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Un Malien se repose devant le stade de Bamako, après l'annonce de la prise du Nord-Mali par les Touaregs, mars 2012. © REUTERS
Un Malien se repose devant le stade de Bamako, après l'annonce de la prise du Nord-Mali par les Touaregs, mars 2012. © REUTERS

Le chaos au Mali: la faute aux Occidentaux

Les causes de l’instabilité au Mali sont à trouver dans l’intervention occidentale en Libye.

Je sais que la plupart des Européens et des Américains ne sont pas capables de localiser le Mali sur une carte. Mais le peu d’attention qu’ont provoqué les récents événements est quand même honteux. Jusqu’à présent, le Mali constituait une des plus beaux succès de l’Afrique de l’Ouest. Et maintenant, le pays vacille.

La situation est particulièrement ironique si l’on considère que ce sont les décisions politiques occidentales —des politiques bien intentionnées, qui avaient pour objectif de débarrasser le monde d’une incarnation du Mal— qui ont contribué aux problèmes du Mali.

Le Mali était vraiment un pays à part, sur un continent qui n’a pas une grande réputation de gouvernance libérale. Durant les vingt dernières années, ce pays de douze millions d’habitants s’en est tenu, avec ténacité, aux principes démocratiques. En 1991, les Maliens ont renversé une dictature militaire et tenu une Conférence nationale qui a élaboré une Constitution garantissant la liberté de la presse, une décentralisation poussée, et la tenue d’une élection présidentielle tous les cinq ans. Depuis, les habitants de ce pays majoritairement musulman ont toujours réussi à adhérer à ces principes.

Vieux démons

D’une certaine façon, cette dernière crise n’est pas une nouveauté. Depuis des décennies, le gouvernement du Mali est en prise avec la rébellion dans le nord aride du Sahel, habité par les Touaregs, un peuple du désert dispersé à travers le Sahara et le Sahel. Les Touaregs ont bien peu en commun avec les habitants du sud du Mali qui sont plus proches, en termes de culture et de mentalité, des Africains de la côte qui dominent les pays au sud. Mais, à leur grande déception, les séparatistes touareg n’avaient jamais réussi, jusqu’ici, à effectuer de réelles avancées. Et même l’armée malienne, sous-équipée, arrivait encore à contenir leur insurrection.

La situation a complétement changé en janvier, lorsqu’un groupe séparatiste touareg, surgissant du néant, a remporté une série de victoires éclatantes dans le nord. L’armée malienne a été forcée de se retirer. Des officiers démoralisés et mécontents ont alors fait un coup d’Etat dans la capitale Bamako, accusant le président Amadou Toumani Touré de ne pas être capable d’offrir un soutien approprié à l’effort de guerre. Après une longue période d’incertitude, Amadou Amani Touré a démissionné dans le cadre d’un compromis conclu avec les meneurs du coup d’Etat, qui ont maintenant rendu le pouvoir à Dioncounda Traoré, l’ancien président de l’Assemblée nationale. L’accord, d’ailleurs remarquable, a été négocié par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao).

La démission d’Amadou Toumani Touré devrait entraîner une nouvelle élection présidentielle, mais reste à voir si les institutions démocratiques du Mali pourront se relever des dommages qu’elles ont subies. Le 6 avril, les rebelles ont déclaré que le territoire sous leur contrôle —une zone plus grande que la France— devenait un Etat indépendant, qu’ils ont nommé Azawad. Le reprendre pourrait être bien au-delà des capacités de l’armée malienne, et un échec pourrait porter atteinte à la crédibilité du gouvernement durant une période de transition qui sera délicate.

De Charybde en Scylla

Mais comment les rebelles —qui avaient déjà mené des rebellions dans les années 90 et à nouveau entre 2007 et 2009— ont-ils soudainement réussi à remporter cette victoire époustouflante? Les explications sont probablement complexes, mais un facteur saute aux yeux: la chute du régime de Mouammar Kadhafi en Libye, un pays proche du Mali.

Le soulèvement contre Kadhafi a commencé en février 2011. Quelques semaines plus tard, l’OTAN a décidé d’intervenir et a commencé à fournir un soutien aérien à l’opposition armée. Je pense que peu d’experts contesteraient que l’aide de l’Occident à été cruciale pour la victoire finale. Après tout, Kadhafi avait à sa disposition des arsenaux énormes d’artillerie et de véhicules blindés, des moyens que ne possédaient pas ses opposants. Difficile d’imaginer la victoire des rebelles sans l’aide de l’OTAN…

Kadhafi a finalement été capturé et tué le 20 octobre. Trois jours plus tard, le Conseil National de Transition, gouvernement par intérim de la Libye, a déclaré la «libération» du pays —même si le Conseil n’était pas capable de maintenir un contrôle centralisé sur un pays inondé par un flot d’armes. Et quelques semaines après la chute de Kadhafi, les rebelles ont lancé leur offensive dans le nord du Mali.

La façon dont les forces touareg ont pu se matérialiser reste un peu mystérieuse, mais ce qui est indiscutable, c’est que la plupart de ses combattants viennent de Libye. Profondément méfiant vis-à-vis de l’armée libyenne, Kadhafi était connu pour recruter des mercenaires dans d’autres pays africains pour se protéger et protéger les membres du gouvernement. Les Touareg faisaient certainement partie de ces mercenaires. Kadhafi a aussi soutenu différents mouvements d’insurgés en Afrique afin d’étendre son influence. Mais les experts s’accordent pour dire qu’il les contrôlait étroitement. Alex Thurston, auteur du Sahel blog, a souligné que c’est Kadhafi, et personne d’autre, qui a négocié le cessez-le-feu lors de la rébellion touarègue de 2009.

Avec leur soutien et protecteur disparu, les séparatistes basés en Libye n’avaient plus aucune raison de rester là-bas. Et ils ont dû voir la soudaine disponibilité de ces armes lourdes, dans des arsenaux qui n’étaient plus gardés, comme une opportunité qu’il ne fallait pas laisser passer.

Il est donc clair que la guerre civile en Libye a été une cause immédiate du succès de la rébellion touarèg. Mais jusqu’à quel point peut-on accuser les actions occidentales? Est-ce que les interventions, bien intentionnées, contre Kadhafi, ont libéré des forces qui ont conduit à la chute de la démocratie malienne?

Flou artistique

Les réponses ne sont pas totalement claires –—surtout en considérant les difficultés à obtenir des informations fiables venant d’une des régions les plus isolées sur terre. Mais le timing est troublant. La Libye était en plein trouble durant les huit mois précédant la mort de Kadhafi, mais les touareg n’ont lancé leurs attaques que quelques semaines après cela.

«En janvier l’équilibre du pouvoir a changé, a déclaré Naunihal Singh, politologue à l’université Notre Dame (Indiana) Et l’une des raisons réside dans l’afflux d’hommes et d’armes (venant de Libye).»

Ce qui soulève cette question: Washington et ses alliés européens en ont-ils fait assez pour anticiper les éventuelles répercussions dans la région de cette intervention? Les décideurs politiques auraient dû être attentifs à ces risques, a dit M. Singh –—notamment à cause des craintes qu’une vacance du pouvoir dans le nord puisse créer un refuge pour les militants d’al-Qaïda au Maghreb islamique. (Pour mémoire, Foreign Policy avait déjà publié un article sur les dangers du retour des mercenaires touareg au Mali en février 2011). Mais les experts de l’OTAN se sont concentrés sur leurs premiers objectifs, empêcher Kadhafi de tuer plus de civils libyens et soutenir la résistance.

Auraient-ils pu en faire davantage pour empêcher un retour de flamme? Tom Malinowski de l’ONG de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch, souligne que son organisation a plusieurs fois exhorté l’OTAN à prendre des mesures pour prévenir le détournement des armes provenant de l’arsenal de Kadhafi:

«Notre point de vue est qu’on aurait pu en faire plus quand le territoire est tombé aux mains des forces rebelles en Libye pour sécuriser les stocks d’armes.»

Mais il reconnaît que cela n’était pas chose facile.

Mise en garde

Ne vous méprenez pas: je n’essaye pas ici de dire que nous aurions dû laisser le dictateur libyen en place. Comme l’a souligné Tom Malinowski, cela serait une erreur de désigner Kadhafi comme une source de stabilité régionale, vu son ingérence obsessionnelle dans les affaires de ses voisins.

«A long terme, ce n’était dans l’intérêt de personne d’avoir un dictateur brutal à Tripoli qui utilisait des groupes rebelles dans la région pour servir ses intérêts et ses caprices», a-t-il déclaré.  

«Mais à court terme, la chute de son régime a pu contribuer à ce que nous voyons actuellement au Mali.»

Pour en être sûr, nous ne devons pas trop simplifier la situation. Les dirigeants du Mali portent certainement une responsabilité considérable quant à la situation dans laquelle se trouve le pays. Depuis des années, la démocratie malienne a été minée par la corruption, la pauvreté et la complaisance.

Cependant, les récents événements dans cette partie du monde nous offrent une sérieuse mise en garde. La leçon est la suivante: même dans des situations où il existe de multiples justifications à l’utilisation de la force contre des dictateurs ou des criminels de guerre, les décideurs doivent faire très attention à bien prendre en compte les éventuels effets secondaires négatifs de leurs actions. N’est-il pas temps pour ceux qui interviennent «pour des raisons humanitaires» d’écrire leur propre version du serment d’Hippocrate

 

Christian Caryl, chercheur au Legatum Institute, collabore à Foreign Policy, il est aussi le rédacteur en chef de Democracy Lab

Traduit par Sandrine Kuhn

 

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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