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Affiche de campagne des candidats du second tour, François Hollande et Nicolas Sarkozy, Paris, avril 2012 Reuters/P. Wojazer
Affiche de campagne des candidats du second tour, François Hollande et Nicolas Sarkozy, Paris, avril 2012 Reuters/P. Wojazer

Vu d'Afrique: Qu’importe l'élu des Français, la Françafrique survivra

La presse africaine n’est pas avare en commentaires au sujet de la présidentielle française. Selon elle, le continent ne doit pas avoir d'attentes trop ambitieuses à son sujet.

De prime abord, ce qui transparaît dans les réactions journalistiques africaines sur le premier tour de la présidentielle française, c’est l’admiration envieuse pour la réussite de l’exercice démocratique qui vient de se dérouler dans l’Hexagone dimanche 22 avril.

Une tradition citoyenne bien ancrée, encore peu perceptible sur le continent ou bien souvent échéances électorales riment avec troubles et affrontements violents entre partisans.

Une culture démocratique enviable

En effet, rares sont les scrutins qui se déroulent sans que l’on ne crie au manque de transparence, à la fraude et que les résultats ne soient contestés. Avec parfois pour conséquence, des candidats qui, à tort ou à raison, s’autoproclament «président». En témoignent les précédents ivoiriens, gabonais, congolais, malgache…

«Les Français peuvent s'abstenir en masse, s'indigner (…), mais ils ne verseront pas du jour au lendemain dans l'anarchie révolutionnaire. Cela leur avait pris du temps, à eux comme à l'ensemble des peuples européens sinon occidentaux, de bâtir patiemment, par petites retouches ou formidables soubresauts, ce modèle que le monde entier leur envie aujourd'hui: la démocratie. Certes, une démocratie toujours perfectible, mais tout de même bien plus proche de l'idéal qu'on s'en fait que de l'arbitraire qui caractérise nos contrées», remarque Vanf, le choniqueur du quotidien malgache L’Express de Madagascar.

Editorialiste du journal malien Le Républicain, Adam Thiam est du même avis. Pour les pays africains, Il convient de suivre l’exemple en la matière:

«La France a donné une belle leçon à méditer sous les tropiques. C’est d’abord que l’on peut avoir les résultats électoraux  tout de suite et pas au bout de deux semaines. C’est ensuite qu’on peut éviter d’avoir deux gagnants, une cargaison de requêtes en annulation et des gendarmes qui fuient avec les urnes.»

L’occasion d’un bilan sévère

Mais passée cette pointe d’émerveillement, les commentateurs s’accordent pour dire que cette élection est l’occasion de faire un bilan des relations entre la France et l’Afrique. En ligne de mire, la politique africaine de la France durant le quinquennat:

«A priori les quelque 4.500 Français du Mali, majoritairement binationaux, ne portent pas l’actuel président dans leur cœur. Une politique migratoire répressive, des propos de membres de la majorité perçus comme islamophobes voire racistes, une guerre contre un Kadhafi adulé au Mali et l’ambiguïté de la France vis-à-vis des rebelles maliens lui valent peu de sympathie», observe le Journal du Mali.

Analyse divergente du quotidien burkinabè Le Pays, qui interprète différemment la politique étrangère sarkozyste et reconnait quelques succès internationaux à l’actif du président sortant:

«Sans ambages, les résultats du premier tour expriment la soif de changement des Français. Et pourtant, vu d’Afrique, Nicolas Sarkozy n’a pas démérité. Certes, sa rupture avec la Françafrique n’a jamais eu lieu, mais il a débarrassé le continent africain de quelques satrapes féroces. Sous cet angle, il a créé une dynamique qui n’a pas fini de produire des effets et qui sera sans aucun doute renforcée par l’éveil des consciences africaines. Le printemps arabe aura également trouvé en lui une précieuse sève nourricière. (…) Bref, mal ou bien, il a fait ce qu’il pouvait.»

Le procès de la Françafrique

En ligne de mire, aussi et surtout, les rapports officieux, institutionnalisés entre la France, ex mère-patrie, et ses anciennes colonies d’Afrique occidentale et centrale. Se voulant lucides, chroniqueurs et tribuns sont unanimes, une éventuelle débâcle de Nicolas Sarkozy ne signifiera nullement le démantèlement de la Françafrique:

«L’évidence que les relations incestueuses entre les dirigeants gaulois et leurs homologues africains va se poursuivre sous M. Hollande tire son essence de la quasi absence du continent noir dans la campagne. Les principaux candidats (…) n’y ont consacré que des détours de phrases ou réaffiché leur inculture face aux convulsions et défis qui secouent le continent berceau de l’Humanité», estime-t-on sur Afriscoop.

Dans un point de vue cinglant, James William Gbaguidi, du titre de presse béninois La Nouvelle Tribune, considère que quel que soit le futur locataire de l’Elysée, ce sera du pareil au même. Les dernières décennies, ont prouvé que les gouvernements de droite et de gauche reproduisent les mêmes pratiques quand il s’agit de l’ancien pré-carré:

«Parce que pour sa grandeur, la France a bien plus besoin de l’existence de ces rapports sordides avec ses ex-colonies d’Afrique qu’il n’y parait. Un président élu de la France saura-t-il prendre le risque de faire acheter le pétrole plus cher à son pays parce qu’il aura renoncé aux relations privilégiées avec le Congo et le Gabon? Quel président français se permettrait de renoncer au phosphate du Togo? Au coltan de la RDC? À l’uranium du Niger? À la bauxite de la Guinée? Les promesses de Monsieur Hollande, ne l’engageront que jusqu’à ce qu’il soit élu. Au-delà, il n’y aura plus que cauchemars et désillusions.»

Il n’empêche que la possibilité d’une alternance est source d’espoir pour certain, en témoigne l’adresse de responsable associatif camerounais au candidat de la gauche française. Dans sa missive, publiée par le site Camer.be, l’auteur présume de l’influence bienveillante que le socialiste pourrait avoir sur les pays africains en cas d’accession à l’Elysée:

«L’espoir que nous portons en vous se résume en ces mots: Nous aider, de façon décisive et définitive, à instaurer une véritable démocratie en Afrique francophone en bâtissant des États de droit où les citoyens seront protégés, où la presse sera libre, où le système judiciaire sera indépendant et où le code électoral prévoira un scrutin à deux tours avec un mandat présidentiel renouvelable une seule fois. Pour l’Afrique, il s’agit d’être témoin, pendant votre mandat, de la fin dernière de la Françafrique, et de voir enfin confiée toute la politique africaine de la France à sa diplomatie.»

Sonnant comme un écho à ce cri du cœur Afriscoop formule l’interrogation suivante: «Monsieur le futur président de la France, comment pouvez-vous promettre aux Africains que les comportements de la "France paternaliste" en Afrique vont cesser sous votre gouvernance?»

Réponse dans les mois qui suivront la consécration du 6 mai 2012.

Abdel Pitroipa

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Abdel Pitroipa

Abdel Pitroipa est journaliste à SlateAfrique

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