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Manifestations entre des jeunes et les forces de l'ordre à Dakar, février 2012. © REUTERS/Joe Penney
Manifestations entre des jeunes et les forces de l'ordre à Dakar, février 2012. © REUTERS/Joe Penney

Comment le Sénégal a évité le chaos

L’entêtement de Wade à vouloir se maintenir au pouvoir a failli plonger le Sénégal dans la violence. Retour sur une campagne surprenante.

Les incidents qui ont secoué le Sénégal, pendant la campagne présidentielle, ont pu laisser penser que le printemps arabe allait se déporter sur la partie noire du continent. Certains candidats, remontés par la décision du Conseil constitutionnel de valider une troisième candidature du désormais ex-président, Abdoulaye Wade, avaient tenté de soulever la foule de Dakar.

Si les populations ont su éviter de tomber dans le piège de la violence, il n'en demeure pas moins que la présidentielle de 2012 a été la plus douloureuse de l’histoire du pays: cinq personnes au moins tuées, un grand nombre de blessés, attaques de convois des candidats et bagarres entre gardes du corps et hommes de mains. Certes, le pays n'est pas entré en guerre, mais des alchimistes ont bien joué avec le feu. L’union de l’opposition, qui s’est opérée à l’issue du premier tour, dans le cadre de la coalition M23, a également empêché le pays de s’embraser.

L’appui des médias

 Depuis 2000, l'année de l'accession au pouvoir de Wade, les médias privés ont aidé à garantir un scrutin libre. En 2012 aussi, les radios privées, à travers le maillage national assuré par les correspondants locaux, ont été parmi les premiers à diffuser les résultats des bureaux, une fois les délibérations terminées.

Le journaliste Abdoul Latif Coulibaly, a ainsi déclaré sur les ondes de la station Sud FM:

«Rares sont les pays qui peuvent à la fermeture des bureaux de vote dire quel est le vainqueur de l'élection (…) Cette fois-ci, à 18 h 30, les Sénégalais savaient qui avait gagné. Pour l'Afrique, oui, ce n'est pas fréquent.»

 La presse écrite, encore plus florissante pendant cette période électorale, avec la création de nouveaux titres, a, elle aussi, goûté au plaisir de la liberté d'expression. Au point d'en abuser par moments, en colportant nombre de rumeurs

Par ailleurs, toute l’attention portée sur le Sénégal par l’opinion publique internationale pendant le processus électoral ne pouvait que conduire à une issue pacifique. Un intérêt international lié à l’implication de la star de la chanson Youssou N'Dour. Lequel, après l’invalidation de sa candidature, est vite devenu un des porte-drapeaux de la contestation anti-Wade.

Quête infructueuse des ndiguël

 Abdoulaye Wade a pourtant tout fait pour pouvoir se maintenir aux affaires. Sa quête des ndiguël (consignes de vote en wolof) auprès des chefs religieux, pendant la campagne, a été infructueuse. Malgré le soutien de quelques guides religieux, dont le médiatique Cheikh Béthio Tioune, il aura surtout réussi à semer la zizanie au sein même de la puissante communauté mouride et à exaspérer les membres des autres confréries.

Cette exaspération, les membres du collectif Y en a marre!, l’ont amplifiée. Ce mouvement civique, créé il y a juste un peu plus d'un an par de jeunes rappeurs et des journalistes, a fortement encouragé les jeunes à aller voter, faisant ainsi peser la balance en faveur de Macky Sall. Seulement, l’activisme de Y en a mare! a valu à plusieurs de ses membres d’être arrêtés puis jetés en prison pendant quelques jours.

L’influence malienne

Au Mali voisin, alors que le chef de l’Etat, Amadou Toumani Touré s'apprêtait à quitter le pouvoir, sans avoir même essayé de modifier la Constitution pour y rester, contrairement à Wade, c'est lui qui est brusquement renversé par des militaires, insatisfaits de sa gestion de la rébellion dans le nord du pays.

Ce coup de force a sans doute fait réfléchir les Sénégalais, les poussant encore plus dans leur singularité régionale démocratique. Faisant allusion à la visite rendue par deux généraux militaires à Wade, le soir du vote, pour lui annoncer les premières tendances, le politologue Babacar Justin Ndiaye a expliqué dans les colonnes du journal L'Observateur:

«La résonance affolante du coup d'Etat des sans-grade au Mali et les conseils avisés et non moins appuyés de quelques “képis” ont refroidi l'ardeur, freiné des velléités et hâté les félicitations adressées à Macky Sall par Wade. Le Mali a peut-être servi d'épouvantail.»

Mais le Mali est loin d’être la cause principale de la déconfiture de Wade. «La vie est devenue trop chère, insupportable.» Cette plainte est la première raison d'insatisfaction contre Wade entendue auprès de la quasi-totalité des personnes interviewées en près de deux mois.

Le vote du ventre

D’ailleurs, même au lendemain de l'élection, la baisse des prix des produits essentiels demeure encore l'exigence la plus souvent citée dans les discussions. A part cette maudite et immense statue de la Renaissance africaine, les Sénégalais reconnaissent à Wade la réalisation de nombreuses infrastructures. Mais ils ont déploré la mauvaise gestion des finances publiques, les valises de billets d'argent données à tout-va.

«Il aurait dû dépenser cet argent pour faire baisser le prix du riz au lieu de construire des routes», avons-nous plusieurs fois entendu.

Avec près de 35% au premier tour, face à treize candidats, il est réaliste de penser que Wade, s'il avait mieux jaugé la détresse de sa population et d'avantage rempli le panier de la ménagère sénégalaise, alors il aurait peut-être obtenu les quelque 15% manquant à son bonheur. Macky Sall est prévenu: les Sénégalais ont voté aussi avec leur ventre.

Moctar Kane et Raoul Mbog

 

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Moctar Kane est journaliste freelance. Raoul Mbog est journaliste à SlateAfrique

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