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Manifestation de salafistes palestiniens contre Bachar al Assad à Gaza le 24 février 2012.  Reuters/Ibraheem Abu Mustafa
Manifestation de salafistes palestiniens contre Bachar al Assad à Gaza le 24 février 2012. Reuters/Ibraheem Abu Mustafa

D'où vient l’étendard noir des djihadistes?

Ansar Dine, le mouvement islamiste armé appuyé par Aqmi a hissé l’oriflamme du djihad sur le Nord du Mali. Quelle est l’origine de ce drapeau prisé par tous les «fous d’Allah» du Sahel aux confins de l’Asie mineure?

Il flotte depuis quelques jours sur Tombouctou (Nord du Mali).

Il est noir et frappé d’un entrelac calligraphié en langue arabe de couleur blanche:

la Chahada —la profession de foi en Islam—, qui signifie «il n’y a de divinité que Dieu et Mahomet est son messager».

Il représente avant tout l'oriflamme des djihadistes aux quatre coins du monde. Il se confond dans l’imaginaire occidental à celui des nihilistes, aux tenants d’attaques anarchiques contre l’ordre établi, à la guérilla. Ses origines historiques et symboliques plongent pourtant dans l’Islam médiéval où il était arboré par le califat combattant.  

Bien que l’islam, du temps du Mahomet, n’ait été symbolisé par aucune couleur ni emblème particulier, le vert —réminiscence du paradis verdoyant— est habituellement associé à la foi musulmane tout comme le croissant et l’étoile à cinq branches censée représenter ses cinq piliers.

Quelle est donc l’origine de l’étendard noir prisé par tous les islamistes radicaux du monde: shebabs somaliens, talibans afghans, djihadistes caucasiens, salafistes tunisiens ou les membres d'Aqmi? D’où vient cette bannière noire qui apparaît aussi sur plusieurs sites Internet associés à al-Qaïda et au djihad mondial?

Le noir, une couleur mahométane? 

Si aucune couleur ne peut être considérée comme représentante de l’Islam en général; le noir, le blanc (symbole de pureté), le vert et même le rouge (celui du sang des martyrs) ont acquis une certaine notoriété.

Utilisées dans les calligraphies ou les habits, comme signes distinctifs de familles dynastiques (les armoiries n’étant apparues chez certaines familles régnantes musulmanes qu’après leur emprunt aux croisés), c’est d’ailleurs sans surprise que certains drapeaux d’Etats arabes et/ou musulmans modernes utilisent ces quatres teintes.

Toutefois, le prophète Mahomet, pour des raisons politiques, était tenu de représenter la communauté musulmane naissante sous un ou plusieurs drapeaux, particulièrement en temps de guerre. Selon plusieurs sources historiques, deux étendards auraient été hissés à diverses occasions, le premier entièrement noir, appelé Al-Raya, et le deuxième intégralement blanc, appelé Al-Liwae.

Les deux auraient été frappés de la chahada et auraient remplis un rôle bien défini: Al-Raya n’aurait été utilisé que pour le djihad guerrier, alors qu’Al-Liwae aurait eu un rôle distinctif de la Oumma (la communauté des croyants) musulmane, symbolisant le rassemblement des fidèles unis par la foi.

Le pavillon personnel de Mahomet était connu sous le nom Al-Uqab (L'Aigle). Il était noir, sans symbole ou marque distinctive. Son nom et sa couleur ont été empruntés, dit-on, de celui d’Ali Ibn Hussein, chérif de La Mecque [gardien des Lieux saints, ndlr].

Le drapeau noir est donc perçu comme la reproduction de la bannière des musulmans d’Arabie, à l’aube de l’Islam, celui de la tribu des Qûraysh à laquelle appartient le prophète, bien que Mahomet aurait aussi déclaré, selon des sources théologiques, que le vert était sa couleur préférée…

Une référence au fanion abbasside?

Ce fut un esclave persan, Abou Mouslim, qui brandit pour la première fois le drapeau noir qui donna naissance à la dynastie des Abbassides (750-1016). Les califes Abbassides ont fondé leur revendication pour le califat en leur qualité de descendants d'Al-Abbas Ibn Abd al-Muttalib (566-662), l'un des oncles de Mahomet. C'est en vertu de cette descendance qu'ils se considèrent comme les héritiers légitimes du prophète de l’Islam, par opposition aux Omeyyades (au blason blanc) qu’ils chassèrent du pouvoir.

Leur dessein étaient d’établir un État plus profondément musulman. La dynastie abbasside a donné naissance à d’illustres califes comme Al-Mânsur, Al-Ma’mūn ou encore le légendaire Harun al-Rachid qui étendent la religion musulmane, la langue arabe ainsi qu'une conscience universaliste de l'islam qui caractérise tout le monde médiéval musulman. Paradoxalement, c’est aussi sous leur direction que commence le lent déclin de la civilisation arabo-musulmane.

Ceci dit, leur attachement à un islam salafiste (au sens originel du terme) a toujours séduit les tenants d’un retour aux sources perdues de la religion. Les premiers soldats abassides étaient vétus de noir et auraient inspiré, tout comme leur bannière, la tenue caractéristique des djihadistes d’aujourd’hui.

De nos jours, le drapeau Al-Raya est considéré par les chiites duodécimains comme le futur étendard de l’islam, lors du retour du Mahdi. Ce dernier, dont le nom en arabe signifie à la fois «l’homme guidé (par Dieu)», «celui qui montre le chemin » ou le «le bien-guidé attendu» (Al-Mahdi Al-Mountadhar) désigne le «sauveur» des musulmans devant apparaître à la fin des temps.

Le Mahdi apparaîtrait durant les derniers jours de l'existence du monde et serait un signe majeur de l’Apocalypse. Sa venue précèderait la seconde venue de Jésus (le Messie) sur Terre.

Pour l'islam chiite, le drapeau noir est l’emblème du douzième martyr, l'imam caché chargé de mener l’ultime bataille contre les infidèles d'établir un jour la loi dominatrice de Dieu sur Terre.

L’emblème d’un signe prophétique?

Les djihadistes sunnites inspirés par Al-Qaïda font aussi référence à une célèbre prophétie en lien, selon certains avec le Mahdi, relatée par de nombreux hadiths (paroles de Mahomet), qui dit selon les chroniqueurs de l’Islam Tarmidhi et Abu Hurairah:

«Du Khurassan (province d’Afghanistan) émergeront les bannières noires que nul ne pourra refouler. Les armées qui les porteront continueront d’avancer jusqu’à ce qu’elles atteignent ‘Illya (Jérusalem) et qu’elles plantent leurs drapeaux dans sa terre».

De cette prophétie découlerait donc l’utilisation par des groupuscules djihadistes de drapeaux noirs portant la chahada. On l’a vu à Tunis avec la chute de Ben Ali, sur la place Tahrir, à Bagdad, à Benghazi, à Islamabad, à Kaboul… et même lors de manifestations à caractère identitaire dans les capitales européennes ou aux Etats-Unis.

Certains chercheurs qui remettent en doute certaines sources historiques de l’Islam des origines (selon eux, Mahomet avaient aussi comme drapeau distinctif un fanion blanc ou jaune —la couleur fétiche du Hezbollah libanais—selon les circonstances) établissent une filiation beaucoup plus récente à l’étendard noir. Il ne remonterait qu’aux années 1920 où des groupes islamistes l’ont adopté comme symbole de ralliement après la chute de l’Empire Ottoman. Ceci dit, les Frères musulmans d’Egypte, dont l’objectif avoué est de rétablir un ordre califal, ont pour emblème un drapeau vert où figurent deux sabres croisés.

Au final, il faut croire que le drapeau noir adopté par des djihadistes aux desseins parfois contradictoires (mais aussi par certaines confréries ou mouvements religieux non violents comme les Ahmadis) est tout cela à la fois:

une référence à l’Islam sublimé du temps de Mahomet et de ses califes, le signe d’un blason guerrier et révolutionnaire et la promesse de traditions prophétiques orales qui prédisent la victoire finale des fidèles d’Allah contre les impies.    

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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