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Des professions de foi des candidats à l'Elysee, avril 2012. ©REUTERS/Jean-Paul Pelissier
Des professions de foi des candidats à l'Elysee, avril 2012. ©REUTERS/Jean-Paul Pelissier

En finir avec l’Etat-providence?

Pour l’écrivain franco-camerounais Eugène Ebodé, les candidats à l’Elysée ont du mal à s’engager sur la fin de l’Etat-providence.

Les différentes enquêtes d’opinion sur le moral des Français, en cette période de course au trône, et leur recours massif à l’épargne indiquent combien le couple morosité et pessimisme s’est emparé des esprits. Les instituts de sondage, convergents, relèvent également que près d’un quart des Français risquent de bouder les urnes (L’Ifop du 18 mars donne le taux d’abstention à 28% alors qu’il était de 16% en 2007). Cette désaffection annoncée est redoutée par les uns —les candidats entrants— et souhaitée par le président sortant, Nicolas Sarkozy, qui espère que les pêcheurs en ligne ne viendront pas grossir les rangs des électeurs désireux de sanctionner le bilan d’un quinquennat riche en promesses non tenues. 

Appels au secours

Pour d’autres observateurs, le manque d’enthousiasme général de l’électorat, son quasi épuisement, est profond, malgré les meetings en plein air et les prouesses des officines politiques qui se sont démenées pour bourrer les bus de supporters rameutés au pas de charge et appelés au secours, à cor et à cri, en des termes inusités jusqu’ici, et empreints de désespoir.

«Aidez-moi, aidez-moi!», s’époumone un président en plein désarroi, dont les suppliques au Samu électoral n’ont jamais été aussi longues et pathétiques. De l’autre côté de l’échiquier politique, les harangues de Jean-Luc Mélenchon, le candidat du Front de Gauche, à l’insurrection civique ou l’appel à la grandeur restaurée du pays, administré par le tranquille, mais enroué, docteur Hollande sont deux autres approches pour inviter au remplacement du titulaire de la charge suprême.

Si le candidat-président est donné perdant depuis de longs mois voire depuis son décrochage dans l’opinion, après quelques mois d’exercice d’un pouvoir vindicatif et solitaire, c’est en partie en raison des éléments conjoncturels, mais surtout à cause de son diagnostic erroné sur la capacité de l’Etat-providence à continuer à faire exister un Etat de bien-être. Les Anglo-Saxons l’ont popularisé par l’expression «Welfare State». La France a-t-elle les moyens de le défendre sans les contorsions programmatiques des candidats dits réalistes à l’élection présidentielle?

Les maux de la France

Au moment de choisir le chef de l’Etat, nul ne peut nier les maux qui rongent la France: La croissance est atone, le chômage proche de 10% de la population active, la dette souveraine avoisine 90% du PIB et, mauvaise nouvelle, plus de 20% des jeunes sont au chômage, nombre de seniors frappés par le coût de la dépendance et, last but not the least, la capacité à innover chute, faisant reculer la France au sixième rang mondial en ce qui concerne les dépôts de brevets (rapport de l’Office européen des brevets).

La Chine vient ainsi de la dépasser pour se hisser au quatrième rang dans ce secteur. Un dernier aspect, dont les statistiques ne rendent que marginalement compte, fait apparaître que le taux de chômage touchant les Français issus de l’immigration dépasse souvent le seuil de 30%. Ce chapelet de piètres résultats a donc poussé le président en exercice à se méfier de son propre bilan, pour privilégier l’énergie du combattant et l’esbroufe.

Dimanche 15 avril, Nicolas Sarkozy a d’ailleurs, très curieusement, commencé son discours en rappelant à ses supporters qu’ils étaient réunis sur la place de la «Concorde où s’achèvent les tragédies nationales». On mettrait sa tête sur le billot qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Ce faisant, ultime bravade ou inconscience, il a sorti une nouvelle promesse en forme de sauve-qui-peut: réformer la Banque centrale européenne, autrement dit, faire avaler son chapeau à Angela Merkel, la chancelière allemande.

L’erreur du bouclier fiscal

Pourtant, les défis hexagonaux sont d’abord à l’intérieur et concernent la réflexion sur l’Etat et plus précisément les contours de l’Etat-providence, mis à mal par la double révolution thatchérienne et reaganienne, il y a trente ans. La main invisible du marché qui était supposé libérer l’initiative créatrice et stopper un cycle économique dépressif, n’a pas réglé les problèmes de pauvreté. Les cures d’amaigrissement de l’Etat n’ont pas non plus suffi à démontrer qu’il était le problème. Bien au contraire! La crise des subprimes de juillet 2007, comme la banqueroute financière qui a suivi en 2008, ont montré la nécessité de l’Etat régulateur sur le laisser-faire et la seule poursuite des intérêts particuliers. On a même vu combien aux Etats-Unis, le secteur automobile, frappé de plein fouet, n’a dû sa survie qu’au recours massif des aides publiques.

En France, les politiques publiques de «démamouthisation» de l’Etat ont été initiées dans le but de répondre aux objectifs de Maastricht de limiter le déficit budgétaire. Mais, la révision générale des politiques publiques (RGPP) a pris un tournant thatchérien et aveugle avec le principe de non remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Lors du lancement de cette RGPP par le président Sarkozy, en juillet 2007, deux mois après son entrée en fonction, le ratio dette/PIB que l’on voulait ramener à 60% n’a pas atteint ses objectifs. La raison est connue: les cadeaux fiscaux concédés par le bouclier fiscal fut une erreur économique et une faute managériale autant que politique.

Les modèles allemand et français

 A l’heure où le débat sur les retards français s’est focalisé sur la supposée meilleure santé de l’Allemagne, les conceptions héritées de Bismarck d’un côté et du jacobinisme français, de l’autre, peuvent expliquer les ressorts de l’Etat-providence dans chacune de ces nations phares en Europe. Le fédéralisme allemand et la logique horizontale des länder, lui permettent d’organiser son arc productif autour d’une concertation-mobilisation des valeurs ajoutées dans la fabrication des biens et des services couplé à la négociation-cogestion des acteurs sociaux dans la distribution des efforts et la redistribution des richesses.

Le modèle français, centralisateur, car héritier de la logique autoritariste louis-quatorzième, le fameux «l’Etat, c’est moi», s’est construit quant à lui sur un mode vertical, uniformisateur. C’est au pouvoir central de décider et aux organisations sociales de contester. Et si le président en bout de course a vu son crédit politique s’amenuiser, c’est d’avoir voulu repenser le périmètre de l’Etat sans tenir compte des soupapes dues à l’Etat-providence, qui ont empêché le pays d’imploser au plus fort de la crise des «subprimes» et de celle financière qui a suivi.

Lors d’un conseil national de son parti, l’UMP, le président de la République avait, le 5 juillet 2008, confondu son rôle institutionnel d’arbitre et celui de chef de clan en fanfaronnant:  

«Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit.»

Cette bravade a fait croire, à tort, que l’un des moyens de régulation sociale en France avait disparu au bénéfice d’un autoritarisme mi-bonapartiste mi-cogestionnaire. En effet, la logique verticale de l’Etat-providence en France s’appuie, sur le plan normatif, sur le préambule de la Constitution de 1946 et sur des objectifs quantitatifs de protection et de justice sociales.

Le premier aspect est largement assurantiel (assurance santé, retraite et aléas de la vie) et le second globalement redistributif ou issu de conquêtes des mobilisations sociales. Une rapide comparaison du modèle horizontal allemand et du système vertical français semble donner l’avantage à celui qui prévaut de manière égale sur l’ensemble du territoire en France.

Questions autour des immigrés

Les programmes des deux grands candidats supposés à l’élection présidentielle montrent une forte remise en cause de ce modèle chez le candidat conservateur qui fait de l’immigration la grande «peur» à venir. C’est elle que l’on désigne comme la «menace» sur le modèle horizontal et c’est au nom de cette menace que le candidat président voudrait diminuer de moitié le chiffre de l’immigration légale.

D’où l’idée opportuniste et populiste de conditionner certaines aides sociales à la durée de séjour de certains immigrés, notamment pour ce qui concerne le minimum vieillesse. Penaud ou magnanime, il admet cependant, sous le regard chafouin des lepenistes, que l’aide médicale d’Etat accordée aux immigrés en situation irrégulière ne saurait être retirée au nom des droits de l’homme.

Pour le candidat de la gauche gestionnaire, les conservateurs s’arrogeant le monopole de la réforme après l’adoption d’une nouvelle loi sur les pensions, n’ont en réalité fait que temporiser sans régler les questions les plus douloureuses: la réforme des retraites, par exemple, explique-t-il avec à propos, n’a été ni juste ni efficace car les déficits seront à nouveau grands dès 2016.

A cette date, la question de leur financement se posera donc à nouveau. Par ailleurs, d’autres secteurs importants, garants du bien-être français, sont en déficits structurels comme la sécurité sociale et l’importante branche maladie. La réforme hospitalière ne doit pas approfondir le «désert» rural français en termes de services publics. Pour le candidat socialiste, le plus grand correctif des comptes publics viendra par l’impôt. C’est muni de cette réforme fiscale qu’il pense rééquilibrer les ressources du travail à ceux de la finance spéculative. Par ailleurs, un nouveau mécanisme de prélèvement viendrait instituer le fameux cinquième risque sur la dépendance, réforme pour laquelle le virevoltant Sarkozy n’a pas transformé la promesse tonitruante en réalité objective.

De plus, la modulation des allocations familiales lui apparaît aussi être une option régulatrice en termes de juste redistribution des fonds publics consacrés au «welfare». Mais tout dépendra de l’avis du conseil constitutionnel, qui sera forcément saisi par le groupe conservateur, dans l’hypothèse très probable d’une déconfiture à la présidentielle. Il cherchera à rétablir sa virginité politique en criant au saccage des héritages des «Trente glorieuses» de l’après-guerre, moment faste de l’Etat-providence aujourd’hui en question.

Réaménagement du territoire

Si les socialistes ont incontestablement le vent en poupe, ils devraient réfléchir à redynamiser le concept français d’aménagement du territoire. Il s’agit de la relégitimation de l’action transformatrice et de relance de la décentralisation. Si l’Etat, comme l’a souligné le champion de la gauche, dimanche 15 avril, à Vincennes, en région parisienne, n’est pas en faillite car ce sont ses dirigeants qui ont failli, alors, il faudrait innover.

Les dirigeants de gauche qui administrent librement les collectivités locales, n’ont pris aucune initiative en matière d’action positive et d’aménagement du territoire pour faire en sorte que dans les communes, départements et régions de France, les administrations locales montrent, par leurs recrutements républicains, que la France territoriale est plus égalitaire que le centre.

L’an II de la décentralisation devrait à la fois renforcer la cohésion nationale par des recrutements salutaires, aider les plus fragiles à se former et à travailler afin de donner à chaque enfant de France la possibilité, selon son talent et son effort, la place qui lui revient dans l’Etat reconfiguré. Renforcer le creuset républicain est donc la tâche qui attend le nouveau pouvoir et François Hollande qui se dit prêt. Prêt à redonner sa grandeur à la France, en sauvegardant la parité en politique et en intégrant tous ses citoyens dans un Etat-providence repensé et horizontal? 

Eugène Ebodé

 Ecrivain et journaliste franco camerounais. Dernier ouvrage publié Métisse palissade (roman, Gallimard, 2012).

 

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