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Manifestants de la marche du 7 avril. © Jacques-Alexandre Essosso, tous droits réservés.
Manifestants de la marche du 7 avril. © Jacques-Alexandre Essosso, tous droits réservés.

La diaspora malienne au chevet d'un pays malade

Déjà en proie à de graves troubles dans le Nord, le Mali doit faire face à une profonde crise politique. Une situation qui inquiète la diaspora malienne de France.

Les premiers mois de 2012 sont plus qu'agités au Mali. Mi-janvier, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), territoire situé dans le nord du Mali, lance une offensive et s'en prend à plusieurs villes du pays. Cette série d’attaques marque le début d’une nouvelle rébellion touarègue.

Le 22 mars, la junte malienne menée par le capitaine Amadou Aya Sanogo renverse le président Amadou Toumani Touré (ATT). Le motif invoqué par les militaires pour effectuer ce putsch, la mauvaise gestion de la crise du Nord-Mali par le chef de l’Etat.

Montreuil, le petit Mali de France

En France, la diaspora malienne suit avec attention l’évolution de la crise, particulièrement à Montreuil. Parfois surnommé «Bamako-sur-Seine», cette ville de Seine-Saint-Denis située près de Paris compte un nombre important de ressortissants maliens. Une grande partie de cette population vit dans des foyers.

 Foyer Edouard Branly à Montreuil. ©Jacques-Alexandre Essosso, tous droits réservés.

Ce vendredi 6 avril, la crise malienne est au cœur des préoccupations au foyer Branly. La majorité des résidents interrogés condamne le putsch. Dans l’un des pays les plus stables de la région, le coup d’Etat de la junte militaire est mal perçu par la diaspora.

«Ce coup d’Etat, c’est pas bon. Il fallait attendre que le président se retire», déclare Wali, au bar du foyer.

Djibril consomme au comptoir mais n'est pas résident. Sa femme et ses deux enfants vivent à Bamako.

«J’étais outré. Je suis contre le coup d’Etat. Sanogo a fait n’importe quoi, je pense qu’il y avait d’autres solutions.»

Dans l'ouest du Mali, rien de nouveau

Au bar, les discussions se cristallisent essentiellement autour du coup d’Etat du 22 mars. La plupart des résidents du foyer viennent de Kayes et ses environs (dans l’ouest du pays). Les habitants de cette région sont éloignés des préoccupations du Nord-Mali.

 «J’ai appris récemment qu’il y avait des Touaregs au Mali», raconte Djibril.

Certains ignorent même tout du conflit:

«C'est une région très pauvre. La plupart des gens sont illétrés. Ils sont peu renseignés et n'ont pas un accès facile aux médias», explique ce dernier.

Oory, un autre habitant du foyer, précise que le conflit du Nord-Mali ne date pourtant pas d'hier:

«Ca fait des années que les rebelles sont dans le Nord. Ils ne font rien. Parfois, il y avait des troubles et l'Etat donnait de l'argent pour calmer la situation.»

Entre 1962 et 1963 éclate la première rébellion touarègue. Durant 50 ans, le nord du pays subit de nombreux troubles. Mais l’insurrection menée par le MNLA, début 2012, reste à ce jour la plus sérieuse. A tel point que le 6 avril, la rébellion touarègue proclame l’indépendance de l’Azawad. Cette déclaration est rejetée par la communauté internationale.

Si les habitants du foyer n’approuvent pas les méthodes des militaires, ils n’en défendent pas pour autant le bilan d’ATT. Elu à la tête du pays en 2002, réélu en 2007, Touré ne faisait pas l’unanimité au sein de la population.

«Son régime était totalement corrompu», assène Mamadou.

Outre la corruption, on lui reproche avant tout son incompétence à gérer la crise du Nord-Mali:

«ATT a laissé les Touaregs entrer au Mali avec des armes. La France lui a dit d’acheter des armes. Il a affirmé qu’il en avait pas besoin», tonne un Guinéen du foyer.

«ATT a accueilli les mercenaires dans son palais», avance Djibril. Ce dernier fait référence aux groupes armés à la solde de Kadhafi, qui ont quitté la Libye à la chute du dictateur.

Certains maliens attribuent les maux du pays au conflit libyen: 

«Des gens de Libye sont venus au Mali pour foutre la merde.»

Le coup d’Etat n’a pas que des conséquences politiques dans le pays. Le 2 avril, à la suite du putsch de la junte militaire, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), dirigée par Alassane Ouattara, a instauré un embargo diplomatique, économique et financier sur le Mali. Une mesure qui touche directement la population du pays.

«Les prix du lait, du sucre et du riz ont augmenté», raconte Oory.

Consciente de la gravité de la situation, la diaspora malienne s'organise pour soutenir la population du pays. Aussi, une manifestation est-t-elle organisée le 7 avril à Paris.

              Un résident du foyer arbore le T-shirt prévu pour la manifestation. © Tous droits réservés.

Une manifestation pour l'union et la paix

«Mali un et indivisible», «la paix au Mali», tels sont les slogans que l’on pouvait entendre dans la foule et lire sur les pancartes, samedi 7 avril. La manifestation est un appel à la paix. L'ensemble des manifestants souhaite que la situation au Mali s'apaise, et rejette la déclaration d'indépendance du MNLA. 

La veille de la manifestation, la diaspora malienne est exaucée en partie, la junte militaire s'étant engagé à quitter le pouvoir et permettant ainsi un retour à l'ordre constitutionnel. La manifestation conserve néanmoins tous son sens. Et dans le milieu de l'après-midi, la marche débute à Boissière, dans le XVIe arrondissement de Paris.

Au milieu des anonymes, des personnalités ont fait le déplacement de l’animateur Claudy Siar au journaliste Sylvère-Henri Cissé, en passant par Jean-Pierre Brard, ancien maire communiste de Montreuil (1984-2008). Figure incontournable du rap français, Mokobé, d’origine malienne, tenait à être présent, «en tant que patriote».

«Toutes les souffrances qui touchent l’Afrique me concernent, c’est la Terre Mère. […] Le Mali est un pays uni, indivisible. Aujourd’hui, on veut nous faire croire que le pays doit être divisé en deux parties comme un gâteau.»

«Les choses ont été mal gérées. La junte, qui a bien voulu faire au début, a tout mélangé finalement, et cela a profité aux rebelles qui ont pris la moitié du Mali.»

Nommée au césar du meilleur espoir féminin pour son rôle dans Bamako d’Abderrahmane Sissako, l'actrice Aïssa Maïga est particulièrement concernée par la crise qui touche le pays:

«Plusieurs éléments m’ont poussée à venir à cette manifestation. En 15 jours, la situation au Mali s’est détériorée de façon catastrophique. De plus, toute ma famille paternelle est au Mali dans la région de Gao (dans le nord du pays), à Ansongo.»

« A cela s’ajoute l’urgence sanitaire dans laquelle était déjà le Mali, le putsch qui, depuis hier soir, fort heureusement, a laissé place au retour à l’ordre constitutionnel au Mali, l’embargo qu’il y avait jusqu’à hier, le terrorisme islamiste, la loi de la charia qui a déjà été appliquée dans la ville de Tombouctou. Il y a une conjonction d’évènements qui ne peut que mobiliser les Maliens de France ou les descendants de Maliens de France dont je fais partie.»

                                          © Jacques-Alexandre Essosso, tous droits réservés.

La foule avance et scande des slogans appelant à la paix et à l'unité, alternant entre le français et le bambara, une langue nationale du pays. La manifestation est également l'occasion de saluer les pays voisins.

«La manifestation est un appel à l’union du pays. Mais pas seulement, c’est également un appel à l’union des pays de la région pour lutter contre le terrorisme. Parce qu’aujourd’hui le terrorisme ne concerne pas qu’un seul pays. ll concerne l’Algérie, la Mauritanie, le Niger, le Nigeria. Il faudrait une action concertée pour que ces branches armées radicales qui comptent en ce moment faire du Mali une République islamique soit éradiquées», rappelle Aïssa Maïga.

«Il faut aussi une action concertée au niveau des pays d’Afrique de l’Ouest parce qu’on sait que le Mali n’a pas les moyens militaires de lutter seul contre la rébellion touarègue.»

La France, un partenaire si discret

Les Maliens du foyer et de la manifestation souhaiteraient que la France s'implique davantage dans la résolution de crise.

«La France se doit d'agir. Lorsqu'il y a eu des problèmes en Côte d'Ivoire, on les a vu parler. Pourquoi pas au Mali», affirme Mamadou.

Fondatrice de l'association antiraciste Les Indivisibles,  la chroniqueuse Rokhaya Diallo, présente à la manifestation, estime également que la France a un rôle à jouer:

«La France a forcément une responsabilité historique dans la situation actuelle du Mali. Elle a été engagée pendant des siècles sur le territoire malien. [...] La France intervient parfois de manière assez naturelle et rapide et n'intervient pas à d'autres moments. On se demande pourquoi. Je crois qu’il y a une longue relation, d’abord de colonisation puis d’amitié franco-malienne qui me fait m’étonner du silence de la France et de son inaction. Personnellement je n'ai pas de position car je suis toujours un peu méfiante lorsqu'un pays étranger fait preuve d'ingérence.»

«Ce que je crains c’est que la France n’agisse qu’en fonction de ses propres intérêts. Et que si elle agit, ce sera dans un processus  de continuation avec l’ordre colonial qui avait déjà été établi auparavant. Donc on ne peut qu’espèrer que si la France réagit, elle le fera en premier lieu dans l’intérêt des Maliens.»

Les manifestants ont conclu leur marche au Trocadéro, face à la Tour Eiffel. Un minute de silence a été respectée en hommage à toutes les victimes de la crise malienne. A la fin de la manifestation, Wali, résident du foyer Branly interrogé la veille de la marche, apparaît dans la foule. Satisfait, le Montreuilois considère que «le message est bien passé».

Le 8 avril, la Cédéao a levé toutes les sanctions imposées au Mali. Dioncounda Traoré, actuel président de l'Assemblée nationale, doit être nommé président du pays par intérim et gérer le conflit du Nord-Mali. La situation évolue donc favorablement au Mali. Mais tout reste encore à faire.

Jacques-Alexandre Essosso

 

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Journaliste à SlateAfrique.

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