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Résidence Le Medi à Rotterdam. DR
Résidence Le Medi à Rotterdam. DR

Intégration à l’envers à Rotterdam

«Le Medi», une résidence chic d’inspiration marocaine, a émergé à Rotterdam. Les classes moyennes et supérieures d’origine marocaine sont visées. Or, la moitié des résidents du Médi sont des Néerlandais de souche. Une intégration à l’envers?

Tout près du port de Rotterdam, sur Oaseplein («la place de l’Oasis»), on entend les bruits sourds du terminal des fruits et légumes, tout proche. Dans ce quartier populaire de Delfshaven, situé le long du port, des rues spacieuses alignent restaurants turcs et épiceries arabes.

Un morceau de Maroc en plein Rotterdam

Les immeubles de briques alternent avec des HLM aux balcons bleus, hérissés d’antennes paraboliques. Au détour d’une rue, un bâtiment se distingue par son style architectural –mi-hollandais, mi-andalou. Son nom: Le Medi, une abréviation de Méditerranée.

La résidence, construite en 2007, abrite une centaine d’habitants de toutes les origines, tous propriétaires. On y pénètre par de grandes portes en arc de cercle, pour arriver dans un lieu tourné vers l’intérieur. Les maisons mitoyennes sont construites autour d’un grand patio avec fontaine, comme dans les riads du Maroc.

Les maisons, en revanche, restent cubiques et modernes. A la mode néerlandaise, elles ont beaucoup de fenêtres, trois niveaux et une façade de 5 mètres de large pour une profondeur de 11 mètres, comme la plupart des maisons des Pays-Bas... Ces habitations de briques n’ont pas de tuiles vertes comme au Maroc: elles sont peintes en blanc, ocre, bleu ou rouge et ne portent que par endroits des touches exotiques. Petites mosaïques sur les façades, une allée nommée «Casbah» et des portes d’entrée en fer forgé qui rappellent les motifs des carrelages marocains.

Mixité culturelle et sociale

On s’attendait à trouver là des familles marocaines bon chic bon genre, issues des classes moyennes et supérieures. On tombe sur une configuration nettement plus originale. Annemike, une Néerlandaise de 36 ans, employée dans l’éducation, reçoit volontiers et propose un thé. Elle forme un couple lesbien avec son épouse, elle aussi Néerlandaise, et élève trois enfants âgés de 2 à 11 ans. «Deux sont pour moitié Africains, ce sont les enfants de ma femme et de son ancien compagnon», précise Annemike.

Elles ont choisi d’acheter là une maison, parce que c’était moins cher qu’ailleurs à Rotterdam, mais aussi plus grand, dans un quartier mélangé. Le couple n’a eu aucun problème avec ses voisins, qui sont pour moitié Néerlandais. «Il y a beaucoup de couples mixtes ici, un Néerlandais qui vit avec une Cubaine, un autre marié à une femme turque, etc», explique Annemike, tout en montrant la vaste terrasse qui borde son salon.

Pour elle, tout va bien au Medi, malgré les débats quotidiens aux Pays-Bas sur l’islam, le foulard islamique, les grandes mosquées, ou encore les «écoles noires», des établissements publics fréquentées par une majorité d’enfants d’immigrés.

«On fait beaucoup de bruit sur ce qui ne va pas, et on ne voit plus ce qui va bien, dit-elle. En réalité, la plupart des gens s’entendent bien.» 

Mélanger riches et pauvres fait partie des habitudes des grandes villes néerlandaises. Dans cette société égalitaire, on pratique depuis longtemps une forme d’ingénierie sociale qui consiste à assurer une certaine mixité partout. Des HLM sont construits dans les centre-ville, et jouxtent parfois de grandes maisons bourgeoises comme dans le quartier du Joordan à Amsterdam. Les banlieues sont elles aussi plus mixtes qu’ailleurs en Europe, avec des Néerlandais des classes moyennes qui y vivent sans complexes.

La société hollandaise est multiculturelle

On pourrait reprocher au Medi d’inviter les cadres immigrés à rester dans leur quartier, au lieu d’emménager dans des lieux socialement plus prisés. Abdou Minebhi, responsable de la grande association marocaine dénommée Centre euro-méditerranéen migration et développement (Emcemo), basée à Amsterdam, n’a pas de critiques à faire sur ce projet:

 

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«C’est joli, c’est bien! C’est tout à fait normal que même le peuple hollandais soit intéressé par cet habitat… Les Hollandais aiment beaucoup le monde, voyager… Je trouve ça très bien de ramener le monde ici. Le plus important, c’est de vivre ensemble.»

Le Medi fait plus penser à une intégration de Néerlandais dans leur propre société multiculturelle que l’inverse: des immigrés qui trouveraient leur place dans des quartiers majoritairement néerlandais. Lahcen Benmrit, professeur et président de l’association marocaine Afaaq (Art, culture et enseignement), à Rotterdam, pense que ce genre de projets ne règle rien aux vrais problèmes:

«Ces choses, c’est comme un maquillage, c’est de la poudre aux yeux, dit-il. L’urgence, ce serait de s’attaquer à l’échec scolaire et au chômage!»

La communauté marocaine des Pays-Bas, 300 000 personnes, compte sans doute un petit lot de cadres qui peuvent s’acheter de belles maisons comme au Medi. Elle comprend aussi aussi 20 % de chômeurs. Quatre fois plus que la moyenne nationale. Depuis la mort de Theo van Gogh, un cinéaste assassiné en 2004 par un jeune islamiste néerlando-marocain, Mohammed Bouyeri, les Marocains sont sur la sellette. Les populistes de droite ne cessent de leur imputer les problèmes de délinquance et dénoncent la radicalisation réelle ou supposée des jeunes musulmans.

Le mirage du retour aux sources

Mais pour peu qu’on aille dans la communauté marocaine, on entend surtout parler d’un problème bien néerlandais. La deuxième génération rêve, de plus en plus, de retourner au Maroc, le pays des parents. Ou de s’installer en Belgique, pour ne plus être confrontée aux tracasseries administratives qui s’accumulent aux Pays-Bas autour du regroupement familial.

Pour Leila Acharki, une assistante sociale de Rotterdam, qui travaille dans le quartier de Delfshaven et habite dans un HLM, tout commence avec les mots: le terme allochtone est constamment utilisé pour désigner les immigrés, même s’ils sont nés et ont grandi comme elle aux Pays-Bas. C’est une forme d’exclusion qu’elle a de plus en plus de mal à supporter.

«D’un côté on entend ce discours politiquement correct: nous voulons qu’ils soient parmi nous et dans la société. De l’autre, on nous dit : bien, vous êtes des allochtones, vous allez dans les «écoles noires» (établissements publics comptant plus de 50% d’enfants issus de l’immigration et récemment renommés «écoles riches en couleurs», ndlr). Un Marocain doit rester dans le quartier des Marocains, parler marocain, manger marocain. On vous met dans une boîte et on vous demande de vivre hors de la boîte. Mais moi, je suis allochtone. Vous m’appelez allochtone et en même temps, vous me demandez d’être Néerlandaise… C’est bizarre, bien sûr!»

Geerd Leers, ancien maire de Maastricht et actuel ministre de l’Intégration, a annoncé fin janvier vouloir supprimer le terme «allochtone» pour toutes les personnes nées sur le sol néerlandais. Bientôt, il ne devrait plus y avoir que des Néerlandais et des étrangers, dans un pays où l’on appelle tous les gens nés à l’étranger ou d’au moins un parent étranger des allochtones, depuis 1971. Une façon de bien marquer l’opposition aux «autochtones» que sont les Néerlandais de souche. De grands blonds qui votent de plus en plus pour la droite populiste de Geert Wilders, mais n’ont pas tous perdu l’envie de vivre dans une société multiculturelle, comme l’expérience du Medi en témoigne.

Sabine Cessou à Rotterdam

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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