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Nicolas Sarkozy, saluant la parde militaire des armées africaines des ex-colonies, 14 juillet 2010, REUTERS/Mal Langsdon
Nicolas Sarkozy, saluant la parde militaire des armées africaines des ex-colonies, 14 juillet 2010, REUTERS/Mal Langsdon

«La Françafrique est peut-être morte mais son cadavre bouge encore» (1/3)

Spécialiste de l’Afrique, Vincent Hugeux vient de publier un essai Afrique: le mirage démocratique (CNRS Editions). Il jette un regard sans concession sur la démocratisation de l’Afrique. Première partie de l’interview.

Slate Afrique - Quelles sont les raisons vous ont poussées à écrire Afrique: le mirage démocratique?

Vincent Hugeux - Ce qui a cristallisé l’envie de coucher cela sur papier, c’est ce petit incident (l’auteur a été vivement pris à partie par une Ivoirienne rencontrée dans la rue) qui en soit est véniel voir presque insignifiant. Tout ce que charriaient de sincérité les éructations de cette Franco-ivoirienne est venu en collision avec des choses sur lesquelles je m’interrogeais depuis des semaines au fil des débats, des émissions de télévisions, des échanges avec les internautes. Par ailleurs, je trouvais que ce format court convenait bien. Il fallait donc adopter le ton d’une cavalcade et non pas d’un marathon.

Slate Afrique - Le fait que cette franco-ivoirienne dénonce la Françafrique est-il si absurde?

Vincent Hugeux - D’abord  je ne considère pas que les concepts de Françafrique et de ses avatars modernes appartiennent au passé. Je passe une partie de mon temps à contredire mes interlocuteurs diplomates, acteurs politiques qui essaient de me convaincre que les journalistes vivent trop dans le rétroviseur et sont en mal de copies. Et moi je leur réponds toujours la même chose: la Françafrique est peut-être morte mais son cadavre bouge encore. Je leur objecte des faits: l’éviction d’un ambassadeur, le passage de telles dettes à l’ardoise magique sur un coup de fil. Je ne suis pas de ceux qui disent que la Françafrique est morte. Au contraire.

En revanche, ce qu’il y a de frappant dans ce dialogue, c’est le déchirement identitaire de cette Franco-Ivoirienne. Elle vit en France. Elle est très heurtée par l’éviction, qu’elle trouve injuste de Laurent Gbagbo et elle tente à imputer tous les maux de son pays, du continent ensuite, à une sorte de dessein pervers, néocolonial, récurent. Tout serait explicable par ce prisme et c’est à partir de ce moment là que je décroche. Je suis parfaitement réfractaire au déni historique.

Ce que je considère comme une névrose et une régression intellectuelle, c’est le fait non pas que cette femme m’agresse dans la rue car elle est sincère, mais qu’une intelligentsia bardée de diplômes, parfaitement maîtres de nos codes lexicaux et culturels, joue de cette rancœur sincère pour des calculs politiques.

Au final, il y a une cohérence à dénoncer par l’exemple et le fait les avatars modernes de la Françafrique de papa et dénoncer ce que je considère comme cette régression de la pensée politique. Malgré les efforts d’Alain Juppé (ministre des affaires étrangères), la France n’arrive pas encore à normaliser ses relations avec le continent africain. Autrement dit: la construction de relations dépassionnées, la fin de la dette qu’on efface sur un coup de fil. Et c’est là où j’ai beaucoup de scepticisme sur la mort de la Françafrique.

Slate Afrique - Comment comprendre que la France intervienne pour faire respecter les résultats des urnes en Côte d’Ivoire et qu’elle se refuse à le faire au Gabon ?

Vincent Hugeux - Je consacre une partie de l’ouvrage à cette question, autrement dit cette aptitude de la France à saper son propre catéchisme en n’appliquant pas le même régime aux uns et aux autres. Vous citez le cas gabonais qui est excellent car nous savons tous que de pesantes suspicions planent sur la victoire d’Ali Bongo.

Le cas du Mali pourrait également illustrer ce deux poids deux mesures. On va sauver la démocratie à la pointe du fusil en Côte d’Ivoire. Au Mali, on entérine à minima l’éviction d’un président élu auquel il restait quelques semaines de mandat, et qui à la différence de beaucoup de ses pairs africains, n’avait pas bricolé sa constitution pour briguer un troisième mandat, celui de trop. Je dis également que la Cour Pénale Internationale (CPI) gagnerait infiniment à asseoir sa crédibilité en déjouant le procès en dissymétrie. Et c’est vrai dans le cas de la Côte d’Ivoire.

Slate Afrique - L’Afrique dont vous parlez est avant tout l’Afrique de l’ancien pré carré.

Vincent Hugeux - Je parle du Botswana, du Ghana et aussi du Kenya. N’ayons pas de vision manichéenne. Il y a effectivement une donnée qui est à la fois historique et culturelle qui fait que les cancres de la classe démocratique africaine sont davantage dans l’ancien pré carré que de l’autre côté.

C’est pourquoi je me sens réfractaire à l’essentialisme chiraquien sur l’Afrique qui ne serait pas ontologiquement mûre pour la démocratie. Pour moi, c’est l’autre nom du racisme. Ma conviction est qu’il n’y a d’enracinement démocratique que lorsqu’il est imposé par un élan basiste qui passerait aujourd’hui par les sociétés civiles.

Evidemment, il n’y a aucune fatalité en Afrique francophone, lusophone, anglophone. En même temps, on est plutôt dans une phase de régression. Au Sénégal, ça n’est au fond que la fermeture d’une parenthèse (victoire de Macky Sall contre Abdoulaye Wade ndlr). On renoue avec un pays ayant des structures étatiques fortes, une classe intellectuelle solide. A l’inverse, il y a ce qu’on présentait comme une autre vitrine démocratique francophone: le Mali, dont on mesure aujourd’hui toute la faiblesse. Jamais un enracinement démocratique ne sera décrété par un président en place.

Slate Afrique - L’exemple sénégalais ne contredit-il pas vos propos? Wade serait toujours là sans l’investissement d’une partie de la jeunesse éduquée sénégalaise. La société civile a joué un véritable rôle de contre-pouvoir.

Vincent Hugeux - C’est par le jeu des sociétés civiles, des réseaux d’associations et de médias que l’espoir passe. En même temps, ne soyons pas angéliques. N’ayons pas une vision émerveillée de ce qu’on appelle les sociétés civiles en Afrique. Pour que ça marche, il faut que cette société civile existe avec la liberté de fonctionner, de s’exprimer et qu’elle puisse atteindre les villages. Les sociétés civiles ne doivent pas seulement rester des phénomènes élitistes et urbains.

Propos recueillis par Nadéra Bouazza et Pierre Cherruau

Deuxième partie de l'interview de Vincent Hugeux

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Lire aussi la troisième partie de l'interview: "Si j'étais Africain, je serais un étatiste forcené"

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