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Un partisan du Front des forces socialistes le 21 avril 2012 à Tizi Ouzou.  Reuters/Zohra Bensemra
Un partisan du Front des forces socialistes le 21 avril 2012 à Tizi Ouzou. Reuters/Zohra Bensemra

Algérie: un colon peut en cacher un autre

Le chroniqueur Kamel Daoud compare le colon au décolonisateur. Aucune différence à signaler.

Les colons avaient des fermes géantes. Les décolonisateurs aussi. Les colons traitaient la paix et la soumission avec les zaouïas (confréries). Les décolonisateurs aussi. Les colons frappaient ceux qui voulaient la libération. Les décolonisateurs frappent ceux qui veulent la liberté. Les colons trafiquaient les élections. Les décolonisateurs aussi. Les colons avaient un étrange rapport avec la métropole et Paris. Les décolonisateurs aussi.

Les colons ont fini par lancer le plan de Constantine pour calmer les indigènes. Les décolonisateurs aussi. Les colons donnaient des médailles aux bachas et aussi des burnous et des chevaux gratuits. Les décolonisateurs aussi. Les colons méprisaient les indigènes en les regardant comme des intrus. Les décolonisateurs aussi. Les colons disaient que sans eux le pays serait des marécages. Les décolonisateurs aussi.

Colons et décolonisateurs, même combat

Les colons disaient aussi que sans eux ce peuple allait se dévorer lui-même. Les décolonisateurs n'en pensent pas moins et le répètent partout. Les colons promettraient des réformes depuis 1920. Les décolonisateurs aussi, depuis 1962. Les colons avaient inventé le laissez-passer. Les décolonisateurs ont inventé l'état d'urgence. Les colons avaient encouragé les tribus, pas les institutions. Les décolonisateurs aussi. Les colons contrôlaient le commerce extérieur de l'Algérie.

Les décolonisateurs en chef, aussi. Les colons n'aimaient pas les indigènes trop instruits. Les décolonisateurs en chef, aussi. Les colons avaient des indigènes qui dénonçaient d'autres indigènes. Les décolonisateurs aussi. Les colons disaient qu'avant eux, il n'y avait rien dans ce pays, ni personne et que donc le pays était à eux. Les décolonisateurs le disent aussi pour ce qui est d'avant 1954. Les colons utilisaient les autochtones pour leurs guerres et leurs tranchées. Les décolonisateurs l'ont fait aussi dans les années 1990.

Principe de base: on ne se mélange pas

Les colons n'aimaient pas les «arabes» qui venaient circuler à Alger, sans but. Les décolonisateurs le font aussi en interdisant Alger à ceux qui ne sont pas Algérois ou à ceux qui veulent y venir manifester. Les colons disaient que les «arabes» étaient des paresseux. Les décolonisateurs iront plus loin: ils importeront des Chinois pour repeindre les murs. Là, non seulement «l'arabe» est paresseux mais il n'existe même plus. Les colons avaient leurs plages, leurs quartiers et leurs zones. Les décolonisateurs, aussi.

Bien sûr, les décolonisateurs ont construit des écoles, des routes, des robinets, des hôpitaux mais laissent croire qu'ils l'ont fait avec leur argent alors que c'est le nôtre. Bien sûr, l'Algérien ne cire plus les chaussures, mais le problème est qu'il ne sait pas où aller avec les siennes. Bien sûr, il y a des choses qui ont changé mais, dans le fond du fond, on a toujours le même sentiment et la même sensation: le pays n'est pas encore à nous et c'est encore une colonie, quelque part.

«On nous surveille au nom de notre sécurité»

Bien sûr que c'est différent, mais le problème c'est que les décolonisateurs ont cette fâcheuse tendance à se comporter en colons, de plus en plus. Dans la façon de parler, de gouverner, de convaincre et d'expliquer. Frantz Fanon l'avait dit, trop tôt et trop tard à la fois. La dernière différence est que les colons étaient Français et les décolonisateurs sont Algériens. Sauf qu'ils pensent qu'ils le sont plus que nous.

Et que nous ne le sommes pas autant qu'eux. D'où ce système colonial «positif» qui nous fait du mal au nom de notre bien. Qui nous surveille au nom de notre sécurité. Qui nous agite dans un bocal, au nom de la stabilité et qui prive de la nation au nom du nationalisme. D'où ces Algériens qui vont comme leurs aînés: qui prennent la mer ou la montagne avant de prendre un jour la bonne décision.

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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