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Drapeau des nations africaines au sommet de l'Union africaine à Accra, 2 juillet 2007 REUTERS/Luc Gnago
Drapeau des nations africaines au sommet de l'Union africaine à Accra, 2 juillet 2007 REUTERS/Luc Gnago

«Si j’étais Africain, je serais un étatiste forcené» (3/3)

Spécialiste de l’Afrique, Vincent Hugeux vient de publier un essai Afrique: le mirage démocratique (CNRS Editions). Il jette un regard sans concession sur la démocratisation de l’Afrique. Troisième partie de l’interview.

Slate Afrique - Les Occidentaux ont-ils vraiment les moyens d’aborder la question démocratique alors que la Chine a de plus en plus de poids?

Vincent Hugeux - Le phénomène le plus intéressant concernant la Chine est le virage de plus en plus perceptible des sociétés civiles africaines vis-à-vis des investisseurs chinois. Le mérite principal de la Chine, vu du balcon du despote, est la double inconditionnalité politique et économique. Mais vu du seuil de l’activiste de base, on commence à entendre «il n’y a pas de raison objective d’accepter de la part des Chinois ce que nous refusons des anciennes puissances coloniales!» sur l’absence d’effets induits sur l’emploi, la création de richesses, ou cette sorte d’autarcie exportée sur pas mal de chantiers chinois, etc.

C’est tellement vrai que j’ai appris l’année dernière que des Chinois –officiellement via des sociétés privées, mais on sait que les grandes sociétés ont toujours des liens organiques avec l’Etat– se rapprochaient de l’AFD (Agence française de développement) parce qu’ils sentaient bien qu’il était nécessaire d’une part d’arrêter de déverser de la camelote. A terme c’était contreproductif et qu’on ne pourrait pas continuer longtemps à débouler quelque part avec ses bulldozers sans permis d’explorations, en traitant les gens comme du bétail.

Donc, les sociétés civiles peuvent là aussi jouer un rôle positif en faisant passer le message suivant:

«Nous, la fascination pour l’opéra de Pékin, c’est derrière nous!»

Appliquons les mêmes exigences en terme d’effets induits, de comportements avec le travail local, etc. aux miraculeux chinois qu’aux méchants postcoloniaux. C’est plutôt un phénomène encourageant. C’est vrai que la France seule n’est pas de taille. Même les Chinois ont pris conscience qu’ils allaient devoir affiner leur approche, leur stratégie, leur façon d’opérer, leur rapport avec les emplois locaux. Il est de moins en moins compliqué pour un acteur engagé –qu’il soit politique ou associatif– de dénoncer aussi les turpitudes de l’allié chinois.

Slate Afrique - Avec l’explosion du Mali, le modèle démocratique est menacé. Et le principe de l’intangibilité des frontières est remis en cause. Comment se battre sur deux fronts en même temps?

Vincent Hugeux - Le principe de l’intangibilité des frontières avait déjà été sérieusement malmené avec l’épisode érythréen (qui a acquis son indépendance en 1993). Il était intéressant de voir que dans les heures ayant suivies la proclamation à Paris de l’indépendance unilatérale par le MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad), on a assisté à la riposte instantanée de la France, de l’Algérie, de l’Union africaine.

La messe n’est pas dite. Je pense que le MNLA a commis une erreur tactique parce qu’ils ont voulu créer un fait accompli alors que le rapport de force n’était pas clairement favorable. Au lieu de solidifier leur assise, ce fait accompli va les fragiliser.

On va vers un reflux. Si on ne referme par le couvercle de la boîte de pandore, on rentre dans un cycle infernal de fragmentation et où vont affleurer des notions de micro-nation, de sous-nation voire de grands espaces tribaux ou ethniques. Tout le monde a conscience du péril.

Nous sommes vraiment dans une dialectique postmarxiste où il y a des contradictions internes. Si j’accepte pleinement les règles de la démocratie, je ne peux pas plaider pour le maintien de frontières qui sont d’une certaine manière couchées sur une carte des dénis de démocratie et de réalités locales. La seule façon selon moi de dépasser cette déchirure-là, cette contradiction, est d’accepter que nous sommes héritiers d’une histoire qui est injuste –il suffit de regarder les frontières pour l’admettre– et en même temps, c’est la notion des jésuites du bien inférieur et du bien supérieur: le bien inférieur serait de dire on met tout à plat, et là c’est le chemin le plus court vers l’explosion de micro-conflits par dizaines, ou le bien supérieur où l’on accepte l’état de fait.

Si j’étais Africain, je serais un étatiste forcené et je me battrais comme un chien pour renforcer les frontières dont je sais qu’elles sont historiquement injustes. Parce que là- encore il faut voir quel est le prix à payer. La création de l’Erythrée est faite, donc maintenant il faut trouver des formes d’autonomie politique, très africaine par ailleurs, qui permettent de ne pas passer par l’étape fatale du démembrement systématique des frontières.

Slate Afrique - Si parfois la démocratie donne parfois l’impression de moins bien fonctionner dans les pays francophones, n'est ce pas parce qu’on est fréquemment resté dans le modèle de l’Etat jacobin…

Vincent Hugeux - Quand on s’interroge sur le pourquoi de la perpétuation des liens postcoloniaux… Dans une période où il y a tellement de lignes de faille, tellement de fractures potentielles, identitaires, communautaires, confessionnelles, etc., je crois qu’on est obligé de convenir qu’il faut passer par une superstructure étatique forte. Et c’est à l’intérieur, à partir du moment où il y a un consensus fort, que l'on peut aller assez loin dans l’audace administrative et pas l’inverse.

Au Nigeria, vous avez une structure fédérale exemplaire, mais lorsqu’on discute avec les gens au nord et au sud de la ligne, la polarisation est maximale. Sauf erreur de ma part, il n’y a pas un Etat du sud qui a voté majoritairement pour le candidat nordiste, et pas un Etat du nord qui a voté pour l’autre candidat. Cela tend donc à prouver que le modèle fédéral n’est pas forcément la solution.

Slate Afrique - Le partage des richesses se fait-il mieux avec un système fédéral?

Vincent Hugeux - A condition que la nomination à des postes clés ne réponde pas à des critères communautaires ce qui est quand même plutôt le cas dans le Nigeria d’aujourd’hui.

Si le citoyen n’a pas confiance dans son Etat, et dans les fonctions régaliennes de l’Etat, alors, on ne peut pas aller très loin dans l’acceptation de la différence, dans l’affirmation culturelle, etc… C’est peut-être une conviction par défaut, mais en tout cas, j'en suis persuadé.

Propos recueillis par Nadéra Bouazza et Pierre Cherruau

Lire aussi la Première partie de l’interview: "La Françafrique est peut-être morte mais son cadavre bouge encore"

Lire aussi la Seconde partie de l'interview: Pour la démocratie, les nouvelles ne sont pas bonnes

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