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Le groupe Tinariwen sur la scène de la Cigale © Stéphanie Trouillard
Le groupe Tinariwen sur la scène de la Cigale © Stéphanie Trouillard

Tinariwen, la rébellion touarègue en chantant

Icônes de la culture touarègue, les bluesmen du groupe Tinariwen utilisent leurs guitares pour soutenir les rebelles dans le nord du Mali.

Mise à jour du 4 janvier 2013: selon Malijet, Abdallah ag Lamida dit " Intidaw ", l'un des chanteurs du groupe Tinariwen, aurait été enlevé à son arrivée à Tessalit, sa ville natale, par le groupe Ansar Dine. Sa libération a été annoncée sur le compte officiel Facebook de Tinariwen. Intidaw avait remplacé au sein du groupe son frère aîné, parti se battre aux côtés de la rébellion touareg. 

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En plus de vingt ans de carrière internationale, le groupe musical Tinariwen a des dizaines de tournées à son actif. Du Shepherd's Bush Empire de Londres, au Stade de France, en passant par le Hollywood Bowl de Los Angeles, jusqu’au Fuji Rock Festival au Japon, les ambassadeurs de la culture touarègue enchaînent les scènes prestigieuses. Mais, en ce début de mois d’avril, leur concert à Paris a une saveur toute particulière. Sur leurs terres d’origines au Mali, le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), dont les membres de Tinariwen revendiquent l’appartenance, et des groupes islamistes viennent de chasser les troupes gouvernementales des régions de Kidal, Gao et Tombouctou.

Dans le public, des sympathisants de la cause touarègue ne cachent pas leur fierté.

«Vive l’Azawad! Les touaregs au pouvoir! L’Azawad libre!», hurlent quelques spectateurs entre les morceaux.

Trois hommes grimpent même sur la scène de la salle parisienne de la Cigale pour brandir le drapeau de l’Azawad que l’un des musiciens avait attaché à son micro. Malgré cette manifestation de joie, les membres du groupe ne font pas mention de l’avancée de la rébellion touarègue. A la fin de leur prestation, ils rappellent juste à la salle qu’ils récoltent des dons pour les réfugiés dans le nord du Mali.

Ne pas faire d’amalgame

Mais en dehors du concert, le discours est tout autre. Quelques heures avant l’ouverture des portes, dans leur loge, «Les déserts» (signification de Tinariwen en tamasheq) ne lâchent pas leur téléphone. Minute par minute, ils suivent la situation à des milliers de kilomètres de la France.

«Il y a une heure, j’ai eu quelqu’un à Tombouctou, les gens se promènent tranquillement dans la ville, il y a effectivement des combattants du MNLA dans tous les coins de rue, mais ils ne touchent pas à la population, au contraire ils sécurisent», raconte le bassiste et chanteur Iyadou Ag Leche, par l’intermédiaire de son interprète.

Le jeune homme, âgé d’une trentaine d’années, se veut rassurant, mais il a bien du mal à cacher son inquiétude:

«On a plus la tête à la situation de notre peuple qu’a la musique en ce moment, mais la musique, c’est aussi une autre forme de lutte

Casquette kaki sur la tête, en jeans et basket, le musicien grille cigarette sur cigarette. Les interviews avec les journalistes s’enchaînent au pas de course. Leur dernier album Tassili, sorti en 2011, passe au second plan, les questions ne portent que sur les événements au Mali.

«On préfère parler de notre situation, bien sûr, surtout qu’il y a beaucoup de mensonges dans les médias. Même si notre priorité, c’est de parler de la musique, on ne peut pas se taire dans un moment pareil», explique Iyadou.

Les membres de Tinariwen refusent qu’on associe les rebelles touaregs aux islamistes d'Ançar Dine, dirigés par le chef touareg Iyad Ag Ghaly ou aux éléments d’al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi).

«Notre rôle aujourd’hui est de corriger ces amalgames, nous n’avons jamais été islamistes, nous sommes un peuple libre qui accepte toutes les cultures», insiste le bassiste du groupe qui rappelle aussi que le MNLA est un mouvement laïc.

«Tous les pays autour du Mali ne veulent pas que les touaregs aient la liberté, parce que ils ont leur propre touaregs sur leur territoire. Ce sont des gens qui posent leurs pions pour éviter que notre pays se libère, ils nous accusent d’être Aqmi et ils vont nous accuser d’autres choses», précise le musicien. Il critique aussi le rôle des pays occidentaux:

«Il y a beaucoup de pays près de nous et ailleurs qui s’intéressent aux richesses du sous-sol comme l’uranium et le pétrole. Il y a beaucoup de gens qui essayent de mettre le feu par là et qui ne sont pas des gens de chez nous

Anciens combattants

Des habitants de la région ont pourtant rapporté des actes de vandalisme et de viol de la part des rebelles lors de la chute de plusieurs villes dans le nord du Mali. Les yeux tristes et fatigués, mais le regard déterminé, Iyadou défend une nouvelle fois les combattants touaregs. Il nie tout saccage:  

«A chaque fois que le MNLA a pris une ville, il a essayé d’éviter les exactions. Ils ont parlé avec la population. S’il y a des pillages, ce sont des voleurs de la ville, il y a des gens qui profitent comme cela s’est passé à Bamako lors du coup d’Etat. Il y a eu beaucoup moins de pillages à Kidal, à Gao ou à Tombouctou qu’à Bamako, car le MNLA a eu des réunions avec les chefs traditionnels pour contrôler la situation 

Mais, les membres du Mouvement national de libération de l'Azawad sont loin d’être des enfants de chœur. Formé en octobre 2011 de la fusion du Mouvement national de l'Azawad (MNA), et du Mouvement touareg du Nord-Mali (MTNM), le MNLA s’inscrit dans une suite d’insurrections armées menées depuis l'indépendance du Mali dans les années 60. La rébellion revendique l’autodétermination de l’Azawad, une région considérée comme le berceau naturel des touaregs et peuplée de 1,5 million de personnes.

Dans les années 80 et 90, plusieurs membres de Tinariwen ont participé à la lutte comme combattants. Ils ont appris le maniement des armes dans les camps d'entraînement de Mouammar Kadhafi en Libye, lieu de refuge pour les rebelles touaregs. Avec la signature du Pacte national en 1992 avec le gouvernement malien, les musiciens décident finalement de déposer leurs fusils. Aujourd’hui encore, les bluesmen du désert se sentent plus utiles avec leurs guitares qu’avec des armes.

«Nous on ne s’arrêtera jamais de chanter. Notre lutte est musicale, notre choix est clair, si notre peuple parle des fleurs, nous parlerons des fleurs, s’il parle de la guerre, nous parlerons de la guerre, s’il parle de la paix, nous parlerons de la paix», affirme Iyadou.

  Tinariwen salue le public à l'issue du concert à Paris, 3 avril 2012.  ©Stéphanie Trouillard

Réfugiés touaregs

Au-delà de la politique et des affrontements armés, les pensées des membres du collectif sont surtout dirigées vers leurs proches:

«Notre inquiétude principale concerne nos familles, nos mamans, nos enfants, qui se sont réfugiés dans des pays voisins, qui sont eux-mêmes pauvres, qui sont touchés par la crise alimentaire, ce qui fait que cela aggrave la situation de ces réfugiés.»

Depuis le début de l’année et la reprise des combats, plus de 200.000 personnes ont quitté le pays, selon l’ONU.

Malgré l’angoisse et l’éloignement, Iyadou affiche une grande satisfaction pour la cause touarègue:

«Notre joie ce n’est pas l’effet de la guerre ou des violences, mais nous sommes joyeux car notre peuple commence à se libérer, notre peuple commence à atteindre le but d’une lutte de plus de 50 ans 

Confiant, le bassiste imagine une nouvelle vie pour les futures générations touaregs:

«L’espoir pour mes enfants et mon peuple, c’est qu’ils soient libres, qu’ils déposent enfin leur sac de réfugiés, qu’ils aient la liberté que nous n’avons pas eue, que notre langue soit enseignée qu’on parle de notre culture et que la musique qui passe à la radio soit la nôtre. Même si on est ouvert à d’autres musiques, on ne veut plus que notre musique soit interdite.» 

Stéphanie Trouillard

 

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Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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