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Alger, by ufo79 via Flickr CC
Alger, by ufo79 via Flickr CC

Ne passez jamais un vendredi 13 en Algerie

Un vendredi 13 à Alger, c’est comme une journée sur une autre planète; là où l’absurde et le cocasse se mêlent au pathétique. Ambiance!

Un certain vendredi 13 à Alger, la capitale algérienne. Rues mortes, jour dédié à la prière, rues vides. Pluie persistante depuis deux jours. Un bulletin météorologique spécial (BMS) a été émis. Seul le muezzin crie au milieu du gris. Rues vides, rues mornes. Il faut chercher où est la vie…

Un certain vendredi 13 avril 2012, à Alger. Deux jours plus tôt, Ben Bella est mort. Ce vendredi-là, au milieu de toute l’eau du ciel et du gris, le cortège funèbre avance. Il est impressionnant et pan-maghrébin: le président tunisien Moncef Marzouki, le Premier ministre marocain, Abdelilah Benkirane, son homologue mauritanien Moulay Oulad Mohamed El Aghdas, le président du Front Polisario Mohamed Abdelaziz… Ce vendredi-là, le Tout-Alger se dirige vers le cimetière d’Al Alia, dans l’est de la capitale, où le premier président du pays indépendant va être inhumé dans le carré des Martyrs. Le Tout-Alger? Pas vraiment…

Au même moment, en plein centre-ville, Hassan cherche sa voiture —elle n’est plus à la place où il l’a garée la veille— et compte les symboles de ce vendredi 13:

«Franchement, c’est fort: le premier président de ce pays qui meurt l’année du Cinquantenaire, cette pluie incessante, ces panneaux électoraux où les gens dessinent des personnages de dessins animés… Je ne suis pas mystique mais là… On dirait que Dieu pleure la mort de Ben Bella pour que tant d’eau se déverse… »

Vendredi de deuil, vendredi de pluie

Alger, un vendredi 13. Il faut voir comment les rues sont encore plus mortes que d’habitude. Comment le jour cache ses vivants, met en lumière son mort du jour. Comment ce mort indiffère les vivants. Où sont les vivants d’Alger en ce jour, en cette année de Cinquantenaire où on n’a jamais autant encensé les morts? «Encore ça parle des morts? grrr… me casse», dit une jeune cinéaste en commentaire du statut Facebook d’un jeune photographe. Ramdane Iftini, «libraire résistant» d’Alger, répond:

«Bof, il poussera des fleurs sur sa tombe, il paraît que ça pousse bien sur le fumier…»

Le réseau social, particulièrement un vendredi à Alger, particulièrement un vendredi 13, un vendredi de pluie, un vendredi de deuil, est plus vivant que les rues de la ville.

Pendant que le cortège se meut vers le cimetière, les vivants font leur vie. De gais échos émanent de quelques cafés; le Fun, les Coquelicots, dans le quartier du Sacré cœur, en haut de Didouche Mourad, ex-Michelet, en plein centre. La petite foule se tasse autour des narguilés de la mezzanine enfumée du Fun, suit la chaîne France 24 en arabe aux Coquelicots, bondit d’étonnement à la publication, par le site d’informations Nessnews, d’une photo de l’invisible général Toufik, patron du département du Renseignement et de la Sécurité (DRS), aux funérailles de Ben Bella.

Hassan, pendant ce temps, veut juste récupérer sa voiture. Il l’a garée près de chez lui, au Sacré cœur, la veille au soir. Ce vendredi 13 au matin, elle n’est plus là. Il faut voir comment Hassan raconte son aventure avec la police, réquisitionnée en masse pour encadrer le cortège funèbre. Hassan avise un policier drapé dans son ciré blanc. Qui l’envoie vers «le policier en bleu». Qui lui-même l’envoie vers «le policier dans le fourgon». Soit! Bougon, le policier dans le fourgon baisse sa vitre. Hassan et son ami sont trempés. Ils expliquent que la voiture était garée là, demandent «où est-elle à présent

Mais où donc la voiture d'Hassan?

«Attendez, je vais voir, répond l’homme du fourgon. Cachez vous de la pluie un peu plus loin

«Même pas il nous fait rentrer dans le fourgon!», s’étonne Hassan, qui poursuit:

«On se cale sous un porche, il traîne, on ne sait pas ce qu’il fait, il farfouille dans la voiture. Finalement, il nous appelle pour nous dire qu’il ne sait pas où est la voiture, qu’il ne sait pas où ILS l’ont mis…»

Ce fameux «ils» toujours invoqué ici, sans qu’on sache qui est «ils».

En principe, l’équipe policière précédente a dû laisser une feuille indiquant où ont été déplacés les véhicules gênants. Pas de trace de la feuille pourtant. Hassan commence à s’énerver gentiment. Le policier passe des coups de fil de son téléphone personnel:

«Vous voyez, je prends sur moi, sur mon argent, sur mon temps

«Pourquoi vous n’appelez pas de votre talkie-walkie alors?», demande Hassan.

Finalement, le policier fait monter les deux amis dans le fourgon. Ils font le tour d’Alger centre pendant une heure. S’arrêtent devant chaque Partner blanche. Ce n’est jamais celle d’Hassan. Au bout d’un moment, Hassan aperçoit un bout de papier par terre dans le fourgon. La fameuse liste sur laquelle sont inscrits les emplacements des véhicules déplacés… 

«Au lieu de s’excuser, raconte Hassan, le flic nous fait remarquer comment il a pris sur son temps, pour nous, et demande qu’on lui paie le café en plus. Il voulait nous faire croire qu’il était Gandhi ou quoi ? Presque il allait nous signer des autographes

On aime le bled une heure sur vingt-quatre

Des petites histoires de l’absurde au quotidien comme celle d’Hassan, Alger en fourmille. En ce vendredi 13 avril 2012, elle prend une résonnance particulière. Le son d’une «autre planète»:

«Oui, en Algérie on est sur une autre planète, assurent Hassan et ses amis. La Tunisie est dans un bordel noir, la Libye est en guerre, le Mali aussi, le Maroc bouillonne depuis un an et nous on enterre des morts dont on n’a que faire, on met en place trente-huit panneaux électoraux dans Alger alors que les dirigeants ne savent même plus comment aller nous faire voter… L’Algérie, c’est trente-six millions de partis uniques, trente-six millions de vérités, et on nous organise des élections cocotte minute, ça n’a pas de sens

Malgré tout, l’absurdité récurrente n’empêche pas d’aimer le pays:

«On le déteste 23 heures sur 24, on l’aime une heure. Mais cette heure suffit à créer l’équilibre, à nous faire tenir. C’est dire comme on aime notre bled…», sourit Hassan.

Sarah Elkaïm

 

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Sarah Elkaïm

Journaliste indépendante.

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