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Le compte twitter de la présidence du Mali
Le compte twitter de la présidence du Mali

Mali: Coup d’État sur Twitter

Le putsch du 22 mars a été vécu, suivi et commenté sur le réseau social. Signe d’une Afrique de plus en plus connectée et du fait que les médias traditionnels n'ont plus l’exclusivité.

Le 22 mars, alors qu’elle relayait l’actualité en direct au Mali depuis les studios d’Atlanta, Faith Karimi, rédactrice en chef de CNN Wire, a fait une observation inquiétante qui présageait de l’issue des événements en train de se dérouler à 8 000 km de là. «Cela fait 10 heures que le président du Mali (@PresidenceMali) n’a pas tweeté depuis le signalement de coups de feu et d’une tentative de putsch» tweeta-t-elle.

Démentis officiels et informations contradictoires 

Un peu plus tôt —alors qu’une mutinerie militaire, dirigée par des soldats irrités par la gestion d’une rébellion de séparatistes touaregs par le président Amadou Toumani Touré (ATT)— le compte Tweeter de la présidence s’était hâté de dissiper les rumeurs de troubles:  

«Démenti formel: Le Ministre de la Défense n'est ni blessé ni arrêté. Il est à son bureau où il poursuit calmement sa journée de travail» pouvait-on lire.

Puis une remontrance fut publiée à l’intention du journaliste de la BBC Yacouba Ouédraogo, qui tweetait à titre personnel tout en informant sur la crise. «Pourriez-vous vérifier votre source? Il n'y a pas de coup d'état au Mali. Il y a juste une mutinerie dans la garnison de Kati.» Dans un autre tweet, la personne chargée du compte Twitter de la présidence publia un communiqué personnel qui se voulait rassurant, en minimisant la situation:

«Pour preuve, j'émets du Palais de la Présidence. Des déserteurs et d'autres militaires qui ne veulent pas aller au front se sont mutinés.»

Pourtant, les compte-rendus contradictoires se sont poursuivis, et les journalistes n’étaient pas les seuls à tenter tant bien que mal d’obtenir une confirmation:

«Les mutins contrôlent la télévision nationale et la télévision Africable. Quelqu'un pour confirmer leur présence à l'aéroport?» demanda Ouédraogo, le journaliste.

En suivant la situation en ligne depuis Farmington, dans le Connecticut, Ousmane Diallo exprima sa frustration:

«On ne sait même plus que croire. Il y a RFI qui dit que des ministres sont arrêtés et d'autres sites disent que les mutins contrôlent Bamako» publia-t-il. «La situation au #Mali m’inquiète beaucoup et je voudrais bien savoir ce qu’il se passe réellement?» ajouta-t-il en anglais.

A la recherche de l’information sur Twitter

Alors que la nouvelle faisait peu à peu la une des médias mondiaux, Phil Paoletta, expatrié basé à Bamako, avança quelques recommandations à l’intention de ceux qui venaient d’arriver. «Quiconque s’intéresse au Mali pour la première fois, sachez que le pays ne se limite pas à ce que vous lirez, verrez et entendrez aujourd’hui» tweeta-t-il.

En effet, jusqu’au coup d'Etat du 22 mars, le Mali était l’une des démocraties les plus abouties et stables d’Afrique, comptant des médias libres et nombreux—bien que pas toujours très professionnels. En fait, la dernière entorse à la liberté de presse au Mali qui avait été relevée par le Comité de protection des journalistes (CPJ) remonte à 2007.

Les troubles inattendus suscitèrent une demande d’informations fiables et contextualisées. Mike Sefanov, rédacteur en chef à Storyful, se rua sur les photos de rue prises par les habitants de Bamako et chercha à contacter leurs auteurs. «Bonjour! Est-ce votre photo? L’avez-vous prise vous-même? Les réseaux de nouvelles peuvent-ils utiliser vos photos de Bamako?» demanda-t-il par tweet à @ofalsen. 

Evan Hill, producteur en ligne d’Al Jazeera English, proposa une orientation pour équilibrer la couverture médiatique. «Pour des infos du Mali suivez @presidencemali et @martinvogl» conseilla-t-il. Martin Vogl, journaliste free-lance basé à Bamako travaillant pour la BBC et d’autres agences de presse, est devenu une source faisant autorité pour les médias internationaux. Un de ses tweets:

«La radio et la télévision nationales au Mali ont été coupées. Les soldats se sont emparés du bâtiment de l’ORTM (télévision nationale)» a été retweeté 71 fois.

En attendant confirmation: inquiétude et sarcasmes

Fabien Offner, autre journaliste sur le terrain, a émis des doutes sur l’hypothèse que les soldats se mutinaient simplement pour demander à être mieux équipés pour combattre les rebelles, en tweetant:

«En tout cas à Bamako les militaires ont apparemment assez de munitions pour s'amuser à tirer en l'air.»

La prise des médias d’État par les militaires provoqua une certaine inquiétude sur les intentions des mutins. «Ecran noir sur ORTM... Ça rappelle de mauvais souvenirs...» s'alarma Mariam Diaby. La station s’interrompit pendant quelques heures avant d’émettre de nouveau des programmes musicaux. «Pendant que des évènements dramatiques se déroulent à #Bamako, l'ORTM nous lance toutes sortes de styles musicaux à la télévision» tweeta Daouda Sangaré. Puis vint l’indication d’une annonce imminente: «La télé d’État du Mali reprend ses programmes. Déclaration de «soldats» attendue, selon le message affiché sur l’écran» relaya le journaliste de Reuters David Lewis. 

Le suspens suscita des plaisanteries sur Twitter alors que le destin du pays était en équilibre. «L’armée malienne ne semble pas comprendre l’importance de l’instant! Ca fait plus d’une heure qu’il n’y a plus de message» tweeta Abdul Tejan-Cole. «Bon ils se décident ou pas? Ils ont presque fini tout le répertoire de la musique malienne» s’amusa @Ogobere. «Bon si les mutins continuent à nous imposer (le programme musical) Top Etoile, il y aura une révolution dès ce soir» continua-t-il.

Alors que l’attente se prolongeait à l’aube du lendemain, le même @Ogobere retourna son humour contre l’armée elle-même. «Le sommeil a essayé de m'attaquer. Mais comme l'armée malienne j'ai fait un repli tactique» ironisa-t-il. L’expression «repli tactique» se réfère à un terme utilisé par l’armée pour décrire l’humiliante déroute de ses troupes à la base de Tessalit, grande installation militaire dans le nord du pays dont les rebelles se sont emparés lors d’une attaque armée sanglante au début du mois.

Et sur twitter, les mutins furent connus...

Enfin, les images et le son diffusés par la télévision d’État commencèrent à changer. «On entend les mutins s'agiter dans les couloirs de la Télé publique. Amorce de la liquidation de la démocratie malienne en cours» tweeta Solo Niaré. Natalie Grillon offrit quant à elle aux followers hors du Mali un moyen d’accéder directement aux nouvelles: «Regardez l’Ortm ici pour les déclarations de l’armée» recommanda-t-elle.

Les utilisateurs comme @babtwittter et @Mbokoniko furent parmi les premiers à poster des photos montrant les visages des chefs des mutins devenus putschistes. «Les nouveaux patrons du Mali» indiquait la légende d’une capture d'écran de l’annonce en direct par @babtwitter. Dans un style télégraphique, une autre image arbore une légende glaçante: «le nouveau pouvoir CNRDRE, constitution suspendue, institutions dissoutes. Rien sur #ATT.» Des vidéos de l’annonce ne tardèrent pas à faire leur apparition sur Youtube.

Autoproclamé Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’État (CNRDRE), la junte fut immédiatement l’objet de critiques.  

«Les militaires maliens prennent le pouvoir à 1 mois et demi des élections présidentielles prévues le 29 avril 2012» souligna @JusticeJFK, qui ajouta «Ceci est l'un des coups d'état les plus ridicules que l'Afrique ait connu. Que promettront les putschistes? Une élection? C’est dans un mois!»

Journaliste et professeur à Columbia University, Howard French propose une analyse contextuelle du président évincé. «Pas de prisonniers politiques au Mali. Pas de journalistes emprisonnés. ATT n’est pas parfait, mais bien meilleur que beaucoup d’autres» explique-t-il. Un autre tweet, d’Andrew Lebovich, résume le sentiment des observateurs maliens: «Soupir. Feu la démocratie malienne

Le 23 mars, premier jour post-démocratie, la plupart des journaux maliens indépendants, y compris ceux en ligne comme Malijet et le Journal du Mali, publièrent comme d’habitude et des stations de radio indépendantes comme Radio Kledu et Radio Kayira émirent et informèrent sur le coup d’État, selon des journalistes locaux. En revanche, le journal d’État, L'Essor, proposait en une de son site Internet un article sportif et ne faisait aucune référence au putsch.

Si l’avenir de la presse malienne, libre jusqu’ici, n’est pas clair, l’histoire de Twitter montre à quel point les médias traditionnels sont de moins en moins pertinents dans tous les cas. «J’annote des journaux tout en ayant une oreille tendue vers RFI. Mais j’ai définitivement eu plus d’infos de qualité sur le Mali par Twitter que par les autres médias» commente Philippe M. Frowd, thésard de la MacMaster University vivant au Canada. Comme pour répondre à Frowd, le voyageur Hans-Peter Anzinger a ouvert un compte Twitter le 23 mars, révélant qu’il se trouvait à Bamako. «À cause de l’armée à Bamako Mali j’ai décidé de participer à twitter ;-)» annonce son profil.

Mohamed Keita

Mohamed Keita est l’expert de l’Afrique du Comité de protection des journalistes.

Traduit par Bérengère Viennot

Cet article avait été publié dans sa version originale en anglais le 22 Mars 2012 sur le blog du Comité de protection des journalistes.

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Mohamed Keita

Mohamed Keita est l’expert de l’Afrique du Comité de protection des journalistes. Depuis 1981, le CPJ, une organisation indépendante, à but non lucratif, œuvre pour la défense de la liberté de la presse dans le monde. Mr. Keita, un natif du Mali, donne régulièrement des interviews aux médias internationaux sur les questions de liberté de la presse en Afrique, et a beaucoup écrit sur ​​le sujet. Suivez le sur Twitter: @ africamedia_CPJ

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