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Un militaire malien à Kati, près de Bamako. REUTERS/Luc Gnago
Un militaire malien à Kati, près de Bamako. REUTERS/Luc Gnago

Qui veut mourir pour le Nord-Mali?

L’option militaire, brandie par l’Afrique de l’Ouest, n’est pas la solution et ne peut être qu’un moyen de pression pour ouvrir des négociations.

L’Afrique de l’Ouest tape du poing sur la table (et le fait savoir). Une force militaire en attente va être activée, va être envoyée au nord du Mali pour rétablir l’«intégrité territoriale» de ce pays sahélien, claironne-t-elle. Tremblez, rebelles touareg et combattants islamistes, nous arrivons!

Mais est-ce aussi simple? Le 5 avril, les chefs d’état-major de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) se sont réunis à Abidjan. Mais rien de concret n’en est sorti.  Avant de traduire les beaux discours en réalité tangible sur le terrain, il faut encore répondre à quelques questions.

Qui va intervenir?

Le poids-lourd de l’organisation régionale, c’est évidemment le Nigeria et ses 160 millions d’habitants. Son armée est déjà intervenue dans le cadre d’une mission militaire régionale au Liberia et en Sierra-Leone dans les années 90. Avec des résultats très controversés.

De plus, l’armée nigériane est déjà bien occupée avec les attaques à répétition du mouvement islamiste Boko Haram, qui déchirent tout le nord musulman du pays. Et elle est réputée avoir la main lourde, frappant sans faire trop de distinction les islamistes présumés et les civils innocents.

Les organisations de défense des droits de l’Homme ont à plusieurs reprises pointé du doigt ces violations. Sans grand résultat pour l’instant. Comment se comporterait la troupe nigériane au Mali? Ou elle risque en plus de se trouver nez-à-nez avec des membres de Boko Haram, signalés à Gao…

A part le Nigeria, qui d’autres peut intervenir? Le Burkina Faso? Une partie de son armée s’est mutinée l’an dernier contre l’autorité de Blaise Compaoré, au pouvoir depuis près d’un quart de siècle et médiateur dans la crise malienne. Serait-il judicieux de l’envoyer se battre contre des islamistes surarmés dans un pays voisin?

Et la Côte d’Ivoire? Son armée est en encore en grande partie en devenir. Pour l’instant, le gros des troupes est constitué d’ex-rebelles des Forces nouvelles qui n’ont de militaires que le nom. Et surtout pas la discipline. La grande réforme des forces armées ivoiriennes est dans les placards depuis un an.

Comment envoyer ce corps hétéroclite combattre dans un pays étranger?

Le Sénégal? Ce pays dispose de vrais militaires professionnels, déjà engagés dans de nombreuses missions de maintien de la paix de l’ONU sur le continent. Mais faire couler le sang des soldats sénégalais en plein désert malien sera-t-il la première priorité du nouveau président Macky Sall? Il est permis d’en douter.

Et une lancinante question revient toujours : qui est prêt à mourir pour libérer le Nord-Mali de ses islamistes ?

Une armée «débandée»                                              

La force militaire ouest-africaine ne pouvait pas intervenir tant que la junte clownesque du capitaine Sanogo était au pouvoir. Cela aurait légitimé l’autorité des putschistes et les chefs d’Etat de la région, jamais à l’abri d’un coup de sang de la troupe chez eux, ne voulaient pas de cela.

De plus, ces putschistes qui ont eu l’idée saugrenue de renverser un président démocratiquement élu un mois avant la fin de son deuxième et dernier mandat allaient vite sombrer dans les oubliettes de l’histoire. Une transition politique est en cours à Bamako, avec un président et un gouvernement par intérim, qui va clore la parenthèse tragico-comique du putsch du 22 mars.

Une fois le pouvoir de transition installé, il pourra légitimement faire appel à l’aide militaire de la Cédéao. Mais les putschistes, notamment le capitaine Sanogo, sont déjà en train de négocier des postes hauts placés au sein de l’armée. Et refusent toute intervention étrangère.

L’armée malienne s’est «débandée». Elle a subi la plus grave humiliation de son histoire. Elle a été piétinée par une poignée de rebelles et d’islamistes. L’armée a battu en retraite en abandonnant sans grand combat son état-major régional de Gao et la ville sainte de Tombouctou. L’arrivée de troupes ouest-africaines risque fort d’être l’humiliation de trop.

Le Mali a besoin de son armée, une armée républicaine, forte et fière, qui se bat pour protéger ses citoyens. Une armée bien équipée et correctement payée. Mais aujourd’hui, l’armée est à reconstruire entièrement, avant d’éventuellement partir à l’assaut du Nord.

Avantage aux rebelles

Les rebelles touareg et les groupes islamistes ont aujourd’hui l’avantage. Ils sont bien armés et très motivés. Très mobiles, ils connaissent parfaitement le terrain. Ils ont des moyens de communication moderne leur permettant de coordonner leurs actions.

Ils maîtrisent très bien la propagande, notamment la diffusion de vidéo d’exécutions sur internet. Et sont en train de se renforcer en constituant une véritable Légion islamiste internationale. Des Nigérians de Boko Haram, des Somaliens des Shebab sont déjà arrivés pour leur prêter main forte.

Le Sahel constitue désormais un puissant aimant pour tous les «fous de Dieu». Une nouvelle frontière pour faire triompher la charia (loi islamique). Il faudra beaucoup de motivation aux troupes ouest-africaines pour se battre contre ces salafistes.

D’autant plus que le terrain, le désert, leur est peu familier et peut s’avérer très hostile.

De plus, comment vont réagir les opinions publiques des pays engagés dans cette force ouest-africaine lorsque les premiers cercueils vont être rapatriés au pays? Comment justifier une telle guerre à Abuja, Abidjan ou Dakar?

Pour de nombreux observateurs, le Nord-Mali est devenu un cancer. Dont les métastases se répandront bientôt dans le sud de l’Algérie et de la Libye et dans le nord du Niger. La seule issue possible semble être la négociation. Avant qu’il ne soit trop tard.

Adrien Hart

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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