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Des Hooligans scandent des slogans anti-gouvernement peu après la tragédie de Port Saïd, Le Caire, mars 2012 REUTERS/A. Waguih
Des Hooligans scandent des slogans anti-gouvernement peu après la tragédie de Port Saïd, Le Caire, mars 2012 REUTERS/A. Waguih

Quand le hooliganisme s'installe au Maghreb

La fièvre ultra a pris d'assaut l'Afrique du Nord avec tous les excès que cela implique. Du Maroc à la Tunisie en passant par l'Egypte, le hooliganisme est en train de s'installer en prenant une ampleur inquiétante.

Les Bushwackers de Millwall, la Casual Firm Paris du PSG, le BSC d'Anderlecht, les Head hunters de Chelsea... n'ont qu'à bien se tenir. Ces groupes de hooligans européens ont de nouveaux concurrents, et ils sont africains.

Avec tout ce que cela implique de dérives. Banderoles et tifos, donc, mais aussi bagarres et chasses à l'homme. Les exemples sont légion. La tragédie de Port Saïd, le 1er février, entre les supporters d'Al Masry et ceux d'Al Ahly, a marqué les esprits: soixante-quatorze morts pour un affrontement moins sportif que politique, entre pro et anti-Moubarak, dont le dénouement se rapproche avec l'ouverture du procès, retransmis en direct à la télévision nationale.

Des supporters maghrébins un peu trop passionnés

Soixante-treize suspects ont comparu en vêtements de prisonnier, derrière les barreaux de la cage des accusés: soixante d'entre eux sont accusés d'homicide avec préméditation et de dégradation de biens publics. Parmi les treize autres figurent des officiels, le responsable du club d'Al Masry, le manager du stade et les chefs de la police locale et du Canal de Suez. Ils sont jugés pour avoir manqué à leur responsabilité et n'avoir pas su protéger le public.

Avant ça, début avril, quelques hooligans du Zamalek, rendus fous furieux par l’élimination de leur équipe par le Club Africain en Ligue des Champions, ont pénétré sur le terrain pour agresser physiquement le trio arbitral algérien et des joueurs tunisiens. Quatre d’entre eux ont été blessés.

Mais l'Egypte n'est pas un cas isolé. En Algérie, l'USM Alger a connu l'enfer à Saïda lorsque des supporters locaux ont envahi la pelouse pour agresser et même poignarder des joueurs usmistes. Une fois encore, les forces de l'ordre sont pointées du doigt tandis que le MCS a écopé de huit matches de suspension.

Le Maroc se découvre lui aussi des tribunes où se mêlent prostitution bon marché, drogues, violence et supporterisme. Parmi les pionniers du genre sur le continent, les fans du Raja Casablanca sont les plus nombreux. Les plus connus et les plus dangereux aussi.

«On nous surnomme les jraads (criquets, NDLR)! Parce que là où on passe, l’herbe ne repousse plus», se vante Yassine, ultra du club casaouï, dans les colonnes de So Foot.

Les rivaux du Wydad Athletic Club (WAC) se sont également mis en lumière. Face au FAR Rabat, une échauffourée a éclaté, coûtant la vie à un jeune supporter wydadiste. La Fédération Royale Marocaine de Football a infligé une suspension de quatre matchs à huis clos au WAC. En plus de cette sanction, le Wydad a été condamné à une amende de 900 euros et à payer les réparations pour les dégâts causés dans le Stade Mohammed V. Des premières sanctions qui en appellent d’autres, après les enquêtes qui sont en cours.

Les supporters des Rouge et Blanc s'étaient déjà mis en évidence à la fin de l'année 2011: onze supporters marocains ont été arrêtés à la suite de violences à l’aéroport de Tunis-Carthage à l’issue de la finale retour de la Ligue des champions remportée par l’Espérance de Tunis sur le Wydad Casablanca (1-0)

Heureusement, tous les cas de hooliganisme n'ont pas ce même côté dramatique. En Afrique du Sud, par exemple, les Orlando Pirates, ont été lourdement sanctionnés sur le plan sportif et financier pour avoir laissé un de leurs supporters jeter du… porridge à l’arbitre.

Les raisons de tant de violence

Mais comment expliquer cette montée du hooliganisme à l'africaine? La diffusion des matches européens et sud-américains à la télévision locale n’est évidemment pas étrangère à l’émergence du phénomène.

Longtemps, les stades de football ont été les seuls lieux où la contestation, comme les rassemblements, étaient encore possible. Le hooligan trouve dans les stades un grand espace d'expression où les lois disparaissent: il peut faire ce qu'il veut, sachant que les conditions de déplacement et la violence qu'il rencontre lors de son accès au stade se transforme à une charge négative qui explose avant et après les rencontres. D'où l'importance des ultras dans les révolutions arabes. Mais ce n'est pas tout, explique Youcef Fates, politologue français d’origine algérienne, et maître de conférences à Paris-X à Jeune Afrique:

«La professionnalisation est un échec total. Et les clubs ont leur part de responsabilité dans ce qui se passe. Leurs supporteurs ne sont pas encadrés, et les discours des dirigeants, entraîneurs ou joueurs sont parfois violents quand il s’agit de parler d’un match à gagner. Mais au-delà de ça, ce que l’on observe dans les stades reflète le désarroi d’une partie de la jeunesse, issue d'une société dont les transitions se sont toujours faites dans la violence.»

Comme leurs homologues européens ou sud-américains, les hooligans africains viennent de milieux différents. Cadres, chômeurs ou étudiants se retrouvent dans ces groupes où la violence devient la principale forme d'expression, poursuit Fates:

«Même si la violence est parfois gratuite, il y a toujours un sens. Seulement, cette jeunesse en perdition n’a pas toujours la sensibilité politique pour cibler ceux qu’elle estime être responsables de son malheur. Le but est donc de casser, pour faire parler d’elle. […] Rien n’a été fait ces dernières années sur le plan éducatif. Dans les écoles algériennes, l’instruction civique a été remplacée par l’instruction religieuse. Et le pouvoir politique est aujourd’hui davantage préoccupé par les prochaines élections législatives que par la violence dans les stades.»

En Tunisie comme en Egypte, à la suite de la répétition des violences dans les stades, la saison s'était terminée à huis clos. De son côté, le Maroc, lui, a décidé de prendre le phénomène à bras le corps. Face à la montée du hooliganisme, le Parlement s’apprête en effet à adopter un projet de loi qui punit très sévèrement les auteurs de violences à l’intérieur des stades.

Alors que le ministère des Sports s’est lancé dans un ambitieux programme de construction de stades, les Marocains, eux, sont de plus en plus inquiets face à la montée du hooliganisme et préfèrent souvent regarder les matchs à la télévision. D'où cette loi qui vise à mettre les hooligans hors-jeu.

«Les peines prévues vont de un an à cinq ans de prison et les amendes jusqu’à 10 000 dirhams [900 euros, NDLR]», a indiqué le ministre de la Justice, Mohamed Naciri.

Des mesures d’urgence avaient déjà été prises en 2008 après des incidents qui avaient fait plus de quarante blessés à Marrakech. Mais la législation reste inadaptée. «Ce texte va combler certaines failles de l’arsenal juridique concernant une violence qui commence dans les stades et s’étend le plus souvent après les matchs dans la rue», a ajouté Naciri. Ce ne sera peut-être pas suffisant.

Nicholas Mc Anally

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Mais ce n'est pas tout, explique Youcef Fates, politologue français d’origine algérienne, et maître de conférences à Paris-X à Jeune Afrique:

« La professionnalisation est un échec total. Et les clubs ont leur part de responsabilité dans ce qui se passe. Leurs supporteurs ne sont pas encadrés, et les discours des dirigeants, entraîneurs ou joueurs sont parfois violents quand il s’agit de parler d’un match à gagner. Mais au-delà de ça, ce que l’on observe dans les stades reflète le désarroi d’une partie de la jeunesse, issue d'une société dont les transitions se sont toujours faites dans la violence. »

 

Comme leurs homologues européens ou sud-américains, les hooligans africains viennent de milieux différents. Cadres, chômeurs ou étudiants se retrouvent dans ces groupes où la violence devient la principale forme d'expression, poursuit Fates:

 

« Même si la violence est parfois gratuite, il y a toujours un sens. Seulement, cette jeunesse en perdition n’a pas toujours la sensibilité politique pour cibler ceux qu’elle estime être responsables de son malheur. Le but est donc de casser, pour faire parler d’elle. […] Rien n’a été fait ces dernières années sur le plan éducatif. Dans les écoles algériennes, l’instruction civique a été remplacée par l’instruction religieuse. Et le pouvoir politique est aujourd’hui davantage préoccupé par les prochaines élections législatives que par la violence dans les stades. »

Nicholas Mc Anally

Nicholas Mc Anally. Journaliste spécialiste du football africain. Il a collaboré à Afrik-Foot.

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