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Plateau de télévision à Tripoli le 22 août  2011. Reuters/Paul Hackett
Plateau de télévision à Tripoli le 22 août 2011. Reuters/Paul Hackett

Tribune: vers des écrans «verts» au Maroc?

Les réformes de la télévision publique proposées par les islamistes sèment un vent de panique.

A l'heure des mutations et de l'aspiration des sociétés d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à plus de liberté et au respect des droits humains, l’opinion publique marocaine est confrontée à un nécessaire éclaircissement du cadre référentiel des réformes entreprises récemment. Ces dernières –bien qu’encore perfectibles-  ont ouvert la voie à la possibilité d'affronter les impératifs de modernisation des institutions et à la restructuration de la gestion des affaires publiques.

Or, le débat qui fait rage actuellement autour du cahier des charges des médias publics marocains divise l’opinion et reflète une certaine réticence de la part du gouvernement vis-à-vis des nouvelles dispositions constitutionnelles précisant l’identité plurielle et garantissant les droits et libertés des individus et la place des langues dans la société.

La société marocaine est plurielle

Le projet en question aspire en effet à l'uniformisation de l'opinion publique par l’imposition d'une langue dominante, par la limitation des ressources financières provenant de la publicité, et la dissuasion de la créativité artistique aussi bien individuelle que collective.

Ce débat - parfois musclé et en tout cas acharné- ne s’est pas limité uniquement à la répartition des heures d'antennes ou d’écoute ou au contenu des émissions, mais s’étend bien au-delà, touchant à la problématique de la modernité des médias quant aux valeurs des droits de l’homme et de pluralisme de la société.

Ceci va à l’encontre de l’histoire contemporaine du Royaume, car l'organisation des médias publics au Maroc a toujours été intimement liée aux tentatives de démocratisation et d’ouverture de la société.

Ainsi, la décision politique d’ouvrir les médias aux différents courants de pensée présents au Maroc fut prise dès 1993 lors d’un séminaire national. Elle fut suivie par l'autorisation de la mise en place d'une radio étrangère à Tanger puis par l'installation d'une deuxième chaine, aujourd’hui menacée dans son identité par ce nouveau cahier de charges. Une deuxième vague a vu la libéralisation des médias lors de la fin  de mandat du gouvernement d’Abderrahmane Youssoufi en 2002.  Enfin, la libéralisation des ondes radios a suivi, s’ouvrant au privé, puis un débat national relatif aux médias et à la société, particulièrement intense, s’est tenu au Parlement en janvier 2010.

Le nouveau cahier des charges comme un recul de la démocratie

Pour tous les démocrates du Maroc, la question qui se pose est simple: le débat actuel met-il la société marocaine et ses représentants à l'épreuve de son pluralisme et de son identité diverse, de ses acquis en matière de consolidation de la démocratie et de l’élargissement de ses libertés?

Les clauses énoncées par le cahier des charges audiovisuel exhortent à la protection de la spécificité culturelle et à la préservation de l’identité de la société marocaine. Mais ces valeurs ne sont-elles pas des outils s’intégrant naturellement dans le système universel des droits de l’homme,  qui est le référentiel adopté par la communauté internationale pour le respect de la dignité et des droits fondamentaux de l’être humain?

Fallait il donc insister sur ces aspects, comme s’ils étaient menacés ? Ce serait prêter peu de crédit à l’attachement viscéral de marocains pour leur modèle de société et leur identité… 

Plus une société se démocratise, plus le champ des libertés individuelles et collectives s’élargit et devient une priorité dans l’action de protection des droits de l’homme. Dans cette dynamique, la spécificité culturelle et l’identité de la société sont appelées à changer et à progresser, au sein d’un «marqueur» universel constant constituant la norme hiérarchique assimilant les spécificités de chacun.

Vers un quatrième pouvoir...

Or, le cahier des charges des médias qui fait polémique en ce moment au Maroc veut substituer un système de service public dédié à la prédication et au sermon à un système détenant un rôle fondamental – mais certes encore insuffisant- de 4ème pouvoir.

Dans ce cadre, il convient de ne pas oublier que l’instabilité inhérente au processus de mutation que vit l’Afrique du Nord est un nouveau défi auquel les médias devront s’adapter. Il leur échoit la lourde tâche de jouer le rôle de catalyseur du débat politique et culturel en respectant les identités multiples dont toute cette société en phase de démocratisation a besoin.

Pour cela, il est impératif que les médias reflètent la dynamique d’une société en progression. Mais ils doivent aussi libérer les initiatives  et appréhender les aspirations de la société dans sa lutte pour le pluralisme, pour la promotion de la participation aux affaires publiques, et pour son combat pour la bonne gouvernance.

Tel est le prix d’une «démocratie médiatique» vivante, qui refuserait les raccourcis et les simplifications.

Amina Bouayach

Ancienne Présidente de l’Organisation Marocaine des Droits Humains.

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