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Jean-Luc Mélenchon à Marseille, le 14 avril 2012. REUTERS / Jean-Paul Pelissier
Jean-Luc Mélenchon à Marseille, le 14 avril 2012. REUTERS / Jean-Paul Pelissier

La faille marocaine de Mélenchon

Et si le «troisième homme» de la présidentielle française puisait son goût de la rébellion et de la revanche sociale dans son enfance tangéroise.

Mise à jour du 23 avril: Jean-Luc Mélenchon, le candidat du Front de gauche a remporté 11% des suffrages. Il n'a pas réussi son pari: arriver devant la candidate du Front nationale. Marine Le Pen, candidate du Front national, dépasse le maître avec 18% des voix au premier tour de l'élection présidentielle française. Dix ans après la surprise Jean Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle, sa fille prouve à nouveau que le vote frontiste compte dans le paysage politique français. En 2002, son père avait remporté 16,8 % des voix au premier tour. En nombre de voix, Marine Le Pen réalise le meilleur score du Front national. Le taux de participation est estimé à 80%.

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«Pourquoi cherchez-vous dans mes pots de bébé les raisons de mon engagement de quarante ans de politique?», réagissait, en 2005, Jean-Luc Mélenchon face à un journaliste qui l’interrogeait sur son enfance. C’est justement dans les strates de ses années marocaines qu’il faut peut-être sonder le tribun, «l’affectif à la peau dure» et déceler ainsi les origines de son souffle anti-système, celui aussi de son discours de Marseille, ode à la Mediterrannée et au métissage.

Des ruptures indélébiles

Sa consécration, son parcours politique atypique serait l’aboutissement d’un itinéraire personnel marqué par des ruptures indélébiles qui ont façonné son image d’«homme providentiel». Il est le fils d'un Pied-noir receveur des postes et d'une institutrice qui commença sa carrière à l’école d’un bidonville en lisière de Tanger. Mélenchon passe une enfance insouciante dans le Tanger des années 50, celui de Paul Bowles et de Mohamed Choukri, alors mythique Babel, dotée d'un statut international singulier. Son grand-père espagnol avait quitté son hameau miséreux d’Andalousie pour tenter sa chance en Algérie, puis au Maroc, comme peintre en bâtiment.

Il parle peu de Tanger où il est né le 19 août 1951, lui qui affirme exécrer la pipolisation des politiques. C’est pourtant lors d’un entretien accordé à Gala que le candidat du Front de Gauche à l’Élysée, se laisse aller à quelques confidences sur son pays de naissance:

«Je me souviens des dimanches passés à la plage. De la beauté de mes parents qui se préparaient pour sortir (…) Ma mère, qui enseignait dans les quartiers pauvres de la ville, nous a aussi rendus sensibles, ma sœur et moi, à la souffrance des hommes et des animaux, très maltraités à l’époque», confie-t-il à Gala qui a publié également des photos d’enfance de Mélenchon à Tanger dont une de lui, petit garçon sur un âne.

En 1960, ses parents se séparent. Lui et sa sœur restent avec leur mère, catholique pratiquante. Il lui arrivera d’être enfant de chœur à l’église Sainte-Marie- Sainte-Jeanne de Tanger où il disait la messe en latin.  

«Dans sa mémoire olfactive et auditive se mêlent des odeurs d'encens et des mélodies de cantiques», raconte L’Express qui cite ses biographes Lilian Alemagna et Stéphane Alliès, (Mélenchon le plébéien, Robert Laffont). Mais avec l’Eglise, sa première déception qui fera de lui plus tard un laïc forcené date du jour où sa mère, qui «chantait divinement à la messe», a été excommuniée à cause de son divorce.

«J’ai ressenti une violence incompréhensible pour un garçon de 9 ou 10 ans à l’époque. Ma relation au christianisme est informée, je sais faire la différence entre les Évangiles, entre la chrétienté latino-américaine et européenne. Il n’y a pas de haine. Je suis un adversaire de l’Église en tant qu’acteur politique, du cléricalisme, pas de la foi», explique-t-il à La Vie.

 

«Une faille fondatrice»

En 1962, un an après que Hassan II est monté sur le trône, la famille Mélenchon quitte la ville du détroit pour s’installer en Normandie. Le petit Jean-Luc n’est alors âgé que de 11 ans. Il se souvient de son départ de la terre marocaine, vécu comme un déchirement: 

«Ce fut un terrible déracinement.» Il le reconnaît lui-même, son engagement militant a pour origine ce qu'il appelle une «faille fondatrice, un arrachement à des odeurs, des paysages, une cohue». 

Dans Causes républicaines, l’ouvrage qu’il publie au Seuil en 2004, il relate cet épisode matriciel de sa vie: 

«Une cage à oiseau à la main, sur le quai de la gare Saint Charles à Marseille (…), je ne comprenais rien à ce qui se passait, bien sûr. Je n’avais pas de politique dans la tête. Seulement une sorte de stupeur devant une situation inexplicable (…). On voit là, combien le sens des choses est tout entier dans le regard qu’on porte sur elles! Mes parents m’avaient confié la cage du canari. L’oiseau était affolé. Moi, je m’imbibais de sa panique! Elle m’a peut-être contaminée à vie, ce jour-là. Car depuis, le monde m’a toujours semblé fragile et même pour être franc, assez radicalement incertain!»

Simple construction mémorielle conçue pour se fabriquer un personnage politique? Celui d’un nouveau Jaurès qui un demi-siècle plus tard reviendra à Marseille «la plus française des villes de notre République». Et de saluer «arabes et berbères» en refusant «l'idée morbide et paranoïaque du choc des civilisations».

Ce n’est pas exclu, car dans son blog, Mélenchon y associe sa part d’ambiguité:  

«Moi-même je suis dans le flou sur nombre de dates et de lieux où se produisirent des événements pourtant majeurs de mon existence. Quand ai-je embarqué depuis le Maroc pour le rapatriement? Etait-ce le 6 août 1962, le 9 août? J’ai aussi ma part d’ambiguïté sur la façon d’apprécier les personnages qui ont traversé ma vie et pesé sur ses rebondissements.»

 Mais dès lors qu’il s’agit de politique, il s’en sert à satiété:  

«Je suis un homme né à Tanger dans la tradition de l’universalisme humaniste et mon expérience de la vie, d’élu d’une banlieue où il y a 93 nationalités, me font savoir par expérience que la diversité est source d’humanité.»

 A une autre occasion, il raconte tout ému:  

«A la porte du meeting de Blaye, un homme se présenta à moi en qui j'ai reconnu, au bord des larmes, tout comme lui, un camarade de classe de mon école primaire à Tanger.»

«bougnoules» et «colons»

Pourtant, la décolonisation offrira un contexte favorable à entretenir dans sa famille un patriotisme exacerbé, celui des rapatriés d’Afrique du Nord.

«Mon père avait été enfant de troupe. Il vouait un attachement émerveillé à la France», se souvient Mélenchon. Mais en France, ses premières expériences sont marquées par la désillusion, «la première année, nous avons vécu dans un grenier», et surtout par le rejet: «Les gens ne nous aimaient pas, nous traitaient de bougnoules ou nous assimilaient à des colons, n’aimaient pas notre accent.»

Déraciné, ostracisé, il comprend alors que «la politique, c'est tragique».

 Au Monde , il confiait que cette seconde enfance de «proscrit» l'a laissé avec un profond besoin de «revanche sociale».

 «D'où cette colère toujours latente que nourrira le premier prétexte venu, du plus futile (il perçoit la moindre critique comme une humiliation) aux plus sérieux (la pauvreté, les inégalités)», analyse une chroniqueuse politique. 

«Je suis un Pied-noir qui rentre dans sa case où il y a de la douceur, mais qui met son armure quand il ouvre sa porte», aime-t-il à répéter. La posture de paria deviendra chez lui une puissante arme militante. Pour l’ancien trotskyste, bercé par La Marseillaise depuis son enfance au Maroc, la République est devenue «la patrie d’un sans terre».

Au Maroc, c’est l’anti-DSK

«Le Maroc reste mes Madeleines proustiennes», avait dit un jour Dominique Strauss-Kahn (DSK).

«C'est parce que j'ai eu une enfance facile que j'ai des choses à rendre à la société: une vie de rêve, dans l'insouciance de l'enfance jusqu'au tremblement de terre.» L’anéantissement d’Agadir en 1960 avait pour ainsi dire forgé la personnalité du miraculé DSK  et il en a gardé un attachement complice avec le Maroc.

Mélenchon lui n’est pas un habitué des fastes du royaume. Au Maroc, c’est l’anti-DSK. Normal pour cet adorateur de Saint-Just et Robespierre, les plus inflexibles des révolutionnaires français.

Fils de franc-maçon et maçon lui-même de la loge du Grand Orient de France, le «camarade Mélenchon» est pourtant un admirateur de monarques absolus comme Philippe Le Bel ou Louis XI. Mais plutôt que la royauté chérifienne, Il préfère le camp d’en face: le Vénézuela de Chavez, le Cuba de Castro et le régime de Pékin. Pour ce républicain provocateur, populiste et radical, la démocratie et les droits de l’Homme sont à géométrie variable, c’est la question sociale qui prime avant tout.

Député européen et pourfendeur du grand capital, il ferraille contre l’accord de libre-échange avec le Maroc.

«Celui-ci aura pour conséquence une mise en concurrence entre nos producteurs de fruits et légumes et ceux du Maroc. Autrement dit, c’est un coup de poignard pour l’emploi agricole, le niveau des rémunérations des paysans ici, pendant que ceux du Maroc seront encore plus exploités.»

Il a également tiré à boulets rouges contre l'inauguration d'une usine Renault  sur son sol natal. 

«Qu'il y ait une usine à Tanger, tant mieux, c'est ma ville natale, et je suis heureux que les Marocains puissent vivre dignement de leur travail sur place», a-t-il jugé, ajoutant, «que l'on fabrique des voitures à Tanger pour l'Afrique et le Maghreb, voilà une très bonne chose. Mais que l'on fabrique à Tanger des voitures à bas prix en surexploitant les travailleurs par rapport aux travailleurs français pour ensuite amener les voitures en Europe, voilà qui est aberrant».

Quant à la menace islamiste au Maroc, il se montre confiant en livrant un constat bien court: «70% de députés au Maroc ne sont pas des députés religieux.»

Comparé à ceux des grosses machines électorales que sont l’UMP et le PS, son réseau relationel à Rabat se résume aujourd’hui à l’ultra-gauche locale (La visite de Laetitia Suchecki, la candidate du Front de Gauche pour les législatives à la 9ème circonscription des Français de l'étranger est passée presque inaperçue au Maroc). C’est Alain Billon, responsable du pôle Maghreb-Machrek du parti qui en assure l’intendance , jonglant avec des positions qui devraient contenter le Palais: Il n’approuve pas le boycott des urnes de ses «amis marocains» et s’oppose à l’indépendance du Sahara Occidental.

Ali Amar


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Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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