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Un partisan de Macky Sall célèbre la victoire à la présidentielle le 25 mars 2012. REUTERS/Joe Penney
Un partisan de Macky Sall célèbre la victoire à la présidentielle le 25 mars 2012. REUTERS/Joe Penney

La démocratie n'a pas dit son dernier mot

La démocratie a perdu deux batailles: au Mali puis en Guinée-Bissau. Mais elle n’a pas perdu la guerre et reste la seule voie d’avenir pour le continent, comme l’a démontré si brillamment le Sénégal.

Mise à jour du 27 avril 2012: Les chefs d'Etat ouest-africains réunis en sommet à Abidjan ont annoncé le 27 avril l'envoi d'une force régionale au Mali et de 500 à 600 militaires en Guinée-Bissau pour "sécuriser" la transition dans ces pays déstabilisés par de graves crises politico-militaires.

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Vents mauvais sur la démocratie en Afrique. Au Mali, des militaires mutins vite transformés en putschistes en goguettes ont renversé un symbole (même imparfait) de la démocratie africaine : Amadou Toumani Touré (ATT).

Un putsch juste avant la fin du deuxième et dernier mandat d’un ancien militaire démocratiquement élu: les putschistes n’ont pas eu peur du ridicule…

Le ridicule, justement, ne tue pas et se propage même très vite puisque quelques jours plus tard, des hommes en kaki interrompaient un paisible processus électoral en Guinée-Bissau en prenant le pouvoir dans l’entre-deux-tours de la présidentielle.

Comme si l’ancienne colonie portugaise, devenu ces dernières années le premier narco-Etat africain en plus d’être un des pays les plus pauvres du monde, avait besoin de cela.

            Acquis démocratiques

Faut-il alors désespérer de la démocratie en Afrique, deux décennies après la grande vague de démocratisation du début des années 90 et un an après les « révolutions arabes »? La Kalashnikov sera-t-elle toujours plus forte que le bulletin de vote sur le continent de Nelson Mandela?

Les vents contraires, venus de Bamako et de Bissau, ne doivent pas faire oublier les acquis démocratiques d’un continent en pleine ébullition, portée par une robuste croissance économique, qui a favorisé l’émergence d’un classe moyenne forte de dizaines de millions de citoyens responsables.

Aucune digue idéologique, aucun caporal énervé, ne peut durablement stopper l’aspiration d’un milliard d’Africains vers plus de liberté. La démocratie africaine est aussi puissante que le fleuve Congo.

Aucun régime ne peut brouiller longtemps les radios, télévisions, les sites internet qui informent l’Afrique de la marche du monde, de la lutte des peuples arabes, notamment en Syrie. 

Si la « Révolution du jasmin » tunisienne n’a pas encore traversé le Sahara, les progressistes ont bien « secoué le cocotier » en Ouganda, au Burkina Faso et dans d’autres pays. Même si les cinq « dinosaures africains », au pouvoir depuis un quart de siècle, sont  toujours aux manettes.

Alors, où se cachent les démocrates africains? Un peu partout sur le continent, mais les trains qui arrivent à l’heure marquent moins les esprits que ceux qui déraillent.

Au Malawi par exemple, la vice-présidente Joyce Banda a été investie présidente après le décès début avril du chef de l’Etat Bingu wa Mutarika. Ce n’était pas gagné d’avance car elle avait été exclue du parti au pouvoir il y a deux et était passée dans l’opposition.

Mais la Constitution a été respectée et Joyce a eu la joie de devenir la première femme à accéder à la magistrature suprême en Afrique australe. Pas mal non ?

Et qui se souvient que l’opposant Mahamadou Issoufou a été élu en mars 2011 à la présidence au Niger à l’issue d’un scrutin exemplaire? Même situation au Cap-Vert, où l’opposant Jorge Carlos Fonseca est entré au palais présidentiel par la voie des urnes et pas juché sur un char.

             Miracle sénégalais

Prenons alors le cas, beaucoup plus médiatisé, du Sénégal. Sous forte pression internationale, Abdoulaye Wade a sauvé in-extremis sa place dans l’Histoire en reconnaissant en mars la victoire de Macky Sall, son ancien Premier ministre devenu opposant.

Mais plus que la victoire de  «Macky », dont l’opposition à Wade ne remonte qu’à 2008, c’est bien la victoire du peuple sénégalais qui a été saluée dans le monde entier. Quelle est donc la recette du « miracle sénégalais »?

Avant tout, la force de la société civile. Un ensemble composite formé de journalistes, ONG, fonctionnaires, chefs d’entreprise, étudiants, professeurs et autres citoyens « éclairés ». Il y a une chose qu’on ne pourra jamais enlever au Sénégalais, c’est une exceptionnelle liberté d’expression.

Au Pays de la Teranga, on adore discuter autour d’un tiep (riz au poisson) et critiquer les puissants. Cette liberté s’est encore accrue sous les deux mandats de Wade (2000-2012) avec la multiplication de radios privées à la langue bien pendue et, plus récemment, de télévisions privées.  Qui sont venues appuyer un large éventail de journaux.

Ces médias ont ces 20 dernières années conforté la place du Sénégal comme vitrine de la démocratie sur le continent, surtout depuis les troubles qui ont déchiré le voisin ivoirien pendant la décennie 2000.

Le Sénégal est encore et toujours un des rares pays africains à ne pas avoir connu de coups d’Etat depuis son indépendance. Et son armée républicaine sert sous le drapeau de l’ONU dans de nombreuses missions de maintien de la paix en Afrique.

A Dakar, Saint-Louis, Thiès, Tambacounda ou Ziguinchor, en allumant la radio chaque matin, on doit se féliciter de la stabilité du pays lorsque tombent les nouvelles en provenance des voisins maliens et bissau-guinéens…

               Descendre dans la rue

Pour défendre la démocratie, il faut descendre dans la rue, manifester contre les bidouillages constitutionnels ou les scrutins volés. Les Sénégalais l’ont fait, en faisant reculer en juin 2011 le régime Wade, tenté par une transmission du pouvoir de père en fils.

Des opposants l’ont même payé de leur vie, lors des manifestations anti-Wade avant la présidentielle.

Dans d’autres pays, le journaliste burkinabè Norbert Zongo  et le militant congolais des droits de l’Homme Floribert Chebaya ont été assassinés pour leur engagement, leur combat pour plus de liberté. Mais à Ouagadougou comme à Kinshasa, d’autres militants ont repris le flambeau. Pour que la flamme de l’espoir ne s’éteigne jamais. Parce que l’avenir de l’Afrique est d’abord et surtout aux mains des Africains.

Mais certains progressistes, notamment au Maghreb, s’interrogent: pourquoi organiser des élections démocratiques si c’est pour installer des islamistes au pouvoir, comme en Tunisie et au Maroc? 

Ces inquiétudes peuvent paraître légitimes pour des citoyens attachés à la laïcité, mais rien ne vaut des élections libres. Même si ce sont vos adversaires qui remportent le scrutin. Il faut alors s’organiser comme contre-pouvoir, se rassembler dans une opposition responsable et critique en attendant son tour.

Le prochain test pour la démocratie africaine aura lieu dans un des pays les plus importants du continent, l’Algérie.

Les législatives du 10 mai diront si le Front de libération nationale (FLN), solidement vissé au pouvoir depuis l’indépendance de 1962, conserve ou non sa position dominante.

Et surtout si le « printemps arabe » qui a soufflé sur les voisins tunisiens et marocains atteindra la kasbah d’Alger.

Les coups d’Etat militaires à Bamako et Bissau ne sont que des accidents de parcours. La démocratie a toujours un avenir en Afrique.

Adrien Hart

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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