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Des Algériens devant une affiche de campagne, avril 2012. © Louafi Larbi / Reuters
Des Algériens devant une affiche de campagne, avril 2012. © Louafi Larbi / Reuters

Comment le pouvoir veut forcer les Algériens à voter

Les législatives du 10 mai en Algérie sont menacées par l’abstention. Pour le régime, toutes les manœuvres sont bonnes pour forcer le peuple à voter.

Mise à jour du 10 mai 2012: Les 21 millions d'électeurs algériens votent jeudi 10 mai pour élire la nouvelle Assemblée Nationale, après des réformes mises en oeuvre par le pouvoir pour parer à un Printemps arabe. Les deux enjeux de ce scrutin sont l'abstention et le score des islamistes.

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La mode dans les régimes arabes est de recourir aux tribus et aux imams, afin de compenser l’échec des nationalismes, socialismes et autres «ismes» face aux islamistes conquérants. En Algérie, la Constitution interdit l’usage de la religion pour faire de la politique, sauf pour le régime. Ainsi donc, les imams sont «utilisés» depuis des semaines pour appeler les Algériens à voter, en masse.

«Voter c’est comme rendre visite à un malade ou assister à un enterrement», dira le ministre des Affaires religieuses.

Métaphore malheureuse. Mais, son but est d’expliquer que c’est un acte de bonne foi. Le ministre a rappelé ce qui est, selon lui, le rôle de l’imam:

«Sensibiliser les citoyens à l'importance de se diriger aux bureaux de vote pour accomplir leur devoir électoral sans toutefois les orienter vers une liste précise.»

Les imams sont, en effet, aujourd’hui le plus grand réseau social dont dispose le régime. En Algérie, ce réseau est de 26.000 imams répartis sur 15.000 mosquées.

«Insuffisant», selon le président Abdelaziz Bouteflika. Le ministre des Affaires religieuses expliquera que «les besoins en imams sont de 40.000 et que le secteur prévoit 1.000 postes budgétaires par an pour le recrutement».

Pour faire voter le peuple, le régime a pensé à associer Dieu, la mosquée, la foi, l’islam et la peur de l’enfer. Un bon cocktail, faute de compter sur des militants.

Un SMS pour chaque Algérien

Les opérateurs de téléphonie en Algérie le savent: les Algériens sont de phones-addicts, en masse et en peuple. Avec les antennes paraboliques pour capter les chaînes étrangères et qui pullulent sur les toits, les téléphones portables sont la seconde relique fétiche de la dernière décennie.

«Les trois opérateurs de la téléphonie mobile comptabilisaient plus de 35,2 millions d’abonnés en 2011, enregistrant ainsi une hausse de 2,5 millions d’utilisateurs par rapport à 2010», révèlera l’autorité de régulation du secteur, avec son dernier rapport rendu public.

«Ces statistiques attestent d’un taux d’accès de plus de 95% de la population du pays aux services de la téléphonie mobile fournis par trois opérateurs.»

Et le régime a saisi l’occasion: SMS en masse appelant les Algériens à voter. Cela coûte un dinar (0,01 euro), ne demande pas trop d’effort et va directement du sommet de l’Etat à l’oreille du peuple.

«Pour une campagne par SMS, moi je vote par bluetooth», explique un Algérien.  

Les militaires pour «doubler» le peuple

Ce fut un débat surréaliste en Algérie depuis deux mois. De combien sont les électeurs algériens? Selon les plus sceptiques, le régime gonfle abusivement le nombre des électeurs pour obtenir une participation massive, nonobstant les choix des électeurs. Les élections du 10 mai sont destinées à l’exportation internationale et le nombre des votants y est plus vital que le choix des électeurs.

Ces élections sont un référendum qui va servir à sauver le régime, ses «réformes» et son exception dans le jeu de dominos du printemps arabe. Les algériens peuvent voter pour qui ils veulent, le plus important pour le régime est qu’il vote et en masse. L’une des recettes possibles est donc de pallier l’abstention redoutée par un dopage du nombre des votants.

La manière? Simple: inscrire en masse les militaires des casernes sur les fichiers électoraux. Où? Dans les zones du Sud du Sahara, là où la société civile n’a pas les moyens de son regard. Tindouf, Tamanrasset et Bechar ont vu leurs populations en âge de voter, tripler en trois jours et même après les délais légaux de clôture des inscriptions. La Commission de surveillance des élections saisira la justice qui lui donnera raison avec un verdict «historique» au pays des fraudes. Qui est l’auteur de cette fraude en amont? On ne sait pas.

Le ministre de l’Intérieur niera l’affaire, puis niera être au courant, puis niera carrément tout, en expliquant qu’en démocratie les militaires ont le droit de voter et que le nombre s’explique par les fortes mobilisations après les dernières neiges mortelles en Algérie. «Sauf que c’est au sud que cela se passe, pas au nord», rétorqueront les Algériens. Combien sont donc les électeurs algériens? On ne sait pas. On ne bourre plus les urnes, mais les électeurs. L’une des recettes pour palier à l’abstention est donc de «doubler» le peuple comme on double un film.

La stigmatisation des hors-la-loi

La recette de la menace contre les non-votants a été résumée, avec brio, par un ancien membre du Conseil constitutionnel algérien, invité par la télé unique du régime.

«Avec les précédentes élections, on ne savait pas qui allait voter ou pas. Ce n’est plus le cas pour les prochaines.»

Comment? Les votants auront de l’encre noir sur l’index gauche, signe qu’ils «ont accompli leur devoir», selon le bonhomme.

«L’encre persiste cinq jours et donc nous saurons qui a voté et qui ne l’a pas fait», expliquera doctement le commis du régime. Du coup, pour cela, on va se poser la question du pourquoi: la loi prévoit des cas où un électeur ne vote pas comme la condamnation pénale, la déchéance des droits civiques…etc.»

Et de là, l’orateur concluera doctement que celui qui ne vote pas et n’a pas de l’encre à l’index gauche, est donc hors-la-loi, repris de justice, et donc suspect.

Solution: «On doit voter, même avec un bulletin blanc.»

La menace est l’une des recettes, discrète, pour contrer l’abstention. La carte de vote est «exigée» pour les demandeurs de logements, de rente, d’avantages, etc.

Quelques semaines après, c’est le président des droits de l’homme, version pouvoir, Farouk Ksentini, qui s’occupera de préciser le verdict. Selon lui, le vote doit être obligatoire et les abstentionnistes doivent être, désormais, punis par la loi, pour «comportement négatif».

Pas d’impôts entre «amis»

Il y a quelques semaines, les guichets des impôts ont été pris d’assaut dans les grandes villes algériennes, par les chefs d’entreprises et les patrons de commerce. La raison? Un nouveau calendrier de rééchelonnement des dettes fiscales pour les sociétés algériennes et des annulations des pénalités pour retards de paiement. «C’est l’Algérie de 62 aujourd’hui», nous dira un chef d’entreprise. 1962, c’est la date de l’indépendance, l’époque bénie du gratuit, des biens vacants, du colis alimentaire qui tombe du ciel, etc.

L’opération de charme est accompagnée par d’autres, plus discrètes: suspension des expulsions des logements, gentillesses dans les administrations, allègements de procédures, suspension des retraits de permis de conduire, prise en charge des préoccupations, paiements des salaires, augmentations pour les retraités. Autant de gisements importants d’électeurs traditionnels.

En face, beaucoup d’Algériens en situation précaire l’ont bien compris: le pouvoir est quémandeur, autant se faire demandeur. Le slogan? «Donnez-moi ce que je veux, sinon, je ne vote pas».

L’appel de novembre, juillet et octobre

La campagne pour un vote massif a été parfois menée, par le président de la République, son Premier ministre et leur premier cercle d’amis. Le 24 février à Arzew, dans le nord-est du pays, le président Bouteflika lancera la première rime:

«Le moment est crucial et c’est en connaissance de cause que je l’ai considéré aussi important que le 1er Novembre 1954.»

Pour le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, les législatives de 2012 ne sont pas moins importantes que le référendum de 1962 sur l’indépendance ni de la présidentielle de 1995 «C’est un devoir religieux», une réponse aux ennemis de la nation, un barrage à l’invasion.

Les discours officiels jouent même et surtout sur la peur: voter permet de contrer «les agendas extérieurs», les complots, les menaces de déstabilisation et de recolonisation comme le répète la propagande officielle. Le printemps arabe est présenté comme une menace et le vote massif comme l’expression d’une lutte contre l’intervention étrangère, l’OTAN.

Les vrais risques de l’abstention

En cas de mauvais score, le régime est dans la mauvaise case. Il ne pourra pas «vendre» sa version de la démocratie spécifique, ne sera plus utile pour garantir la sécurité des puits pétroliers. Il pourra encore moins stopper les islamistes et sera donc inutile, «saddamisable».

Et ses tuteurs seront eux aussi, dans la mauvaise case. Dernièrement et pour bien souligner le lien, même l’ambassadeur de Etats-Unis à Alger s’est permis le conseil aux Algériens, en les appelant à voter. La conclusion? Tout le monde semble savoir pourquoi les Algériens doivent voter en masse. Sauf les Algériens eux-mêmes.

Kamel Daoud

 

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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