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Manifestation d'étudiants de Kef, Tunis, 9 février 2011. REUTERS/Louafi Larbi
Manifestation d'étudiants de Kef, Tunis, 9 février 2011. REUTERS/Louafi Larbi

Tunisie: «La Révolution, ce n’est pas un truc que tu fais tous les ans»

Face à l'immobilisme dans la Tunisie profonde et rurale, les jeunes qui ont cru en la révolution cèdent à la résignation. Reportage à Kef, où tous se sentent oubliés.

Un pick-up passe au ralenti devant le café «Rim». A l’arrière du véhicule, trois jeunes garçons accroupis autour d’un cercueil. Il est un peu moins de midi. A la terrasse, Yassine, la trentaine grisonnante, fixe le convoi. Il balbutie quelques prières, puis agrippe le bras d’un serveur :

«Quand tu meurs au moins, tu es tranquille, pas vrai? Ici, au Kef, je me sens déjà un peu mort».

Le Kef, chef-lieu oublié et perché à plus de 700 mètres d’altitude, dans le nord-ouest de la Tunisie. Le Kef et son histoire ancestrale, ses paysages magnifiques et ses ressources agricoles, dont il ne profite pas. Le Kef et ses 40% de chômeurs, dont Yassine.

Avant la révolution, il vivait de petits boulots. Un peu de tout, «parce qu’ici, tu es obligé de savoir tout faire». Les yeux rivés sur la page sport d’un quotidien national, il rappelle que les diplômés ne sont pas les seuls à squatter les cafés. Que ce n’est pas la seule raison qui a poussé les Tunisiens à chasser Ben Ali., il y a déjà plus d’un an:

«Il y a ceux qui n’ont aucune formation, comme moi, dont on a l’impression qu’il est légitime de les voir glander. Il n’y a pas que les maîtrisards qui ont risqué leur peau».

Révolution non permanente

Sur un papier mouchoir, il se met à dessiner. Un cercle et, à l’extérieur de celui-ci, un point. Le cercle pour la Tunisie, le point pour Le Kef:

«Tu vois, moi, je n’ai pas fait la révolution pour qu’à l’assemblée, on se dispute pour savoir qui est le meilleur musulman ou qui est le plus patriote. Je l’ai faite surtout pour que les Keffois réapparaissent sur la carte. Je sais qu’il faudra du temps, mais quand tu as le ventre vide, tu t’impatientes. Celui qui te dit le contraire a le ventre plein.»

Assis à la table à coté, Hamza, un grand gaillard aux yeux verts, pas tellement plus vieux que Yassine, acquiesce. Parfois, il sourit et marmonne quelques mots dans notre direction, à peine audibles, sauf quand il se rapproche:

«Economiquement, une révolution est une mauvaise opération. Et quoi qu’il arrive, les Tunisiens ne veulent plus du chaos, ni de l’inquiétude. La révolution était nécessaire, mais ce n’est pas un jeu. C’est un truc que tu fais une fois dans ton Histoire, pas tous les ans».

Hamza n’est pas très bavard quand il s’agit de parler de lui. Il me pose des questions pour esquiver les miennes. Enchaine les cigarettes sans toucher à son café. A peine confie-t-il avoir 31 ans, travailler, parfois, dans une ferme, à une dizaine de kilomètres du Kef malgré une licence en droit :

«La révolution nous a donnés quelque chose que l’on ne connaissait pas, l’espoir. S’il ne se concrétisait pas, je préférerais ne jamais l’avoir connu. Je ne regretterai jamais Ben Ali, mais certainement cette époque où je ne me faisais aucune illusion.»

Il jette plusieurs coups d’œil sur le croquis de Yassine, avant de  lui demander ce qu’il signifie et de lui emprunter son stylo. Il barre le point et en dessine un autre, encore plus éloigné du cercle:

«Tant que le gouvernement nous ignore, les investisseurs aussi. Si cela continue ici, il ne restera que des fous, des vieux et des cimetières. Pourtant, Le Kef est magnifique. C’est une terre riche. Donnez-nous juste un petit peu, on vous le rendra au centuple.»

Sauvé de la psychiatrie

Un peu plus loin, dans le quartier voisin de Farhat Hached, le discours de Choukri, 23 ans, n’est pas vraiment différent:

«Parfois, j’ai peur de craquer et de me retrouver en psychiatrie. C’est la révolution qui m’a un peu  sauvé. Pour la première fois, j’ai vu autre chose. Mais vivement que l’on reconstruise, que les choses démarrent pour de bon»

Sa barbichette le vieillit. Sa petite cicatrice au niveau de la joue aussi. Le jeune homme longiligne qui l’accompagne me scrute. «Tu es journaliste?» Il se met à vider ses poches. A peine un dinar:

«Avec ça, je dois tenir deux jours, comme à l’époque de ce salaud de Zine. La révolution c’est bien, mais à un moment, tu te demandes quand est-ce que ça va vraiment bouger. Si au moins on nous donnait un délai.»

Choukri m’invite à visiter sa boutique d’informatique quelques mètres plus loin, qu’il a ouverte en janvier dernier. Deux ordinateurs, une imprimante et quelques disques vierges éparpillés sur un large bureau bancal. Un petit local aux allures de squat:

«Franchement, je l’ai ouverte pour me lever le matin. Honnêtement, ça ne rapporte quasiment rien. A peine mes cigarettes et mes cafés du mois. Mais je ne peux pas me dire que j’ai fait la révolution pour rien. Alors, je préserve les apparences.»

Fier d'être Tunisien

Sur le mur, une carte de la Tunisie. A côté du Kef, une croix au feutre rouge. «Je suis fier d’être tunisien, mais parfois, je ne sais pas si la Tunisie est fière de nous» soupire Choukri. 

Une autre, plus petite, du métro parisien, que lui a ramené sa copine, partie terminer ses études d’informatique en France:

«Je ne me fais aucune illusion. Elle me quittera. J’aimerais la rejoindre mais qu’est-ce que je pourrais faire en France? Dormir dehors ou mendier une soupe? Elle m’a raconté Paris. Je préfère encore chez moi. Tu sais, on rêve souvent d’ailleurs mais on aime notre terre».

Une pluie fine ruisselle sur les carreaux. La rue se vide, Choukri se tait. Il regarde. Plus de deux heures que nous sommes là et aucun client. Seulement quelques amis, passés le saluer et lui prendre quelques cigarettes. Et ce jeune homme longiligne, Bilel, qui dit avoir entendu que deux entreprises étaient prêtes à venir s’installer au Kef d’ici à la fin de l’année. Choukri secoue la tête:

«Et si elle ne venait pas?».

Il se tait de nouveau. L’averse s’est arrêtée. L’appel à la prière brise le silence. Deux vieillards en burnous pressent le pas pour atteindre la mosquée. Bilel pousse la porte et les salue, avant de se rasseoir:

«Le Kef, c’est comme une vieille tante que l’on aime mais que l’on ne visite jamais parce qu’elle te donne l’impression qu’elle se débrouillera toujours pour s’en sortir. Qu’elle est éternelle et qu’elle ne mourra jamais. Pourtant, elle aimerait tant avoir de la visite».

Ramsès Kefi

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Journaliste français d'origine tunisienne.

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