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Une jeune femme vote pour la présidentielle à Alger le 9 avril 2009.Reuters/Louafi Larbi
Une jeune femme vote pour la présidentielle à Alger le 9 avril 2009.Reuters/Louafi Larbi

Français, vous avez la chance de voter sans être tués!

Le chroniqueur algérien Kamel Daoud revient sur le fossé qui sépare le système politique français et celui pratiqué dans le monde arabe.

Comment changer un président chez vous en France? En votant. Un bulletin, un homme, une voix, une urne puis le journal de 20 heures pour savoir qui a gagné. Et chez nous dans ce monde arabe si proche qu’il en devient invisible, si loin qu’il en devient menaçant?

Un rappel en chiffres: pour voter dans le monde arabe, il faut mourir. Ou tuer, brûler, s’immoler, attaquer, frapper, subir des coups, se mobiliser, «couper» une route, occuper une place publique ou prendre les armes et marcher et faire grève et se faire arrêter et torturer.

Voter: un exercice périlleux

C’est selon: le bulletin est une pierre ou un cocktail molotov, l’urne est le pays entier, les sondages donnent un seul mot «Dégage». Petit rappel comptable de comment on vote chez nous: pour changer un Président en Tunisie, il aura fallu 234 morts et 51 blessés en un mois l’année dernière. En Egypte? Les électeurs morts étaient plus nombreux et les budgets plus lourds. Selon les bilans, changer Moubarak a nécessité 864 manifestants morts, plus 26 policiers tués, et 6460 blessés, pour la seule période allant du 25 janvier au 16 février.

Au Yémen, «voter» un nouveau président à la place d’Ali Saleh a couté 22 000 blessés et 2372 morts. Et en Libye, on ne compte plus ou pas encore tout le monde: pour changer le «Président/Roi» il aura fallu 10 000 morts dit-on ou 20 000. On ne sait plus. L’élection d’un nouveau président n’est pas encore close et la campagne y est encore ouverte. Sur le vide et l’incertain.

En Syrie, les élections sont encore en cours là aussi, avec le même président qui a le même nom que son Père et qui fait la même chose que lui pour se faire réélire: tuer, en vrac. Au Bahreïn? Les gens votent en mourant mais ils n’y ont même pas le droit d’élire: c’est une monarchie: c’est Dieu qui élit et qui vote et se sont les bahreinis qui subissent les résulats.

Une histoire de fraude ou de sang

Chez «nous» les élections ne durent pas quelques jours et ne se renouvellent pas tout les quatre ans comme chez vous. Le mandat peut être de 43 ans (Libye), 28 ans en Egypte, 23 ans en Tunisie, à vie au Maroc, dix ans entre deux coups d’état en Algérie ou dès la mort du père et jusqu’à sa propre mort en Syrie. 

Cela peut prendre 23 jours en Tunisie, 18 en Egypte, 7 mois en Libye, un an et deux en Syrie…etc. Les élections sont toujours trop ouvertes ou trop fermées, chez nous. On peut voter dans le sang ou pour rien pendant vingt ans. Sur les bulletins, on a toujours un nom et deux prénoms: celui du fils et du père. Hafez El Assad ou Bachar El Assad. Moubarak ou son fils, Kadhafi ou son fils. Ali Saleh ou son fils. La coiffeuse Tarabelsi ou le barbu Ghannouchi. Une histoire de sang ou de cheveux. Une histoire de fraudes ou de triches.     

Le coût du printemps arabe?

Beaucoup d’argent. Un président arabe coute des milliards de dollars  pendant son mandat et coûte plus lorsqu’on veut le changer. Selon le FMI, le printemps arabe a eut une facture, grosse: 14, 2 milliards pour enlever Kadhafi. 27, 3 pour les «élections» sanglantes en cours en Syrie. 9,79 milliards de dollars pour faire bouger Moubarak du palais vers la cage. 2,52 milliards de dollars pour le billet de départ de Ben Ali. Presque 1 milliard de dollars pour pousser Ali Saleh à la semi-retraite.

Total pour 2011? 55,84 milliards de dollars pour le coût de ces élections dans seulement quatre ou cinq pays arabes. Les journées de vote sont fériées comme on le sait aussi. Du coup, chez nous, on y est: pour voter, il faut arrêter le pays, le tourisme en Egypte et le pétrole en Libye et la vie en Syrie. Vous voyez donc qu’ici chez «nous», les élections coutent beaucoup, énormément. Les campagnes se font avec les banderoles et les cris. On y distribue des cercueils, pas des tee-shirts et quand le Président sortant perd, il nous fait à chaque fois perdre le temps et la moitié du pays avec lui et ses enfants.

Appréciez de voter sans en mourir

C’est vous dire quelle chance vous avez! Voter en deux jours, faire campagne en quinze jours, se préparer en six mois et pouvoir recommencer après quatre ans. C’est vous dire que vous avez de la chance, qu’il faut bien réfléchir à ce luxe de pouvoir voter sans en mourir ni le payer plus cher que votre vie. Donc réfléchissez avant de voter.

Vos élections ne vous concernent pas que vous: vos pays ont le malheur de provoquer par vos papillons en papier des orages en acier chez nous. Donc réfléchissez, apprécier ce délicieux mouvement de pas entre votre choix et l’enveloppe, soupeser, toucher le grain fin de votre démocratie blanche, peser le reste du monde dépend un peu de votre choix, songez à la formidable occasion qui vous est offerte de voter sans tuer ni se faire tuer, et faite-le en songeant au prix  qu’il faut payer: presque rien pour vous, presque tout pour nous.

Des lendemains qui déchantent

En un jour chez vous, en un an et demi en Syrie. A partir de 18 ans chez vous, dès le berceau pour les enfants de Baba Amrou, le quartier bombardé par El Assad qui a déjà fait voter 400 enfants en les tuant.

Le lendemain du vote, vous reprenez généralement votre travail et votre vie, là où chez nous. Le lendemain, les arabes reprennent leurs corps, leurs morceaux, leurs respirations et les décomptes ou leurs collections de croyances bêtes. Pas le décompte ceux des bulletins. Donc réfléchissez, pensez à vos enfants et aux nôtres, et au reste du monde. Vous n’êtes plus seuls dans ce monde, se sont nous qui le sommes.

Vos présidents, vous les choisissez et on les subit à cause de votre puissance et de notre faiblesse. Chez nous, les présidents, on les subit et on ne les choisit pas. Pour les mêmes raisons.   

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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