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Une vue de Yaoundé, la capitale camerounaise © Jean-Philippe Ksiazek/AFP
Une vue de Yaoundé, la capitale camerounaise © Jean-Philippe Ksiazek/AFP

Cameroun: la chasse aux sorcières fait rage

L’arrestation de deux anciens ministres pour de présumés détournements de fonds au Cameroun relance la polémique autour de l’opération anti-corruption Epervier.

Mise à jour du 22 septembre 2012: L'ancien ministre camerounais Marafa Hamidou Yaya a été condamné le 22 septembre à 25 ans de prison ferme pour le détournement de 29 millions de dollars US débloqués par le Cameroun en 2001 pour l'achat manqué d'un avion présidentiel, a constaté un journaliste de l'AFP à l'audience.

Au terme d'une audience commencée le 21 septembre et qui s'est terminée le 22 septembre, M. Marafa a été déclaré "coupable de détournement en co-action de la somme de 29 millions de dollars" et écopé condamné à 25 ans de prison ferme.

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La boutade circule dans les colonnes des journaux comme dans les rues de la capitale camerounaise.

Avec l’arrestation de deux figures politiques majeures du régime de Paul Biya, lundi 16 avril, le «gouvernement de Kondengui (la prison centrale de Yaoundé, ndlr)» est désormais au complet.

Ephraïm Inoni, Premier ministre de 2004 à 2009 et Marafa Hamidou Yaya, ministre de l’Administration du territoire jusqu’en décembre 2011 et surtout ancien «vice-dieu», c’est à dire secrétaire général à la Présidence, sont derrière les barreaux de la célèbre prison centrale de Yaoundé.

Ils sont allés rejoindre dix anciens ministres et autant d’ex-directeurs généraux de sociétés publiques.

Comme ceux qui les ont précédés, les deux dernières prises de l’Epervier sont accusés de détournements de deniers publics.

De source judiciaire, ils sont soupçonnés de malversations dans le cadre de l’affaire Albatros liée à l’achat d’un nouvel avion présidentiel. Lequel a tourné au fiasco, et qui aurait fait l’objet d’importants détournements de fonds.

Cette ultime affaire relance comme à chaque arrestation, la polémique autour du bien-fondé de cette opération «mains propres» ultra-médiatisée.

Chasse aux sorcières

Le cas de Marafa Hamidou Yaya est, à ce sujet, abondamment commenté: réputé brillant et ambitieux, cet aristocrate peul, qui a trôné sans interruption 20 ans au sommet de l’Etat, est largement considéré comme une victime de ses prétendues visées présidentielles.

Car, six ans après son lancement par le président Biya, qui promet plus d’arrestations à longueur de discours, la campagne anti-corruption ne convainc plus.

Fini l’enthousiasme des débuts où les arrestations spectaculaires —notamment celles de l’ancien «super-ministre» des Finances, Polycarpe Abah Abah, en 2008— étaient applaudies par un peuple heureux de voir descendre aux enfers des dignitaires, dont le train de vie défrayait régulièrement la chronique…

Instrument d’épuration politique ou véritable volonté d’assainir la vie politique?

Devant les kiosques à journaux, hauts lieux de débats populaires, comme au sein du landerneau politique on penche plus pour la première hypothèse.  

«Evidemment qu’il s’agit de règlements de comptes», explique un député RDPC (le parti présidentiel), en ajoutant que «même en payant de fortes sommes pour rester en liberté, les politiques visés par Epervier vivent sous la menace d’une arrestation».

Marafa Hamidou Yaya lors de ses imprudentes confidences à l’ambassadrice américaine à Yaoundé en 2010, révélés par le site Wikileaks, n’aurait-t-il pas lui même déclaré, «Je peux me retrouver en prison»?

Dans les propos que lui prêtent ces câbles diplomatiques, l’homme d’Etat avouait la terreur qu’inspirait aux politiciens la campagne lancée par le président Biya et mentionnait le fait que l’Epervier était en partie instrumentalisé par ce dernier à des fins politiques. Un avocat qui travaille sur l’épineux dossier Albatros, celui-là même qui a envoyé en détention préventive Marafa Hamidou Yaya argumente: 

«Cette opération relève d’un bout à l’autre du caprice du prince. Comment expliquez-vous que des gens qui ont commis des infractions il y a plusieurs années, des infractions bien connues, aient été nommés à des postes à responsabilité avant d’être arrêtés sans qu’aucun fait nouveau ne soit intervenu?»

Faire-valoir

Au-delà de la controverse, les analystes se rejoignent sur un point: l’opération Epervier est devenu au fil des années le reflet peu flatteur d’un régime vieillissant et corrompu.

Certes, la plupart des ministres incarcérés bénéficient de la présomption d’innocence puisque leurs affaires sont toujours pendantes devant la justice mais le mal est fait, selon le politologue Mathias Owona Nguini:

«Chaque fois que l’opération est relancée, elle contribue a discréditer l’Etat et ses institutions. On ne fait que monter dans la hiérarchie de l’Etat et cela n’affecte pas que la réputation des hauts responsables accusés mais celle de l’Etat. On peut pronostiquer que cette opération fonctionnera toujours en décalage avec la réalité: le nombre de responsables arrêtés ne sera jamais assez important pour prouver une bonne volonté d’éradiquer la corruption. Dans un Etat où les gouvernants ne se renouvellent pas il y a des passe-droits, les casseroles s’accumulent et les dossiers aussi. Et il y a, bien sûr, la culture de l’impunité qui s’est installée…»

L’opposition n’est, bien sûr, pas en reste en matière de critiques. Joshua Osih, vice-président national du SDF, le principal parti d’opposition, évoque la responsabilité du chef de l’Etat, Paul Biya, dans une déclaration publiée au lendemain de l’arrestation des deux anciens ministres:

«On ne saurait écrouer les complices d’un délit aussi grave tout en laissant libre le principal responsable de l’opération qui, de surcroît, n’a pas été auditionné. Malheureusement dans notre pays l’initiative de l’interpellation, des auditions ou de l’incarcération appartient au monarque, ceci en violation flagrante du sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Les juridictions en charge des instructions et des incarcérations sont aux ordres de l’exécutif dont le chef politique est par ailleurs président du Conseil supérieur de la magistrature, organe qui détermine la carrière de tous les magistrats du pays.»

Serpent de mer

Ephraïm Inoni et Marafa Hamidou Yaya ont été opportunément interpellés au lendemain du vote d’un projet de loi controversé: le Code électoral unique.

Serpent de mer politique, ce recueil de textes régissant tous les scrutins du pays était appelé de ses vœux par l’opposition et la société civile qui dénoncent in fine un diktat imposé par le pouvoir.

Adopté à une large majorité par les députés RDPC ultra-majoritaires à l’Assemblée nationale, le texte ne reprend aucune des revendications essentielles de l’opposition (bulletin de vote unique, présidentielle à deux tours renouvelable une seule fois, vote à 18 ans, etc.).

Nombre d’observateurs font le parallèle avec l’arrestation spectaculaire des ministres Polycarpe Abah Abah et Urbain Olanguena, en 2008, quelques jours avant la réforme constitutionnelle contestée voulue par Paul Biya pour lever la limite des mandats présidentiels.

Bien que très décriée, l’opération Epervier ne devrait toutefois pas en rester là. En décembre 2011, une loi a créé une juridiction d’exception entièrement dédiée aux crimes économiques.

Le tribunal est saisi «lorsque le préjudice est d’un montant minimum de 50 millions de F. CFA, (et pour juger) des infractions de détournements de deniers publics et des infractions connexes prévues par le code pénal et les conventions internationales ratifiées par le Cameroun».

Tribunal spécial

Censé améliorer les délais dans les procédures et éviter les procès fleuves, il prévoit notamment que l’enquête préliminaire a une durée maximale de trente jours, renouvelables deux fois. Autre disposition: en cas de restitution de l’argent détourné le procureur général près le tribunal peut arrêter les poursuites engagées avant la saisine de la juridiction de jugement.

Le tribunal spécial parviendra-t-il à redonner un nouveau souffle à l’Epervier?

L’avenir le dira: cette toute nouvelle juridiction devrait logiquement hériter de plusieurs dossiers brulants de l’opération Epervier et notamment de l’affaire Albatros où pourraient comparaître prochainement Marafa Hamidou Yaya et Ephraïm Inoni.

Sarah Sakho

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Sarah Sakho

Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

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