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Des drapeaux français flottant lors d'un meeting électoral, mars 2012. ©REUTERS/Philippe Wojazer
Des drapeaux français flottant lors d'un meeting électoral, mars 2012. ©REUTERS/Philippe Wojazer

Les «Franco-Africains» votent-ils blanc?

Les Français d’origine africaine votent peu. Et ceux qui le font, donnent en majorité leurs suffrages aux partis de gauche. Décryptage.

«Si tu veux changer les choses, vote Hollande». On ne présente plus Yannick Noah. Le chanteur et ex-tennisman français d’origine camerounaise est de gauche et ne s’en cache. Le 22 janvier 2012, il a joué les chauffeurs de salle avant le grand meeting du Bourget (banlieue nord-est de Paris), qui a véritablement lancé la campagne de François Hollande, le candidat socialiste à l’élection présidentielle.

En 2007, il avait déjà apporté son soutien à Ségolène Royal par cette phrase choc: «Si Sarkozy gagne, je me casse.» Nicolas Sarkozy a gagné. Il ne s’est pas cassé, mais n’a jamais cessé de clamer son hostilité au successeur de Jacques Chirac.

Si le géniteur du désormais célèbre pivot des Bulls de Chicago ira donc voter, le dimanche 22 avril, pour l’ancien Premier secrétaire du Parti socialiste, pas sûr que son appel soit suivi par les Franco-Africains comme lui. Et pour cause. Ils votent peu.

Dans les quartiers populaires où ils habitent en grande majorité, le taux d’abstention frôle régulièrement 70%. La première explication qui paraît extravagante est donnée par Patrick Lozès.

Activiste et ancien président du Conseil représentatif des associations noires (Cran), Patrick Lozès, ambitionnait d’être candidat à l’élection présidentielle. Mais, il n’a pu obtenir les cinq cents parrainages nécessaires. Contrairement à Yannick Noah, il n’a pas encore décidé pour qui voter. Il le fera en fonction de ce que proposeront les candidats sur la diversité, l’intégration des minorités, l’immigration, le vieillissement démographique (sic) et la globalisation. 

«Certains doutent de leur légitimité à voter»

«J’ai été surpris de découvrir, quand je sillonnais la France à la quête des 500 parrainages, que peu de jeunes Français issus de familles d’origine africaine savaient qu’ils sont automatiquement inscrits sur les listes électorales dès l’âge de 18 ans», analyse pour SlateAfrique, ce Franco-Béninois, pharmacien de formation.

Deuxième explication selon lui, cette population considère, à juste titre d’ailleurs, que les partis politiques traditionnels ne s’intéressent ni à elle, ni à ses préoccupations.

Enfin, comme le constate avec effarement l’ancien candidat UDF aux élections législatives à Paris, «certains, bien qu’étant Français, n’osent même pas se mêler de la vie politique française et vont jusqu’à douter de leur légitimité à voter».

Lors de sa campagne en 2007, Nicolas Sarkozy avait réussi un grand écart magistral. Tout en tenant un discours sans concession sur l’immigration et l’insécurité, il avait plaidé en faveur de la diversité. Promettant d’instaurer une sorte d’Affirmative Action à la française en faveur des minorités visibles.

C’était la première fois qu’une personnalité politique de haut rang se saisissait, en France, de ce sujet. Le rôle de premier plan joué à ses côtés par Rachida Dati et Rama Yade avait provoqué un frémissement d’espoir certain dans les quartiers populaires des grandes villes et dans les cités des banlieues.   

«La gauche défend la vieille France»

Emmanuelle S. vivait encore en France en 2007. Depuis trois ans et demi, elle réside et travaille entre le Ghana et le Togo. Cette journaliste franco-togolaise admet que Nicolas Sarkozy, pour récupérer les voix du Front national, donne dans la démagogie. Notamment, quand il déclare vouloir réduire de moitié le nombre d’immigrés arrivant sur le territoire français.

«Ce sont des propos purement électoralistes», confie-t-elle, avant de souligner les erreurs  de Nicolas Sarkozy en matière de politique étrangère. En particulier, l’intervention militaire en Libye «dont on voit aujourd’hui les dommages collatéraux au Mali».

Pour autant, elle ne croit pas en la gauche, qui à son goût, défend la vieille France, trop repliée sur elle-même et totalement en décalage avec les profondes mutations entrain de s’opérer sous nos yeux dans le monde. Selon elle, Nicolas Sarkozy, «homme d’action sincère et spontané», est encore le mieux à même pour gérer un «pays en crise comme la France dans un monde en pleine déliquescence».

Dogad Dogui et Sekou M. sont loin de partager cet avis. Séduits par le discours volontariste de Nicolas Sarkozy sur la diversité, ils avaient voté pour lui il y a cinq ans. Le premier  qui a fondé Africagora, a même adhéré à l’UMP (le parti de Nicolas Sarkozy). Africagora est né en 1999. C’est à la fois un club et une association composée d’entrepreneurs, de cadres et d’élus originaires d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Son but, œuvrer pour l’intégration économique, l’insertion et la promotion sociale des minorités ethniques (sic).

«Sarkozy a trahi l’accord tacite qui nous liait»

Aujourd’hui, ils ne croient plus en lui.

«J’avais rallié Nicolas Sarkozy parce qu’il partageait mes idées sur la discrimination positive pour corriger la discrimination systémique dont sont victimes certains, en raison de leur lieu de résidence, de leur patronyme et de leurs origines. Et il se trouve qu’il a trahi l’accord tacite qui nous liait. Il y a eu du saupoudrage ici et là, mais rien d’irréversible inscrit dans la loi», constate Dogad Dogui.

Désormais patron d’une société de communication, ce Franco-Ivoirien qui a claqué la porte de l’UMP début 2011, ne sait pas encore pour qui voter:

«Je n’ai pas encore choisi. J’observe encore. Je ne donnerai certainement pas ma voix à Eva Joly. Mais je peux voter pour François Hollande, pour François Bayrou,  et peut-être encore pour Nicolas Sarkozy, voire pour Jean-Luc Mélenchon. Car c’est le seul qui dénonce ouvertement avec vigueur le Front national

Quant à Sékou M. il a déjà choisi:  

«Nicolas Sarkozy n’a rien fait pour nous les Franco-Africains comme il nous l’avait promis», fulmine ce volubile Franco-Malien, patron d’une société d’import-export. Cette fois, il votera pour François Hollande. Comme  Nadin K.

«J’ai toujours voté à gauche parce que je suis de sensibilité de gauche. Donc si je vote, ma voix ira à François Hollande», explique un autre «Franco-Africain», médecin urgentiste d'origine béninoise.

La question ne se pose même pas pour E.P qui a souhaité garder un anonymat total. Cet avocat Franco-Béninois spécialiste du droit du travail est en effet membre du parti socialiste.

«Le vote à gauche des Franco-Africains, une énigme»

Selon Patrick Lozès, la majorité des Français d’origine africaine qui votent, donnent leurs suffrages à la gauche. Ce qui pour lui reste une «énigme»:

«Les valeurs auxquelles ils sont sensibles, un attachement très fort à la famille, le sens du devoir, le respect des aînés, sont des valeurs de droite.»

Une énigme à laquelle, Amina M., qui votera elle aussi pour François Hollande, donne un début de réponse:  

«On n’arrête pas de stigmatiser les Africains», (sous entendu, Nicolas Sarkozy et une partie de la droite) et cela je ne le supporte plus», s’insurge-t-elle. Et cette Franco-Sénégalo-Guinéenne qui travaille dans la communication événementielle, de préciser:

«Politiquement, mon cœur est à gauche, mais économiquement il est à droite, car dans ce domaine, la gauche fait preuve d’une certaine légèreté.»

«J’ai grandi en banlieue. Et je peux vous assurer que la gauche a très mal géré ce dossier. Les maires issus de ses rangs étaient souvent invisibles sur le terrain. Comparés à ceux des municipalités gérées par la droite, nos quartiers étaient laissés à l’abandon», ajoute-t-elle.

Un témoignage édifiant qui prouve une chose. Si les Français d’origine africaine votent généralement à gauche, celle-ci est loin de soulever leur enthousiasme. Même E.P., avocat franco-béninois spécialiste du droit du travail, encarté au Parti socialiste, le confirme:

«Nous interpellons les candidats pour qu’ils parlent des problèmes concernant la diversité. Mais rien n’a bougé. La gauche préfère se réfugier derrière la République censée être une et indivisible, pour ne pas nous répondre. Pourtant, la même République a bien élaboré des lois spécifiques pour certaines catégories sociales, notamment les femmes et les handicapés.»

Valentin Hodonou 

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Valentin Hodonou

Valentin Hodonou. Journaliste béninois. Spécialiste de l'Afrique.

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