maintenu. Enfin, Nicolas Sarkozy a entrepris la révision des accords de défense hérités des indépendances, désormais débarrassés de leurs clauses secrètes.

Il reste qu’au terme de ce quinquennat, il est difficile de dégager une ligne claire dans la politique africaine de Nicolas Sarkozy. Au fonds, celle-ci est peut-être à l’image de sa diplomatie tout court. Le candidat de l’UMP à la présidentielle -en dehors de son rôle actif dans la crise financière européenne-  a  souvent préféré faire des «coups» qu’avoir une vision à long terme de la place de la France dans le monde. 

Etienne Kunde

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Etienne Kunde. Journaliste ivoirien.

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