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Vendeur ambulant en Tunisie le 17 décembre 2011. AFP/FETHI BELAID
Vendeur ambulant en Tunisie le 17 décembre 2011. AFP/FETHI BELAID

Ces "désespérés" qu'Alger ne veut pas voir

Violentes émeutes à Jijel cette semaine. Un policier y a donné un coup de pied à un revendeur de cigarette qui s’est immolé.

 C’est l’un des paradoxes fascinant du cas Algérien: Ben Ali a fuit, Moubarak est encagé, Kadhafi lynché, Ali Saleh licencié, Bachar encerclé mais en Algérie, cela ne change pas aux pratiques: un policier peut donner un coup de pied à un vendeur ambulant comme avant Bouazizi.

Sans risques, sans se dire que cela ne se fait plus, sans penser aux conséquences possibles, sans craindre de provoquer une révolution ou la fuite de Bouteflika vers les Emirats où il avait ses habitudes durant son exil doré. Pour le policier qui a frappé d’un coup de pied, selon les témoins, un vendeur ambulant à Jijel, rien n’a changé. Pourquoi cette forme d’impunité ou d’insouciance alors que le policer a surement vu naître, grandir et mourir le printemps arabe sur Al-jazeera ou sur le net?

Télévision stalinienne et faux multipartisme

A cause de l’idée de base du pouvoir algérien et dont il a fait le noyau de sa propagande: rien n’a changé et on ne va pas changer donc. Après Bouazizi, on a toujours en Algérie l’état d’urgence (faussement levée puis remplacée par des lois restrictives sur les associations, les manifestations, l’opposition, les médias…etc), l’interdiction de manifester, la télévision stalinienne du régime, le faux multipartisme avec des partis du pouvoir, la corruption et le mensonge et les mêmes gueules en vitrine du régime, génération de la Oil&fils incorporation.

Malgré ce qui se dit, les manifestants sont systématiquement arrêtés à Alger, on ne peut pas appeler au boycott du vote et on peut risquer trois ans de prison pour délit d’opinion comme avec l’affaire Abdelakder Kherba. Depuis quelques semaines, à Alger, les policiers surveillent les gares routières, identifient les étrangers à la façon Papon, fouillent les hôtels pour pourchasser les possibles manifestants et filtre les entrées de la capitale selon le faciès.

Le manuel de la police algérienne

Alger, à la Maurice Papon. La méthode policière est simple. Un: fermer les places publiques en lançant des opérations lentes de réfection des trottoirs. Deux: mobiliser les associations des quartiers où il risque d’y avoir des manifestants sous le slogan «les manifestants portent préjudice au commerce et au calme», avec appel au houmisme, dérivé de houma, traduction de «quartier». Trois: on arrête les blancs aux yeux bleus quand se sont des kabyles qui veulent manifester. Les bruns édentés quand ce sont les gardes communaux (supplétifs durant la guerre civile) qui veulent plus d’argent. Les noirs jeunes quand il s’agit des chômeurs du sud qui viennent manifester.

Les policiers sont partout désormais et scrutent tout ce qui se rassemblent: durant les derniers jours, même des passants qui passaient trop près de certains militants tentés par l’attroupement, se faisaient arrêter. D’autres venus au tribunal pour le retrait d’un casier judiciaire, se sont retrouvés dans des commissariats parce qu’ils avaient frôlé des manifestants qui manifestaient pour un militant chômeur arrêté. Alger est une ville couchée donc: on y arrête ce qui est debout, assis en sit-in ou penché vers le boycott des élections. La règle: il faut que rien ne bouge, que rien ne change que rien ne s’attroupe. Ce n’est pas que Bouazizi s’est immolé et que Ben Ali a fui que tout est permis!   

Donc, en bas de l’échelle de la mécanique du régime, quelqu’un, un policier à Jijel, peut se dire qu'il peut donner un coup de pied à un revendeur de cigarette sans que cela ne change rien au pays puisque le pays n’a rien subit comme vrais changements.

De la colère à la cendre

En même temps rien ne change avec les immolés en Algérie. Selon la règle Bouazizi, un homme qui s’immole, c’est un pays qui change, un dictateur qui tombe, un peuple qui se relève et un islamiste qui vole le printemps et une histoire qui se déclenche. Ici, en Algérie, non.

A Jijel, le vendeur de cigarettes s’est immolé, il y a eu des émeutes puis c’est tout. Sur la vidéo postée, on voit même les manifestants tournant en rond, désœuvrés, sans sens ni suites, presque convaincus qu’après l’émeute, l’animal est triste. Constat de tous: Cela ne soulève pas le peuple. Tout juste un quartier. Selon les statistiques, il y a eu cinq tentatives d’immolations en cinq jours à cette date mais sans conséquences. Depuis l’année dernière, l’Algérie a même connu des centaines d’immolations, avec zéro révolution.

Conclusion? L’immolation ne change rien sauf l’homme en cendre et la colère en feu. L’émeute aussi ne se change pas en révolution: le pouvoir a compris ce profond divorce entre les classes moyennes, les élites et le monde rural algérien qui ne suit pas les progressistes. Les torchères des raffineries du pétrole algérien éclairent mieux le monde que le feu de ses immolés, pour le moment.

Il n'y a pas d'avant ou d'après Bouazizi

Donc, une année et demie après Bouazizi, un policier algérien peut frapper d’un coup de pied un chômeur et un chômeur peut s’immoler mais rien ne change. Rien n’a changé dans la façon de donner le coup de pied et rien ne change quand on le subit et qu’on se brûle. L’Algérie n’a pas fait de printemps arabe, mais n’a pas fait son contraire.

La conviction profonde du pouvoir est que donc que rien n’a changé, chez lui et qu’on n’a pas a changé ses habitudes. Pire, il le dit même officiellement par la bouche d’Ahmed Ouyahia, premier ministre, qui a bâti la campagne électorale de son parti le RND (Rassemblemnt national démocratique) «contre le changement».

La raison? Le bonhomme devine qu’une partie de la population algérienne ne croit pas au changement, qu’une autre partie en a peur désormais en regardant les barbus du Caire et les salafistes de Tunis ou les hordes de Tripoli. Donc autant les recruter tous en leur disant  que le changement est mauvais et que rien ne change en définitif et qu’on doit continuer comme avant.

Le printemps arabe, c’est quand?

C’est la dernière recette orwellienne du régime local: rendre flou ce concept, l’effacer, le faire reculer dans le temps et le dissoudre dans la propagande massive. Depuis quelques temps, le pouvoir joue, jusqu’à l’abus, sur les dates et ses marqueurs. Les élections législatives du 10 mai prochain sont déclarées aussi importantes que le 1er novembre 1954 par Bouteflika, le président. C’est la date de déclenchement de la guerre de Libération.

Ensuite, c’est le premier ministre qui expliquera que les élections sont aussi importantes que le référendum de 1962 (pour l’autonomie de l’Algérie) ou les présidentielles de 1995 (les premières pluralistes dans le monde arabe). Ensuite? On continue: le slogan officiel de la campagne électorale actuelle est  «mon printemps, c’est l’Algérie», avec la voix kitch d’une fillette, un pigeon et un arbre et un drapeau.

Enfin? Le printemps arabe l’Algérie l’a fait octobre 1988 (date du soulèvement populaire contre le parti unique et qui s’est soldée par des dizaines de morts), dira le ministre des Affaires Etrangères au reste du monde pendant des mois d’explications. «L’Algérie a déjà payé» dira aussi le régime en rappelant les 500 morts d’octobre 1988 et les 200 000 morts de la décennie 1990.

«Oui, elle a payé mais n’a pas été livré», répondra le peuple. Fin du fin? «L’Algérie a connu son printemps en 1962», a récemment déclaré le même Premier ministre. Du coup, on comprend pourquoi le policier peut donner un coup de pied à un revendeur qui ira s’immoler sans rien révolutionner: le printemps arabe algérien remonte à si loin que personne ne s’en souvient. Pas même le policier qui a donné un coup de pied au revendeur de cigarette à Jijel. Depuis cette date rien n’a changé: on peut s’immoler pour rien et donner un coup de pied à un Bouaziz sans rien risquer.

Un étrange remake à vide: lors des émeutes dans cette ville, les jeunes se sont attaqués aux affiches électorales et au siège de l’ex-parti unique, le FLN (Front de Libération national) alors qu’il n’est plus parti unique depuis vingt ans. Ils l’ont fait comme leurs ainées et les ainées de leurs ainés, contre le même parti. Pourquoi, parce qu’il ne s’est rien passé entre temps.

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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