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Des salafistes brandissant le Coran lors d'une manifestation en Tunisie, mars 2012. © REUTERS/Zoubeir Souissi
Des salafistes brandissant le Coran lors d'une manifestation en Tunisie, mars 2012. © REUTERS/Zoubeir Souissi

Pourquoi les salafistes veulent revenir au temps des califes

Les chrétiens d’autrefois rêvaient de la Cité de Dieu sur terre. Les salafistes et les islamistes rêvent de l’Etat de Dieu sur terre.

Mise à jour du 17 juillet: Le parti salafiste tunisien Ettahrir (littéralement «libération») a obtenu l’autorisation d’exercer en toute légalité. Le parti au pouvoir Ennahda et le président tunisien Moncef Marzouki s’étaient auparavant prononcés pour la légalisation de ce parti salafiste.

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Le califat, c’est quoi?

Grosso modo, c’est un pays d’Allah gouverné selon la charia, la loi islamique, sous l’autorité d’un calife.  Depuis le printemps arabe, c’est le projet discret des islamistes dans certains pays. C’est aussi le projet déclaré des salafistes, en Tunisie et en Egypte notamment, et même au nord du Mali. Le drapeau de ce pays de la loi divine est noir avec cette inscription en blanc:  

«Il n’y a de Dieu que Dieu.»

Le programme? La restauration, le retour aux temps anciens (Salaf veut dire ancien, ancêtres, premiers, inaugural). La restauration de quoi? D’une époque où l’islam était la religion de tous, le monde arabe le centre du monde, le calife l’autorité suprême imposant la loi d’Allah, et, le Coran une véritable Constitution en soi.

Dans l’imaginaire des salafistes et des courants islamistes, les temps modernes sont une «dégradation», une chute, une déchéance. Il faut donc revenir aux temps anciens, ceux de la splendeur et de la gloire de l’islam. A l’époque, l’empire était la première puissance du monde, le reste du monde était un butin et un territoire d’infidèles à convertir et la Palestine était musulmane. Les autres religions étaient des zones off-shore sous protection magnanime de l’islam. Contre le paiement de la dîme, les minorités avaient la paix et la protection, mais aussi le devoir de remerciement.

Pourquoi les salafistes veulent imposer Allah et le Coran?

Pour les salafistes, il faut donc vite revenir à cette époque. C’est parce que les pays musulmans se sont éloignés de l’islam comme «Etat», qu’ils sont devenus faibles, vaincus, dominés, colonisés. Le champ lexical de tous les prêches islamistes, leurs (slogans, chants et littératures) est satellitaire de ces trois ou quatre mots: renaissance, retour, réparation…etc. Concrètement? Il faut prendre le pouvoir et imposer la loi d’Allah et du Coran.

Plus concrètement? C’est vaste, mais pour bien comprendre, c’est un peu l’Arabie saoudite mais avec un calife élu par un clergé ou une élite ou un consensus mais sans famille royale, ni frasques princiers. Du coup, le califat est simple: c’est un endroit gouverné par un calife où l’on coupe la main du voleur, on voile la femme, on lapide l’adultère, on interdit le vin, on surveille le péché et le Mal…etc. Ceci pour l’illustration extrême, mais on n’est pas loin du fantasme politique de cette famille.

Le Califat est aussi quelque chose qui va au-delà des nations terrestres. Il est transnational. C’est la Oumma, pas la patrie. Il est le pays de Dieu et pas des frontières héritées des décolonisations. Les théologiens divisent le monde en deux pôles: Dar El islam (Maison de l’islam littéralement) et Dar El kofr, maison des impies. Entre les deux? La trêve ou la guerre selon les idéologues salafistes et leurs maîtres d’autrefois. C’est Dar El harb, la maison de la guerre. On comprend alors pourquoi les salafistes égyptiens du Hizb Tahrir ont déclaré l’Egypte simple préfecture (wilaya): ce n’est qu’une étape dans le projet de restauration de l’ancien empire théocratique de l’islam.

Restaurer le califat, mais lequel?

Là, les salafistes post-printemps arabe ne vous répondent pas. Le califat est un fantasme puissant mais une réalité historique douteuse: il a existé, mais dans le sang, la violence, la guerre, le meurtre et la splendeur. A la mort du prophète Mohammed, c’est son ami et fidèle Aboubakr (né en 573) qui lui succède pendant deux ans, de 632 à 634. Pour les autres, les trois suivants, (Omar, Othmane et Ali) ils seront assassinés entre 634 et 661.

Suivront deux empires, les Omeyades et les Abbassides. Là aussi, la tradition des califes tués, trahis, lapidés et étouffés est très longue. Les salafistes rêvent aujourd’hui de restaurer le califat, mais aussi loin qu’ils remontent l’histoire, ils ne trouveront pas un califat heureux, sauf dans les mille et une nuits. C’est toujours une histoire qui finit mal et jusqu’au dernier Calife en date, celui des othomans. Rappel: Mustafa Kemal Atatürk, le père laïc des turcs modernes avait aboli officiellement l'institution du califat, le 3 mars 1924, deux ans après celle du sultanat. Le dernier est le 101e calife (en partant d'Abu Bakr) et avait pour nom Abdul-Medjid. Il est mort en exil à Paris, en 1944, et fut enterré dans la ville sainte de l'islam, Médine, en Arabie Saoudite.

Depuis, les «arabes» et les musulmans ont des présidents et des rois, pas un calife. La famille saoudienne, consciente des implications du titre de calife lui a choisi, avec ruse, celui de «gardien des lieux saints» depuis les premiers jours du royaume. Sachant que les légitimes héritiers étaient les hachémites, famille royale restée coincée en Jordanie.

Comment élit-on un calife?

Par consensus des élites et des classes dominantes. Pas par élections, les urnes n’étant pas une invention de l’Islam. Le Calife est choisi par plébiscite en quelque sorte. La religion fait de l’obeissance au calife une obligation religieuse. La Fitna (Dissidence/rebellion) est pire que le meurtre, proclame la loi de Dieu. Selon les premiers théologiens, le candidat doit être d’une grande piété, d’un savoir moyen, de naissance arabe entre autres conditions  Du coup, pour se débarrasser d’un prétendant, certains n’hésitaient pas: dans le cas de Al-Muttaqî, un calife abasside, on lui creva les yeux pour le déclarer infirme et donc non califable!  

Comment s’en débarrasse-t-on en général? Par le meurtre, rarement par la vieillesse et la démocratie. L’islam étant une galaxie d’interprétations, il suffit d’interpréter autrement un verset pour pouvoir tuer un calife, lui désobéir ou refuser son institution. Le calife unit l’islam, théoriquement, mais rarement les musulmans.

Le mythe des califes justes

El Khilafa Errachida, en langue arabe. Le califat juste ou de Raison. Selon la mythologie, il s’agit des quatre premiers califes, les «vénérés» en quelque sorte. Aboubakr, Omar (Tué en 644), Othman (tué en 656), Ali tué en 661. Après, c’est la «chute dans l’Histoire», selon l’imaginaire salafiste. C’est le temps des califes généalogiques et dynastiques, mal élus, incarnant certes l’autorité mais pas la complète légitimité. L’âge d’or, celui que vise « la restauration » est donc celui des premiers, considéré comme proche de l’utopie et des volontés d’Allah. Ce n’est pas vrai, mais l’imaginaire politique ne s’en soucie pas.

Selon ce mythe, il faut ajouter aux quatre «bénis», un cinquième calife, Omar ibn Abd El Aziz, un Abasside. Il est dit juste, magnanime, savant, pieux et ascète.  

«Si une mule trébuche en Irak, Allah m’en demandera des comptes: pourquoi tu ne lui as pas réparé la route, ô Omar?», raconte la légende dorée.

Le parfait portrait nostalgique des anciens temps purs et heureux.

On comprendra dès lors pourquoi, Hamadi Jebali, le secrétaire général du mouvement Ennahda (le parti islamiste tunisien) et premier ministre de la Tunisie actuelle, s’est empressé de proclamer l’avènement du sixième califat après la victoire du parti de Ghannouchi aux premières élections après Benali.

«Mes frères, vous vivez un moment historique, un moment divin, une nouvelle étape civilisationnelle, si Dieu le veut, dans le sixième califat!»

Des propos qu’il dira, par la suite, avoir été déformés, avant de préciser la doctrine théodémocratique de son mouvement. Ceci pour les islamistes «politiques». Pour les salafistes, le programme est clair et ils l’affirment sans gêne ni précautions oratoires.

Quid du projet politique des califes?

En tout et pour tout, le califat aujourd’hui est quelque chose qui n’est pas seulement un projet politique: c’est une relecture fantasmé du passé, un messianisme enthousiaste de la fin de l’Histoire et de l’avènement d’un Etat de Dieu et d’une terre d’islam «véritable» et valable pour toute l’humanité. C’est aussi une réactivation d’anciens mythes et de vieilles nostalgies de l’humanité quand elle est aveugle ou trop illuminée. L’Etat de Dieu mêle à la fois des bribes de légendes sur les anciens temps, un programme de conquête du reste du monde, la conversion de la totalité de l’humanité et l’utopie.

Les salafistes parlent eux aussi de démocratie «spécifique» mais préfèrent ne rien dire et ne pas répondre si on leur demande «quel est le but après le califat»? Réponse cachée: le reste de la terre à ramener vers l’obéissance de Dieu. Par la guerre ou la puissance ou la conquête ou la patience. Une telle conclusion met mal à l’aise beaucoup de musulmans, mais les salafistes sont les seuls à l’avouer parfois. Comme un devoir d’ailleurs.

Qui sont les «restaurateurs»?

Ce sont en général, les membres du fameux parti Hizb Ettahrir fondé vers le milieu du XXe siècle par Taqiuddin al-Nabhani, un théologien palestinien. Le parti de Dieu est d’obédience saoudienne pour son argent, salafiste pour sa croyance, pacifique (attentiste) pour sa méthode, mais en mode violente depuis le printemps arabe. Il se dit présent dans 70 pays et cherche à convertir les cent qui restent. Son drapeau est célèbre depuis l’affaire Mounouba en Tunisie. Il a été hissé dans la région de l’ Azawad des touaregs, par les bandes armées d’AQMI. Plus loin, en Egypte, l’affaire est plus compliquée: les Frères musulmans ont mis en orbite une candidature, celle de Ahmed Chater Khaïrat al Chater (un ingénieur de 61 ans, homme d’affaires et l’un des principaux financiers de l’organisation religieuse), là où les salafistes ont tenté d’imposer celle de Hazem Salah Abou Ismaïl, agiteur des foule et prêcheur infatigable. Les deux ont été, cependant, rejetés par la commission électorale égyptienne.

La solution pour avoir un calife?

Place Tahrir. C’est là que les islamistes ont tenté, une démonstration de force avec une ruse de base: dénoncer le retour des Pro-Moubarak en présentant leurs candidats calife. Dans d’autres pays comme la Tunisie, le calife ne prend pas le pouvoir, mais le surveille, à la manière iranienne du Guide et de l’ayatollah: c’est la recette de Rachid Ghannouchi, patron d’Ennahda. 

Qu’en pensent Hizb Tahrir, le parti pan-salafiste ? «Qui sera Calife à la place du calife?», selon la phrase célèbre d’Iznogoud la BD de René Goscinny? On ne sait pas. La question n’est pas encore tranchée entre l’armée et les islamistes en Egypte. Ni ailleurs.     

Les derniers détails?

Les salafistes préfèrent la discrétion sur le mode d’emploi de leur royaume. Ils ne disent pas où va commencer le califat et où il s’arrête. Selon quelles frontières? Celles qui vont jusqu’aux Pyrénées à l’ouest et à l’Indus à l’est, comme à l’âge d’or de l’islam, ou celles de la péninsule arabique ou celle des protectorats ottomans? Ensuite, le salafiste ne dit pas s’il va faire la guerre aux autres comme l’impose le devoir de convertir ou se contenter de chaînes satellitaires religieuses et de la construction de mosquées en Suède. Le salafiste ne répond pas sur le détail de l’avenir du tourisme, la femme, la télé, les libertés, la citoyenneté, la laïcité, la démocratie, les habits et les loisirs. Ce que le salafiste dit, c’est «je veux prendre le pouvoir, instaurer le califat, choisir un calife». Le reste, on s’en occupera après.

Le califat n’est pas pour demain, stratégie d’attente oblige, mais le calife est peut-être déjà là, en Egypte.

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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