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Chefs d'Etats ouest africains lors du sommet extraordinaire de la Cédéao, Abidjan, 27 mars 2012 REUTERS/Thierry Gouegnon
Chefs d'Etats ouest africains lors du sommet extraordinaire de la Cédéao, Abidjan, 27 mars 2012 REUTERS/Thierry Gouegnon

Mali: Péril islamiste et séparatiste en Afrique de l’ouest

Si les États ouest-africains restent passifs devant la sécession et la vague islamiste au Mali, la menace qu’elles représentent pourrait ne plus concerner que ce seul pays.

Le Mali est désormais divisé en deux parties, à savoir le nord et le sud. Les séparatistes touaregs du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) et leurs alliés d’Al Qaida au Maghreb Islamique (Aqmi) de la tendance Ansar Dine ont signé de fait la partition du pays. En profitant du malencontreux coup d’Etat du capitaine Amadou Sanogo contre l’ex-président Amadou Toumani Touré, ils ont occupé tout le nord sans coup férir.

Cet état de fait constitue un grand danger pour la stabilité sociopolitique de toute l’Afrique de l’ouest. En raison non seulement de la volonté indépendantiste de certains Touaregs, mais également de la tentation pour d’autres d’imposer un Etat islamique et la charia dans tout le Mali. On a trop vite tendance à établir la corrélation entre la chute du régime Kadhafi et la crise actuelle au Mali comme le principal facteur. Cela n’est pas sans occulter les problèmes de fond qui eux n’y ont rien à voir.

Un problème ancien mais négligé

Les rébellions des Touaregs ne sont pas un phénomène nouveau au Mali et au Niger notamment. Et leurs revendications actuelles d’autonomie ou d’indépendance non plus. Pendant longtemps, elles trouvaient des solutions plus ou moins satisfaisantes tant que leurs dirigeants pouvaient compter sur les dons et libéralités de feu le colonel Mouammar Kadhafi ou qu’ils pouvaient s’arracher quelques portefeuilles dans la gestion du pouvoir de leur pays.

Mais ces fuites en avant n’étaient pas de vraies solutions à la question touarègue qui mérite d’être posée et réglée sans complaisance dans un esprit républicain, mais empreint d’équité, de justice et de solidarité.

Avec l’apparition du terrorisme islamique, le Sahel qui est leur territoire de prédilection est devenu le réceptacle à la fois des terroristes mais aussi de moult transactions occultes. Il est depuis de notoriété publique que le très lucratif trafic d’armes, de drogue et même d’êtres humains y a élu domicile. Non sans la complicité de certains chefs et mouvements touaregs de divers ordres, y compris de hauts responsables politiques ou militaires des pays riverains. Le business aidant, cela a permis aux Touaregs de nouer des alliances de circonstances avec Aqmi au profit de leurs revendications purement communautaires.

Les pays sahéliens se sont manifestement trouvés longtemps esseulés dans la lutte contre ce nouveau fléau qu’est le terrorisme. Le soutien de la communauté internationale ne pouvait pas remplacer celui de l’organisation et de la coopération régionale, à travers la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (Cédéao). Laquelle a failli à la prise de mesures adéquates pour contenir tout au moins le péril. Elle devait en effet se douter qu’une telle zone de non droit dans le Sahel avec des menaces terroristes ne pouvait plus être l’affaire des seuls pays concernés.

D’autant plus que des relais locaux d’Aqmi commençaient déjà à faire parler d’eux au-delà de cette zone, notamment au Nigeria avec Boko Haram. Comme l’a déclaré, Alain Juppé, le ministre français des Affaires étrangères: «il faut une réponse régionale au péril islamiste, qui va de la Libye jusqu’au Nigeria. Seule une coopération impliquant l’Algérie, la Mauritanie, les pays de la Cédéao (Afrique de l’ouest) avec le soutien de la France et de l’Union européenne, pourrait permettre de progresser.» Et d’inviter l’ONU à se prononcer clairement contre le péril islamiste au Sahel.

On est cependant en droit aussi de s’interroger sur les conséquences des rançons à 100 millions d’euros que les pays occidentaux ont souvent versées à Aqmi en échange de leurs otages. Elles ont sans doute aussi contribué à enrichir le trésor de guerre d’Aqmi et de ses alliés Touaregs dont la connivence est un secret de polichinelle depuis longtemps. Les armes ramenées de la Libye n’expliquent pas tout.

La double menace intégriste et sécessionniste

La double crise du Mali, si on n’y prend garde, menacera les fondements même des Etats de toute l’Afrique de l’ouest. A côté des revendications séparatistes, il y a également l’intégrisme rampant qu’il est impérieux d’endiguer au plus vite. Car dans tous les pays d’Afrique de l’ouest, des informations précises font aujourd’hui état de la présence de noyaux d’intégristes actifs dans certains milieux. Il va donc sans dire qu’une mauvaise gestion de cette double crise qui doit certes embarrasser la Cédéao au plus haut point aurait des répercussions jusqu’alors insoupçonnables.

Primo: si les Touaregs du Mali acquièrent leur indépendance demain, il y a fort à parier que cela fasse des émules dans d’autres pays. Les Peulhs dont la situation, outre le terrorisme et les trafics en moins, est similaire à celle des Touaregs n’auraient pas tort de chercher à se tailler un territoire quelque part.

Sans compter que plusieurs autres communautés comme les Ijaws du Mouvement d’émancipation du delta du Niger (MEND), les indépendantistes de Casamance et bien d’autres qu’on n’entend pas encore n’hésiteraient pas à leur emboîter le pas. Et pour cause, le tracé des frontières héritées de la colonisation a créé des minorités qui ne sont pas visibles dans plusieurs pays et qui ruminent silencieusement leur rancœur en attendant.

Secundo: toute la majorité des Ouest africains qui ne sont pas des musulmans, encore moins des intégristes, ne va certainement pas continuer à observer Aqmi et ses réseaux occuper le terrain et subir leurs attaques sans réagir. Les chefs d’Etat de la Cédéao doivent en tenir compte et prendre leurs responsabilités face au péril islamiste. Au risque d’être surpris par la fulgurante réaction de ceux qui subissent actuellement les agressions verbales ou terroristes en tout genre des intégristes.

Kouma Kankanga, un jeune étudiant béninois à l’université de Parakou confie: «Au Bénin, il y a déjà des hôtels où l’on ne sert pas d’alcool, et des barbus qui jugent l’islam de nos compatriotes très modéré et qui ne prient pas ensemble avec eux. Nous sommes un pays laïc et de tolérance où le dialogue des religions est une réalité. Mais attention! Nous n’allons pas continuer indéfiniment à faire des concessions, parce que nos ancêtres étaient des animistes. Ils n’étaient ni chrétiens ni musulmans. Donc, les religions importées doivent respecter notre coopération et notre tolérance sinon…, nous allons faire pire que les intégristes.»

Un défi pour la Cédéao

La Cédéao a manifestement le dos au mur, contrainte de donner un signal fort et sans ambiguïté à ses ressortissants. Ces derniers ont d’ailleurs beaucoup de griefs à son égard, au sujet de son fonctionnement et de son inefficacité. Nombre de ses mesures ne sont toujours que des professions de foi. A telle enseigne que beaucoup se demandent à quoi elle sert en définitive. Tant elle n’a été efficace que quand les problèmes de la Cédéao concernaient seulement les pays anglophones.

Et, ironie du sort, l’efficacité de l’Ecowas Monitoring Peace Keeping Force (Force de maintien de la paix de la Cédéao) n’a été réelle que sous des régimes qui étaient les moins démocratiques comme celui du général Ibrahim Babangida qui intervint au Liberia pendant la guerre civile de 1990 à 1999, ou celui du général Sani Abacha qui rétablit la démocratie en 1997 après un coup d’Etat en Sierra Leone contre le président Ahmed Tejan Kabbah.

Dans tous les cas, la double crise qui prévaut au Mali est un précédent gravissime en Afrique de l’ouest. Alors que l’Union africaine n’a de cesse de défendre l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation et que l’Afrique devrait dépasser les derniers écueils pour réaliser son union, on risque d’assister à l’effet inverse avec la multiplication des micro-Etats si on ouvre la boîte de Pandore.

Le président Alassane Ouattara de Côte d’ivoire et président en exercice de la Cédéao a donc déclaré à juste titre: «nous tenons à l’intégrité du territoire malien. Nous mettrons tous les moyens pour stopper cette rébellion et que le Mali retrouve l’intégrité de son territoire. C’est un devoir pour la sous-région». Pour une fois, et contrairement à d’autres conflits, les citoyens de la Cédéao dans leur immense majorité sont d’avis qu’il n’est point question de laisser le Mali aux mains des putschistes ou de consacrer sa scission, quel qu’en soit le prix à payer.

Marcus Boni Teiga

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Marcus Boni Teiga

Ancien directeur de l'hebdomadaire Le Bénin Aujourd'hui, Marcus Boni Teiga a été grand reporter à La Gazette du Golfe à Cotonou et travaille actuellement en freelance. Il a publié de nombreux ouvrages. Il est co-auteur du blog Echos du Bénin sur Slate Afrique.

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