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Des étudiants assistent à un cour de latin en plein air, Campus de l'université de Cocody, Abidjan, Mai 2005 AFP/Issouf Sanogo
Des étudiants assistent à un cour de latin en plein air, Campus de l'université de Cocody, Abidjan, Mai 2005 AFP/Issouf Sanogo

A Abidjan, le désarroi des étudiants

Déjà plus d’une année sans cours: à Abidjan, les étudiants des universités de Cocody et d’Abobo-Adjamé, fermées depuis mars 2011, trouvent le temps long et s’inquiètent pour leur avenir.

Mise à jour du 3 septembre 2012: Les Universités publiques rouvrent leurs portes aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Elles ont été fermées pendant deux ans pour réhabilitation en raison de la crise postélectorale de 2010-2011. Le gouvernement ivoirien aura débloqué près de «150 millions d’euros pour réhabiliter deux universités d’Abidjan et celles de l’intérieur du pays : Bouaké (Centre), Korhogo (Nord) et Daloa (Centre-Ouest) – des universités qui ont même changé de nom», indique RFI. Ces universités devront avoir «la capacité d’accueillir tous les étudiants, de combler le déficit en matière d’équipements et de matériel et parvenir surtout à rompre avec les violences du passé».

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«Tous nos projets sont en stand-by. On attend et… on vieillit», confie l’un deux avec amertume. Environ 60 000 étudiants étaient inscrits à Cocody, principale université de Côte d’Ivoire, et à Abobo-Adjamé, lorsque la bataille d’Abidjan, opposant les forces d’Alassane Ouattara à celles de Laurent Gbagbo, a entraîné leur fermeture.

Beaucoup pensaient que tout reviendrait à la normale, une fois le conflit terminé, en avril 2011. Leurs espoirs ont été déçus: après plusieurs mois de flottement, le président Ouattara a annoncé en novembre que, pour des raisons de sécurité et de travaux, les deux établissements ne rouvriraient qu’en septembre 2012. Soit deux années perdues, dites "blanches", mais aussi de longs mois de galère pour les étudiants.

S’inscrire dans des écoles privées

Si une partie d’entre eux a pu, grâce à ses parents, s’inscrire dans des écoles privées ou partir à l’étranger, la majorité vit mal la situation. Les résidences universitaires sont fermées, les bourses ont été suspendues, y compris pour les doctorants. Pour s’en sortir, certains ont dû retourner vivre chez leurs parents, au village. D’autres font des petits boulots.

«Une de mes amies est devenue vendeuse de tomates. Moi, j’ai vendu des brochettes de viande», témoigne Marc (son prénom a été modifié à sa demande parce qu’il craint des «représailles»), inscrit en maîtrise.

La plupart sont désœuvrés et ont du mal à croire à la promesse faite par Ouattara de construire cinq nouvelles universités. Un condisciple de Marc dit sa peur de ne pouvoir intégrer la grande école de Dakar qu’il vise: à cause de la limite d’âge imposé pour postuler et de la qualité de son dossier, où sera consigné un vide de deux années.

Illustrant la frustration et le désarroi général, un collectif s’est constitué fin décembre pour demander «la réouverture immédiate» des universités.

«Tout ce que nous voulons, c’est le respect du droit à l’éducation»

«Nous ne sommes d’aucun bord politique. Tout ce que nous voulons, c’est le respect du droit à l’éducation, c’est aller à l’école», explique son porte-parole, Aleoussene Gbane, étudiant en droit. Dans une pétition, le collectif, qui a été reçu au ministère de l’Enseignement supérieur, propose des solutions pour avancer la date de reprise des cours.

Mais sur le terrain, ce n’est pas si simple, répondent les autorités. Le chantier de 60 milliards de FCFA lancé pour «réhabiliter» Cocody, pillée pendant la guerre, et Abobo-Adjamé, qui a été le théâtre de combats, est loin d’être terminé. Depuis début 2012, des ouvriers réparent, peignent, soudent, bitument, nettoient. «Parmi eux, il y a même une centaine d’étudiants, embauchés pour un mois contre 50.000 francs CFA (75 euros)», explique l’un d’eux. Devant certains bâtiments de Cocody s’amoncellent des restes de tables et bancs, ailleurs des centaines de produits de laboratoire… «Il faut que tout soit prêt pour le 3 septembre», jour de la rentrée, répète au responsable des travaux un cadre du ministère de l’Enseignement supérieur, Nguessan Kouamé, venu évaluer la situation.

Reprendre en main l’université

Derrière la question de la «réhabilitation», il y a en réalité en toile de fond un enjeu politique: les autorités se sont aussi visiblement donné du temps pour reprendre en main l’université, considérée à tort ou à raison comme favorable à Gbagbo, qui avait nommé ministres plusieurs professeurs. En février, le gouvernement a désigné à la tête de Cocody le professeur Ramata Bakayoko-Ly comme présidente intérimaire. Son prédécesseur et ex-collègue, Gilbert-Marie N’Gbo Aké, avait été élu à ce poste par ses pairs en 2010, avant de devenir éphémère Premier ministre de Gbagbo.

Il fait partie de ceux qui ont été emprisonnés en mai 2011 et inculpés pour atteinte à la sûreté de l’Etat. La Fesci (Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire) est aussi dans le collimateur des autorités: ce puissant syndicat était proche du pouvoir sous Gbagbo et a, au fil des années, adopté des méthodes violentes pour contrôler le campus.

«La hiérarchie académique qui craignait pour sa propre sécurité se pliait aux desiderata des étudiants organisés au sein de la Fesci presque comme dans une armée», explique le sociologue Francis Akindès. En 2010, Gbagbo avait lui-même relevé les dérives de l’organisation, qui a "traumatisé" les étudiants, selon Aleoussene Gbane.

Les droits d’inscription vont augmenter

Au ministère de l’Enseignement supérieur, on prévient: les droits d’inscription vont augmenter et les étudiants qui ne remplissent pas les critères académiques ne pourront pas réintégrer l’université.

Fini le temps où il était possible de s’inscrire indéfiniment en licence. Le 18 avril, un processus d’identification des étudiants a d’ailleurs débuté, en attendant la phase d’inscription prévue en mai. Malgré le lancement de ces procédures administratives annonçant une reprise, Aleoussene Gbane et ses camarades restent inquiets: la rentrée aura-t-elle bien lieu le 3 septembre? Y aura-t-il assez d’espace dans les amphis et les résidences universitaires pour accueillir tous les étudiants, dont deux nouvelles générations de bacheliers? Y aura-t-il suffisamment de profs, sachant que plusieurs sont en exil ou en prison?

Fanny Pigeaud

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Fanny Pigeaud. Journaliste française installée à Douala. Spécialiste de l'Afrique centrale.

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