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Des supporteurs de Omar Souleiman arborent son portrait. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany
Des supporteurs de Omar Souleiman arborent son portrait. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

Egypte: les pro-Moubarak peuvent-ils reprendre le pouvoir?

Omar Souleiman, le dernier vice-président d'Hosni Moubarak, est décédé aux Etats Unis à l'âge de 76 ans. Sa candidature à l'élection présidentielle faisait craindre un retour des pro-Moubarak sur la scène politique égyptienne.

Mise à jour du 19 juillet 2012: Omar Souleiman, l'ex-numéro 1 des Renseignements égyptiens et dernier vice-président d'Hosni Moubarak, est décédé aujourd'hui aux Etats-Unis à l'âge de 76 ans. Ce dernier avait également déposé sa candidature à l'élection présidentielle égyptienne de mai-juin 2012, mais celle-ci avait été rejetée. 

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On prend les mêmes et on recommence: le 6 avril dernier, Omar Souleiman, chef des services secrets et exécutant de longue date du président égyptien déchu, Hosni Moubarak, a annoncé qu’il «se soumettrait à la volonté du peuple» et proposerait sa candidature à la fonction présidentielle. Le premier tour de l'élection est prévu les 23 et 24 mai 2012.

Sa déclaration a déclenché un séisme politique au Caire: pour la première fois, un candidat semblait envisager de revenir sur la révolution de février 2011, qui renversa Moubarak mais pas nécessairement son régime.

Souleiman, militaire de carrière décrit comme le «consigliere» de Moubarak dans un câble du département d’État américain publié par WikiLeaks, a déjà tenté de se positionner en alternative des Frères musulmans, qui connaissent un nouvel essor. Dans une interview datée du 9 avril, il explique avoir reçu des menaces de mort de la part de membres de ce groupe autrefois interdit, et rejette les insinuations sur son appartenance à l’ancien régime.

«Si j’ai été chef des renseignements puis vice-président pendant quelques jours, cela ne signifie pas que je faisais partie du régime contre lequel le peuple s’est révolté» a-t-il revendiqué.

Qui est Omar Souleiman?

Né dans la misère dans la ville de Qena, en Haute Égypte, il a suivi une carrière militaire qui lui a permis d’accéder aux plus hautes fonctions. Selon The Struggle for Egypt, de Steven Cook, il reçut une formation supérieure à l’académie militaire moscovite de Frounzé, puis à la John F. Kennedy Special Warfare School de Fort Bragg, en Caroline du Nord.

En 1993, il fut nommé à la tête du Directorat des renseignements généraux égyptiens, agence hybride responsable de la gestion des menaces nationales et internationales, et fut le bras droit de Moubarak jusqu’à la révolution de l’année dernière.

Dans une tentative désespérée d’apaiser la colère populaire, Moubarak nomma Souleiman vice-président fin janvier et le chargea de formuler la réponse du gouvernement au mouvement de protestation naissant.

Maintenant que Souleiman est de retour sous le feu des projecteurs, jetons un œil sur les points forts de sa longue carrière.

Faire le sale boulot pour les Occidentaux 

Jane Mayer, du New Yorker, a décrit Souleiman comme «le partenaire de la CIA en Égypte pour les extraditions», le programme par lequel l’agence américaine de renseignements enlevait des terroristes présumés dans le monde entier et les envoyait en Égypte pour des interrogatoires souvent violents.

Dans son livre The Dark Side, Mayer cite l’ambassadeur américain en Égypte de l’époque, Edward Walker, expliquant que Souleiman comprenait les inconvénients de «certaines des choses négatives dans lesquelles les Égyptiens s’étaient impliqués, de la torture, entre autres. Mais il n’était pas particulièrement délicat, en fait

«Les méfaits (de l’Égypte) à la fois en termes de droits de l’homme et de répression de la démocratie étaient critiqués chaque année à la fois par le Congrès et le département d’État» écrit Stephen Grey dans Ghost Plane, un livre sur le programme d’extradition de la CIA.

«Mais dans l’ombre, des hommes comme Omar Souleiman, l’espion et le membre de la police secrète le plus puissant du pays, faisaient notre boulot, le genre de boulot que les pays occidentaux n’ont pas du tout envie de faire eux-mêmes.»

Des bâtons dans les roues du Hamas

Tout au long de la carrière de Souleiman se retrouve le fil conducteur d’une hostilité constante envers les islamistes, à la fois dans le pays et à l’international.

C’est pour cette raison qu’il fut longtemps l’un des responsables du Caire qui essaya de la manière la plus agressive de limiter la montée en puissance du Hamas dans la bande de Gaza voisine. Dans un câble du département d’État dévoilé par WikiLeaks, Souleiman promet à un interlocuteur israélien d’empêcher les élections législatives palestiniennes de 2006, où le parti islamiste avait toutes les chances de gagner de nombreux sièges.

«Il n’y aura pas d’élections en janvier» aurait assuré Souleiman. «Nous y veillerons

Il n’y parvint pas pourtant, et le Hamas remporta la majorité au Conseil législatif palestinien. Plus tard, Souleiman travaillerait à la négociation de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas et tenterait de réconcilier le Hamas et Mahmoud Abbas, président de l’autorité palestinienne, mais sa méfiance à l’égard de l’organisation demeura inchangée. «Je connais ces gens» déclara-t-il après la victoire électorale du Hamas.

«Ce sont les Frères musulmans, et ils ne changeront pas. Ce sont des menteurs, et ils ne comprennent que la force.»

Après la prise du pouvoir par le Hamas dans la bande de Gaza en juin 2007, Souleiman collabora avec Israël pour empêcher les produits alimentaires d’entrer dans la région afin d’affaiblir le parti islamiste. Souleiman «nous a dit que l’Égypte voulait que Gaza ait “faim” ‘mais pas qu’elle “meure de faim”» peut-on lire dans un câble de WikiLeaks de décembre 2007.

Garde du corps de Moubarak

La fortune commença à sourire à Souleiman en 1995 lorsqu’il convainquit Moubarak, malgré les objections du ministère des Affaires étrangères, de se rendre à un sommet de l’Union africaine organisé en Éthiopie dans une limousine blindée. Des militants islamistes tendirent un guet-apens au cortège de voitures égyptiennes peu après son arrivée en Éthiopie, criblant la limousine de balles, mais Moubarak s’en sortit indemne grâce aux précautions de Souleiman.

Après cet épisode, son rôle de confident présidentiel le plus écouté en matière de sécurité ne fit que croître. «Il raconte tout ce qu’il se passe à Moubarak» rapporta un général égyptien à la retraite.

«Après 22 ans au pouvoir, les membres de la gérontocratie qui entourent le président lui disent ce qu’ils croient qu’il veut entendre. Souleiman dit à Moubarak les choses telles qu’elles sont.»

Une ligne directe avec Jérusalem

Peu après l’entrée de Souleiman dans la course, le bras politique des Frères musulmans a lancé sa première salve contre lui. Un photocollage le montre souriant et serrant la main de certains des plus célèbres dirigeants israéliens, dans une affiche électorale proposant sa candidature…en hébreu. Le fait que Binyamin Ben-Eliezer, membre de la Knesset israélienne et ancien ministre de la Défense, ait approuvé la candidature de Souleiman comme étant «bonne pour Israël» n’a rien arrangé.

En effet, il n’est un secret pour personne que Souleiman a longtemps été le lien avec le régime de Moubarak en qui Israël avait le plus confiance.

Un responsable israélien a confié au Washington Post que Souleiman entretenait une bonne relation de travail avec le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahu, et que les deux dirigeants partageaient la même inquiétude face à l’influence croissante de l’Iran. L’ancien chef du Mossad Meir Dagan, qui fut l’homologue de Souleiman en Israël pendant des années, prédit également en novembre 2011 qu’Omar Souleiman serait le prochain président égyptien.

À chaque fois qu’une crise impliquant le Hamas se déclenchait, Souleiman intervenait pour négocier une solution.

Dans le cadre de ses tentatives de négociation de cessez-le-feu à Gaza, le chef des services secrets œuvra à la libération du soldat israélien Gilad Shalit —même si les deux camps n’acceptèrent un échange de prisonniers qu’après la chute de Moubarak.

Un câble WikiLeaks de 2007 laisse aussi penser que le gouvernement égyptien incitait à davantage, et non à moins d’intervention israélienne à Gaza —allant jusqu’à inviter les Israéliens à se réinstaller dans le Couloir de Philadelphie, zone tampon de 14 km de long entre Gaza et l’Égypte.

«Dans leurs moments de plus grande frustration, (le maréchal Mohamed Hussein) Tantawi et Soliman ont chacun revendiqué que l’armée de défense d’Israël serait la “bienvenue” si elle venait à envahir de nouveau le Couloir de Philadelphie, pour peu qu’elle estime que cela arrêterait la contrebande» rapportait le câble.

David Kenner

Traduit par Bérengère Viennot

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