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L'entrée d'un commerce africain du quartier des Pâquis, Genève, février 2012 © Raoul Mbog, tous droits réservés.
L'entrée d'un commerce africain du quartier des Pâquis, Genève, février 2012 © Raoul Mbog, tous droits réservés.

Pâquis, le village africain de Genève

Les Africains vivant dans le canton suisse de Genève ont trouvé une parade pour rompre la nostalgie de leur pays: reconstituer une Afrique miniature au bord du lac Léman. Reportage.

Comme toutes les agglomérations importantes en Europe, Genève a aussi sa petite Afrique. C’est le quartier des Pâquis, un petit pâté d’immeubles coincés entre la gare centrale de Cornavin, en plein cœur de la ville, et le pont qui mène dans le Vieux-Genève, de l’autre côté du lac Léman.

Le quartier contraste avec le luxe insolent de la cité genevoise. Il tranche avec le calme et la discrétion de cette cité de quelque 191 mille habitants, majoritairement constituée de fonctionnaires internationaux, de joailliers de luxe et de banquiers d’affaires.

A première vue, Les Pâquis, c’est l’Afrique telle qu’elle existe dans l’imaginaire de ceux qui la connaissent mal ou très peu: des rues en piteux état, des façades d’immeubles délabrées, de la poussière et une agitation qui peut vite donner le tournis au visiteur.

Une vue du lac Léman, à Genève, situé non loin du quartier des Pâquis. © D.R.

Ce quartier perché sur une petite colline, à moins de quatre cents mètres du très réputé lac Léman, est pourtant l’une des nombreuses curiosités de la ville.

En venant de la gare ferroviaire, l’on peut y rentrer par la rue de Berne. Une sorte de rue-de-la-joie, où de petites échoppes côtoient des bars à putes, des magasins de cosmétiques africains, des épiceries dites «exotiques» et des restaurants de fortune…

A Genève, c’est aux Pâquis que le cœur de l’Afrique bat, et que tout Africain nostalgique peut déguster le très célèbre tièp sénégalais ou le fameux n’dolè du Cameroun.

Chez Papa Dieudonné

Dieudonné est, ici, une référence. Installé à Genève depuis le début des années 80, il a ouvert l’Africa Food, afin de recréer l’ambiance du Congo-Kinshasa (République démocratique du Congo) autour de bons plats du terroir.

L’adresse est vite devenue incontournable, puisqu’elle accueille quotidiennement les Congolais, mais aussi des Camerounais et bien d’autres ressortissants de l’Afrique de l’Ouest vivant dans la ville. Les soirs notamment, après le travail, ils sont nombreux à se retrouver chez Dieudonné, que tous appellent «papa».

La partie épicerie de l’Africa Food propose tout ce qu’il est impossible de trouver dans les supermarchés genevois. Du manioc, bien entendu, en feuilles comme en tubercules, des légumes divers et variés, de la banane-plantain et des fruits qui ne poussent nulle par ailleurs que sous le soleil d’Afrique, comme le très savoureux corossol.

«Ca coûte très cher de faire venir tous ces produits. Puisque nous les faisons principalement acheminer par avion. En réalité, ce n’est pas une affaire très rentable. Ceci, d'autant plus que nous devons maintenant faire face à rude concurrence des Indo-Pakistanais. Mais, pour nous, c’est une nécessité, puisque, c’est aussi comme cela que nous maintenons le lien avec le pays», explique «papa» Dieudonné, d’un ton posé.

Ce que confirme Anatole, un des clients attablé devant un plat fumant de bitekuteku accompagné de chikwangue (plat traditionnel congolais), le soir de notre visite:

«Ce sont ces aliments qui m’ont fait grandir. Je suis en Suisse depuis quinze ans. Mais je n’arrive pas à m’adapter à la cuisine locale. Alors, je viens ici, pour retrouver les saveurs de chez moi.»

L'épicerie Africa Food sert aussi de cabine de transfert d'argent,  Genève, février 2012 © D.R.

Si Les Pâquis sont à peine aussi grands que la moitié du quartier africain de Château-Rouge à Paris, ils comptent tout de même une bonne vingtaine d’établissements du type de l’Africa Food. Tous constituent des lieux de rencontre pour la communauté noire de Genève qui, à défaut de refaire le monde, vient ici pour refaire l’Afrique.

Au centre des discussions, cette fin février 2012, la présidentielle au Sénégal. On n’en est pas encore à la victoire triomphale de Macky Sall, mais les commentaires vont bon train dans le salon de coiffure Black Beauty.

D’autres encore enragent contre la présence en sol genevois, depuis un mois, du président camerounais. Les Africains de Genève ne savent plus que penser des nombreux et longs voyages de Paul Biya en Suisse…

En réalité, peut-être davantage que dans les restaurants, bars et autres épiceries des rues de Berne ou de Neuchâtel, deux artères très animées du quartier, le salon de coiffure Black Beauty est le lieu où les Africains de Genève parlent librement de tout, et surtout de la politique dans leurs pays respectifs.

De fait, c’est ici, qu’ils passent le plus clair de leur temps, quand ils ne sont pas au travail.  Des femmes, pour changer de tête, viennent se faire faire un «tissage», une coiffure faite avec des rajouts de mèches synthétiques.

Et comme cela peut facilement prendre une demi-journée, elles se font accompagner par des amies ou de la famille, histoire de meubler le temps en longs bavardages. Les hommes ne sont pas plus silencieux.

Sous le prétexte d’un coup de tondeuse, ils se retrouvent là pour se donner les dernières nouvelles du bled ou pour se raconter leur journée, comme le confirme Konaté, un Guinéen, arrivé depuis peu dans la ville:

«Je suis arrivé à Genève, il y a un peu plus d’un an. La ville est charmante et accueillante, mais il n’y a qu’aux Pâquis que je me sens à l’aise», confie le jeune homme de 27 ans, sans consentir à en dire davantage sur sa situation administrative. Tout ce que l’on saura, c’est que, pour le moment, il «cherche du travail».

 En attendant de pouvoir en trouver un, Konaté occupe ses journées, comme beaucoup d’autres jeunes Africains de Genève, à discuter du sexe des anges au Black Beauty.

Quand il ne va pas tout simplement faire causette avec les vendeuses de l’Afrikana. Un magasin d’un genre un peu baroque, où les cosmétiques pour peaux black côtoient allègrement des tubercules de manioc, et qui, la nuit tombée, se transforme ni plus ni moins en un mini bar-dancing. 

«On se débrouille comme ça pour pouvoir faire la fête, explique Chantal, une Gabonaise rencontrée sur les lieux ce soir-là. On nous dérange un peu, à cause des plaintes des voisins, il y a des discothèques qui ont fermé. Pourtant, il faut bien qu’on s’amuse aussi.»

La nouba, mais pas trop

Le moins que l’on puisse dire, c’est que, en effet, le quartier est bruyant. Du coup, avec la fermeture de certains établissements par la police locale, beaucoup d’activités sont informelles.

Alors, le moindre mètre carré devient propice pour danser, entre un étal de vivres frais et un rayon de crèmes hydratantes. Tout est bon pour oublier l’éloignement du pays. Un «pays» que beaucoup ont quitté pour des raisons économiques.

La devanture de l'Afrikana, une institution aux Pâquis, Genève, février 2012. © D.R.

«C’est dur de vivre loin de chez soi. Mais je sais qu’en travaillant dur, je pourrai m’en sortir et aider ma famille», fait savoir Henriette, une native de Kinshasa, qui a pu trouver une place dans un cabinet comptable installé dans le quartier résidentiel des Eaux-Vives à Genève.

Elle a fait un long chemin depuis son Congo natal pour se retrouver là. La Belgique d’abord, puis l’Allemagne, avant de se retrouver ici à Genève.

«C’était peut-être plus simple de m’installer en Suisse alémanique. J’aurais sûrement gagné plus d’argent. Mais, de ce côté-là, les gens sont un peu froids et distants. Ils ont l’air de se méfier des étrangers», ajoute-t-elle.

Pour Henriette, si la majorité des Africains qui vivent en Suisse sont basés à Genève, ce n’est pas seulement parce qu’ils viennent de pays francophones et que, sur les rives du lac Léman, on parle majoritairement le français:

«On aime bien ici, d’abord parce que c’est une belle ville. Et puis, les gens sont accueillants, ils sont respectueux. Même s’ils ne communiquent pas beaucoup. Au moins, ils ne nous embêtent pas.»

Peut-être, mais le Genevois aime bien sa tranquillité. Alors, parfois, quand le bruit commence à s’entendre fortement hors du périmètre du quartier des Pâquis, les flics débarquent et la bamboula est stoppée net. Avant de recommencer le lendemain, bien évidemment.

Raoul Mbog, à Genève

 

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Raoul Mbog

Raoul Mbog est journaliste à Slate Afrique. Il s'intéresse principalement aux thématiques liées aux mutations sociales et culturelles et aux questions d'identité et de genre en Afrique.

 

 

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