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Le chanteur Spoek Mathambo © Dakin Hardwick
Le chanteur Spoek Mathambo © Dakin Hardwick

Et si l'Afrique devenait une terre de science-fiction

Le continent africain ne véhicule pas la culture de la science-fiction, mais il pourrait constituer un terreau fertile. Avec un milieu littéraire, cinématographique et surtout musical fécond.

La science-fiction et l'Afrique? On pensait cet univers de toutes les collisions et de tous les possibles réservé majoritairement aux vieux et nouveau continent, d'où avait surgie, pour rester dans le Noir, la singulière nébuleuse des artistes américains roulant sous casaque «afro futuriste»: de Sun Ra à DJ Spooky pour faire court. 

Un genre encore peu développé sur le continent

Plutôt qu’imaginer des utopies, la science-fiction contemporaine met généralement en scène le pire des mondes de demain, sa contre-utopie, ou dystopie. Or, le continent devait déjà composer avec ce chaos ambiant. Dans un monde ou notre demain, c'était déjà aujourd'hui pour le citoyen vivant au sud du Sahara –son Ouest ne fût-il pas au tournant des années 80 le terrifiant laboratoire, aujourd'hui oublié, du Consensus de Washington, dont l'Europe du sud vit aujourd'hui une version 2.1?– l’Afrique de la création avait d'autres choses à dire.

D'autres urgences à écrire, danser, filmer, photographier, sculpter, installer ou peindre. S'il y avait bien une remarquable science de la vision et de la diction –incarnée aujourd'hui par la vitalité de la scène afro rap– la science fiction restait, finalement, un luxe d'expatriés. Il y avait bien eu quelques tentatives, tel «Les Saignantes», et ses goules du futur immortalisées par le réalisateur camerounais Jean Pierre Bekolo, mais rien qui puisse incarner une réelle tendance.

Et voilà que l'Afrique anglophone, et particulièrement l'Afrique du Sud, soit la nation la plus ouverte aux icônes de la mondialisation, est tranquillement en train de déglutir la sous-culture de la science-fiction pour la transformer en un mash-up ou le local compose avec les codes de l’ultra modernité globalisée, la magie avec la haute technologie. S'il y avait un kilomètre zéro à ce mouvement de réappropriation du futur, certes encore embryonnaire, il démarrerait chez les afronautes de la revue panafricaine Chimurenga, basée au Cap. C'était à l'occasion de leur numéro annuel nommé «Satan's Echo Chamber», au milieu des années 2000.

Depuis, sous l'instigation de son metteur en idées camerounais, l’éditeur Ntone Edjabe, la revue, et son équipage de plumes internationales (sociologues, journalistes, cartographes, poètes, écrivains, photographes…), unies par le même tropisme africain, ont ouvert le continent à une nouvelle écriture holistique osant jouer –et se jouer– de l’avenir le plus improbable.

Récompensé fin 2011 du prestigieux Prince Claus Award, Chimurenga  reste, par ses thématiques et ses collisions spatiotemporelles, à la pointe de ce  mouvement, comme en témoigne le nom donné à sa web radio, cofondée par le musicien Neo Muyanga, autre terrestre extra: Pass; Soit Panafrican Space Station.

L’avant-garde Sud-Africaine

 Même s'il n'est pas issu de la même sphère d'artivistes,  le film District 9, signé par le réalisateur sud-africain Neil Blomkamp, sera sans doute considéré dans le futur comme le premier film grand public du genre à nous provenir du continent noir. Autre exemple témoignant du bouillonnement sud-africain: «Zoo City» de l’écrivain Lauren Beukes. Encore méconnu chez nous (traduit en français aux éditions Eclipse, il commence à créer un certain buzz, comme on dit, chez les amateurs français) mais déjà primé dans le monde anglo-saxon d’un prestigieux Prix Arthur C Clarke, l’homme de 2001, «Zoo City» offre une plongée dans un Johannesburg du futur (mais est-ce vraiment le cas?) encore plus glauque, létal, et surtout magique.

Chaque criminel condamné s’est en effet vu confier un animal, les aposymbiotes, dont ils doivent prendre soin…au risque de perdre leur propre vie si celui-ci disparait. Dans ce monde dé/réfracté, Zinzi December joue la figure de la privée sous influence sangoma (du nom des tradi-praticiennes sud africaines) puisque capable de voir et de retrouver des objets perdus par une personne ; dans ce cas, un riche producteur de disque qui va confier à notre Zinzi la mission de retrouver l’un de ses artistes.

Dans «Zoo City», Lauren Beukes fait référence à Nhtato Mokgata, connu sous le nom de scène de Spoek Mathambo. Le jeune homme de 26 ans n’a rien d’inventé, puisqu’il existe vraiment! Mais il ne dépareillerait dans un Jo’burg des années 2030 tant son univers et sa musique composent déjà une sorte de bande son du futur:

«Je ne saurai dire s'il y a une réelle famille d’esprit sud africaine qui se développe autour de la science-fiction» expliquait-il fin janvier de passage sur Paris «Ce qui est sûr c’est que je connais bien tous ceux qui y sont associés, dont Lauren Beukes. Quant à la revue Chimurenga, c’était un de mes modèles lorsque j’avais créé en 2003 Levitation, un magazine de cultures urbaines. Plus globalement, la science fiction est un thème que j’apprécie particulièrement; Neuromancien, de l’américain William Gibson, est un livre qui a beaucoup compté pour moi lorsque j’étais adolescent. Tout comme  Philip K. Dick»

Fin des années 2000, on avait enfin découvert Spoek Mathambo en solo avec son ébouriffant premier album nommé «Mshini Wam», (mitraillette). Une référence osée, puisque revisitant en version électro rock une chanson continuant à fâcher et tacher dans le pays: l’hymne de la branche armée (Umkoto se Siswe) d’une ANC qui était encore un mouvement de libération nationale, reprise début 2009 lors de sa campagne électorale par le président sud-africain Jacob Zuma. Un clip monstrueux sous influence vaudou reprenant le «She Lost Control» de Joy Division, réalisé par son compatriote, le photographe Pieter Hugo, avait fini par asseoir la réputation de ce geek sur la toile avant de lui ouvrir la porte des clubs (tels le Social club sur Paris) et scènes internationales

Le domaine musical, déclinaison majeure de cette sous-culture

Depuis, Nhtato, né  à Soweto, n'a pas arrêté d'engranger du son et des références, jamais là ou on l'entend, jamais là ou on l'attend pour un artiste catalogué noir sud-africain. «Bébé du rap», nerd austral ayant nourri sa culture de tout et de rien, cet ancien étudiant en médecine, fasciné par la biochimie, a en effet poursuivi une sorte de travail de laborantin des beats, comme s’il s’amusait à étudier les interactions entre rythmes et cultures à priori antinomiques. Il suffit d'écouter l'un de ses projets sous nom de code Nombolo One où les classiques de la musique sud africaine  (signés Brenda Fassie, Letta Mbulu, ou Ladysmith BlackMambazo…) sont nettoyés au karcher techno. Et le revoilà, encore plus haut, toujours plus loin dans l'espace, avec l'imprévisible «Father Creeper» (distribué en France par le label Pias), enregistré entre le Cap, sa nouvelle base, Jo’burg sa ville native ou se trouve son «laboratoire» et Malmö, ville suédoise d’adoption depuis qu’il y a accompagné sa petite amie étudiante.

Diamants du sang, matérialisme, xénophobie, communautés fermées, fric à tout prix... avec ses thématiques mettant le doigt là ou ça fait mal dans la société sud africaine, l’album distille une remarquable paranoïa. Les possibles du flow sont montés sur des infrabasses comme sorties de l’habitacle d’une BMW de cyber-tsotsi roulant à 200 à l'heure vers les immeubles cariés comme des dents de l’innercity d'Hillbrow:  Dubstep, metal, maskanda zoulou, mais aussi superbes tourneries soukouss tissées par le guitariste Nicolaas Van Reenen… Et cette remarquable offensive sonique est appuyée à l'international par le tir de batterie marketing du prestigieux label américain Sub Pop.

...le même que celui qui signait Nirvana au début des années 90. Au niveau local, et ce qui semble surtout compter le plus pour Nhtato, c'est Sony Afrique du Sud qui va se charger de distribuer son disque.  On imagine la tête des relations publiques de la Major Company qui vont devoir «travailler» avec ce disque tant il dénote,  face au gospel zoulou et au kwaito aseptisé, avec ce qui sort actuellement sur le marché national. Ce qui ne semble pas inquiéter l’artiste… au contraire.

Mi angélique avec ses airs de binoclards premier de la classe , mi démon pour sa manière d’aller à l’encontre du politiquement correct de la, hum, Nation Arc en Ciel, il explique:

«Grace à ce deal avec Sony, J’espère pouvoir enfin fédérer des sud-africains autour de ma musique, afin de pouvoir promouvoir ce que je fais. Le kwaito a bénéficié d’une intense promotion alors que je n’ai jamais eu ce coup de main au pays. J’espère que ça va changer désormais. Je veux maintenant que le public sud africain me regarde comme l’un de ses enfants, et qu’il soit fier de ce que je fais. A savoir faire du son qui n’est pas propre à notre communauté mais qui la représente dignement»

Africa is the future dit un célèbre slogan. Dans ce cas, Nhtato est bien l’un de ses prophètes… avec, pour n’en citer que deux autres, la jeune réalisatrice kenyanne Wanuri Kanyu  ou l'écrivain angolais José Eduardo Agalusa dont l’ébouriffant «Barroco Tropical» (sorti en 2011 aux éditions Metaillé) est situé dans un Luanda 2020 virevoltant entre pétrodollars, violence, et magie… très très noire.

Alain Vicky

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Alain Vicky

Journaliste béninois spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: L'armée invisible ougandaise qui a combattu en Irak  Et si l'Afrique devenait une terre de science-fiction  Qui veut faire main basse sur l'or du Congo? 

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