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Ahmed Ben Bella (au centre) en compagnie de Hocine Aït Ahmed et Abdenou Ali Yahia, janvier 1995. © REUTERS/Paolo Cocco
Ahmed Ben Bella (au centre) en compagnie de Hocine Aït Ahmed et Abdenou Ali Yahia, janvier 1995. © REUTERS/Paolo Cocco

L’Algérie ne sait pas quoi retenir de Ben Bella

Avec le décès d'Ahmed Ben Bella, les Algériens revisitent la carrière de leur premier président. Un personnage controversé pour certains, peu connu des jeunes générations pour d’autres.

La plupart des titres de la presse algérienne font dans la sobriété depuis l’annonce, le 11 avril, du décès d’Ahmed Ben Bella, le premier président de l’Algérie indépendante (entre 1962 et 1965).

«Ben Bella est mort», titre sobrement le quotidien El Watan avant de revenir sur la confusion qui avait déjà entouré l’état de santé de l’ancien président, depuis le début de l’année, et que le journal lui-même avait relayée. El Watan retrace ensuite la carrière politique de Ben Bella, depuis son élection comme conseiller municipal de sa ville natale, Maghnia, dans l’Ouest algérien, en 1947, jusqu’à son renversement par Houari Boumediene, en 1965, en passant par toute la lutte pour l’indépendance.

Le journal fait également parler un des proches de l’homme d’Etat disparu. Un certain Nourredine Lalam, rencontré à Maghnia, le village du défunt qui confie que «Ben Bella souhaitait être enterré à côté de sa mère au cimetière Lalla Maghnia».

Pourtant, comme le confirme Dernières Nouvelles d’Algérie (DNA), Ahmed Ben Bella sera bien inhumé le 13 avril, au cimetière d’El Alia, dans la banlieue est d’Alger, la capitale du pays. Si le journal revient lui aussi sur le parcours politique de l’homme d’Etat, il ne se prive pas de remettre en lumière quelques polémiques.  

«Porté au pouvoir en 1962, avec le concours de l’armée des frontières dirigée par le colonel Houari Boumediene, Ben Bella sera renversé par celui-ci, le 19 juin 1965, après un coup d’Etat militaire, dont Abdelaziz Bouteflika fut un des principaux instigateurs», écrit le quotidien en ligne algérien.

Polémiques et controverses

DNA semble d’ailleurs voir dans les huit jours de deuil national décrété par Abdelaziz Bouteflika, comme un signe de rapprochement entre les deux hommes. Dernières Nouvelles d’Algérie parle même des «largesses de Bouteflika» et explique:

«Devenu très proche du président Bouteflika sur le tard, Ahmed Ben Bella a soutenu la politique de réconciliation nationale prônée par le chef de l'Etat algérien, avant de bénéficier des largesses de ce dernier. Ahmed Ben Bella avait notamment bénéficié d'une villa dans la nouvelle résidence d'Etat des Clubs des Pins, sur le littoral ouest d'Alger, alors que ses soins médicaux, ceux de sa femme, décédée en mars 2010, et leurs déplacements en France, ont été pris en charge par la présidence.»

Par ailleurs, le journal poursuit sur un ton tout aussi polémiste et évoque ce qu’il appelle les «amitiés» de Ben Bella avec feus les ex-dirigeants irakien et libyen, Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi.  

«Panarabiste convaincu, tiers-mondiste, Ben Bella qui nouera des amitiés intéressées avec le colonel Kadhafi ainsi qu'avec le tyran de Bagdad, Saddam Hussein, reviendra en Algérie en septembre 1990, à la faveur de l'ouverture politique de 1989, pour militer au sein de son parti, le MDA (Mouvement pour la démocratie en Algérie), avant de se retirer progressivement de la scène.»

C’est d’ailleurs sur ces liaisons polméiques que surfe aussi le site d’information Tout sur l’Algérie (TSA).

Au lendemain du décès de Ben Bella, TSA titre en ouverture de sa page d’accueil: «Un historique controversé s’en va». Tout sur l’Algérie parle d’Ahmed Ben Bella comme d’un «grand manœuvrier», et s’interroge sur la complicité qui se nouera plus tard entre lui et l’actuel chef de l’Etat algérien.

Pourtant, ajoute le journal «Bouteflika était un "lieutenant" de Boumediene lorsque Ben Bella fut renversé et assigné à résidence. (…) Et Bouteflika s’est déplacé même à l’aéroport, un geste rare et fort, lors du décès de l’épouse de Ben Bella».

Et l’auteur de l’article de conclure: 

«S’il a certainement emporté des secrets avec lui, Ben Bella n’a pas fait l’ultime geste qui devait accompagner son soutien à la réconciliation nationale: présenter ses excuses à tous ces grands dirigeants de la révolution aujourd’hui morts, auxquels il a mené une bataille farouche pour… le pouvoir.»

Sobriété et paradoxes

Seul le site Algérie1.com semble chanter les louanges de celui qui est considéré comme l’une des figures historiques de la lutte pour l’indépendance algérienne. Algérie1.com reprend quasiment dans son intégralité, le message de condoléances d’Abdelaziz Bouteflika, qui estime que «les Algériens pleurent, aujourd’hui, un grand homme qui éclaira, par sa sage et clairvoyante gouvernance, les sentiers de la liberté et de l’édification de l’Etat algérien moderne».

Le quotidien Echo d’Oran consacre sa une à l’événement mais, dans les pages intérieures, traite le sujet relativement brièvement notamment en indiquant qu'«une figure de la révolution est décédée». Les générations actuelles connaissent peu la carrière de Ben Bella, fait savoir le Quotidien d’Oran. Pour le journal, peu de jeunes ont entendu parler d’Ahmed Ben Bella, et savent à peine qu’il a dirigé le pays pendant les toutes premières années de l’indépendance de l’Algérie. Pour le Quotidien d’Oran, il s’agit-là, de l’un des nombreux paradoxes de Ben Bella.

Parmi ces paradoxes, figure aussi celui dont on parle assez peu, estime le journal:

«Il a été l'un des plus féroces critiques du chadlisme alors qu'il avait été libéré par Chadli Bendjedid (ancien président de l’Algérie de 1979 à 1992, Ndlr). Et l'un des plus fervents soutiens de Bouteflika alors qu'il faisait partie du 19 juin 1965 (le coup d’Etat qui l’a renversé, Ndlr).» 

Raoul Mbog

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Raoul Mbog

Raoul Mbog est journaliste à Slate Afrique. Il s'intéresse principalement aux thématiques liées aux mutations sociales et culturelles et aux questions d'identité et de genre en Afrique.

 

 

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