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Simon Gbagbo et des caciques du FPI lors d'un meeting à Abidjan, janvier 2011, REUTERS/Thierry Gouegnon
Simon Gbagbo et des caciques du FPI lors d'un meeting à Abidjan, janvier 2011, REUTERS/Thierry Gouegnon

Côte d’Ivoire: Quid de l’héritage politique de Gbagbo?

A l’heure du premier anniversaire de la déchéance du président ivoirien, qu’advient-il de sa famille politique privée de son chef? A coup de chroniques, tribunes et éditoriaux, la presse ivoiro-burkinabè y va de son commentaire…

Un an après la chute Laurent Gbagbo, ses partisans regardent encore en direction de leur leader désormais empêché de toute activité politique en raison de sa mise en examen à la Cour Pénale Internationale (CPI). Des  partisans qui bien souvent comme lui ont déserté l’espace politique ivoirien jubile le quotidien abidjanais L’Inter:

«En effet, depuis la chute de Gbagbo, bien des faits et signes qui évoquent son régime ont été progressivement gommés(…) Et avec eux tous les orateurs et habitués de ces espaces. Ont également disparu, les animateurs zélés de la bouillante Fesci, ce syndicat estudiantin qui s’était rendu coupable de bien des méfaits sous Laurent Gbagbo. Un an après la chute de leur mentor, ils se font discrets au point de donner l`impression de faire le mort(…) Autre changement notable, la disparition du paysage politique des figures emblématiques des farouches partisans de Gbagbo, connus sous l`appellation de jeunes patriotes. Depuis un an, on ne voit plus ni n`entend (…) ces visages qui ont rythmé la vie politique sous Gbagbo, sont comme passés derrière le rideau depuis ce 11 avril 2011.»

Une famille politique affaiblie

Et pour cause, celui qui a présidé durant la première décennie 2010 aux destinées de la Côte d’Ivoire après une accession au pouvoir dans des conditions qu’il juge lui-même «calamiteuses » était l’âme du Front Populaire ivoirien (FPI). Lui absent, le parti qu’il a fondé dans la clandestinité en 1982 en vue de défier le pouvoir du président Félix Houphouët Boigny (au pouvoir de 1960 à 1993), est vidé de son contenu idéologique, ou du moins, se trouve à présent bien en peine de le renouveler. C’est l’analyse que fait le journaliste et écrivain ivoirien Venance Konan, patron du quotidien gouvernemental Fraternité Matin, dans un éditorial intitulé «Le FPI est en prison»:

«Ce que les Ivoiriens ignorent, écrit-il, c’est que le FPI a été taillé à la dimension de Laurent Gbagbo. Simone Gbagbo et un certain nombre d’autres cadres étaient les idéologues, mais tout son esprit, son âme, c’était Laurent Gbagbo. Et ce parti a fonctionné exactement comme Laurent Gbagbo. Quand vous regardez comment le FPI s’est comporté sur la scène nationale, aussi bien dans l’opposition que dans l’exercice du pouvoir, c’est exactement Gbagbo. Ses ruses, ses outrances, sa roublardise, sa violence, son inexpérience dans la gestion de la chose publique, ses fanfaronnades, son habileté politique, c’est exactement Laurent Gbagbo. Alors, Gbagbo en prison, c’est le FPI qui est en prison. Tant qu’il y sera, ce parti cessera d’exister sur la scène nationale. L’esprit de tous les militants de ce parti est parti aussi à La Haye, et s’est enfermé dans la même cellule que Gbagbo.»

Illustration de cet affaiblissement politique, le boycott des élections législatives d’un parti sorti de la clandestinité au début des années 90 pour devenir au début des années 2000. Une stratégie qui pourrait s’avérer plus préjudiciable que payante selon les commentateurs. Dans un éditorial au vitriol pour l’ancien président ivoirien, le quotidien burkinabè Le Pays avertit que cette tactique aura pour résultat de mener l’ancien parti au pouvoir à l’isolement politique:

«Les partis de gauche, notamment le FPI, doivent éviter de sombrer dans la léthargie. Celui-ci doit se donner les forces nécessaires de survivre à son ancien président(…) A force de bouder les urnes, le parti de Laurent Gbagbo s’expose à l’inertie politique qui peut engendrer de fâcheux phénomènes comme l’éclatement ou la mutation régressive. Ce n’est pas en restant à l’écart des sphères de décision par une auto-marginalisation inféconde que les dignitaires du FPI pourront libérer leur mentor de la CPI ou lui préparer un retour triomphal au cas où il en sortirait. Le camp d’en face ne perdra pas le temps à attendre qu’ils finissent de pleurnicher et fassent indéfiniment le deuil de leur gourou pour occuper le terrain.»

Les héritiers entre deuil et résistance

Ceci dit, les disciples de Gbagbo ne sont pas inactifs, loin de là. En l’absence de leur père spirituel, ces nostalgiques appellent de leur vœux un retour improbable du président déchu et s’organisent dans une attitude de résistance. C’est ce que révèle L’Intelligent d’Abidjan qui a couvert une manifestation partisane se tenant à l’occasion de l’an 1 de l’après Gbagbo:

«C’est la bâtisse ayant servi de QG de campagne à Laurent Gbagbo en 2010 qui a accueilli la cérémonie de commémoration du 11 avril du côté du FPI. Les cadres et militants du parti pour la plupart vêtus de noir ont suivi de bout en bout les activités concoctées à cet effet. Musique et danse dans le recueillement, mais surtout une conférence débat précédée de cinq minutes de silence.»

Et le titre abidjanais d’ajouter que les partisans de Gbagbo envisagent «avec optimisme le réarmement moral en vue de la lutte», selon les mots de l’ancien ministre Sébastien Dano Djédjé président du comité d’organisation dans son discours d’ouverture.

Pour les thuriféraires du Woody (autre surnom de Laurent Gbagbo), la date du 11 avril est un jour funeste à marquer du sceau de la malédiction en Côte d’Ivoire. Ancien ministre du budget sous Gbagbo, Koné Katinan Justin, qui s’en proclame porte-parole, va jusqu’à déclarer dans une tribune publiée par le quotidien Notre Voie que «Le 11 avril marque un recul de notre humanité!»

Dans une tribune aux accents lyriques adressée à La Dépêche d’Abidjan, le blogueur Joseph Marat aspire à ce que le jour se lève après cette longue nuit:

«Depuis ce jour, la ligne de front qui divisait le pays en deux s’est transposé dans les cœurs. Les Ivoiriens sont divisés et ils se parlent désormais à demi-mot. Craignant pour les uns d’être traités d’envahisseurs barbares à la solde de forces néocoloniales et cachant pour les autres l’espérance d’une résurrection suite à l’intervention d’une justice divine qui viendra rafistoler le tissu de notre société mis en lambeau par les forces du rattrapage ethnique.
A l’occasion du retour de cette date que beaucoup auraient gommé de leur agenda s’il leur était donné le pouvoir d’agir sur le temps, nous avons décidé de nous recueillir (…)  En face ils ont décidé de célébrer à leur manière cette date du 11 avril. Comment le feraient-ils sans faire droit à l’imposture? En réalité qu’est-ce qu’ils célébreraient le jour commémoratif de la ruine de l’Etat de Côte d’Ivoire? Vont-ils organiser un défilé des chars français et onusiens sur la place de la République pour saluer la ‟capture″ d’un président de la République et la perte de notre dignité de peuple souverain? Ce jour-là n’est pas celui de la victoire de Dramane Ouattara (…) Alors allez comprendre ce qui peut bien se passer dans la tête des personnes qui célèbrent le jour de la honte en dansant sur les ruines de leur patrie. Pour notre part, nous avons décidé de nous recueillir en attendant l’aurore. Parce que pour le peuple de Côte d’Ivoire la nuit est tombée sur son histoire le jour de l’arrestation du président Laurent Gbagbo.»

Abdel Pitroipa

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Abdel Pitroipa est journaliste à SlateAfrique

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