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Un bamakois manifeste son soutien à la junte le 29 mars 2012, à l'aéroport de Bamako REUTERS/Luc Gnago
Un bamakois manifeste son soutien à la junte le 29 mars 2012, à l'aéroport de Bamako REUTERS/Luc Gnago

La méthode appliquée à la crise ivoirienne fonctionnera t-elle au Mali?

Le Mali fait l’objet du même traitement de la part de ses voisins que le régime Gbagbo lors de ces derniers mois en Côte d’Ivoire. Étranglement économique et menace d’une intervention militaire… La recette marchera-t-elle?

«Le retour à l’ordre constitutionnel au Mali n’est pas négociable». Ainsi parlait le 28 mars Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire et actuellement de la Cédéao. Un homme bien placé pour savoir comment faire plier un régime aux abois. Il veut reproduire au Mali la recette radicale qui a si bien marché l’an dernier contre Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire.

Les quatre chefs d’Etat (Yayi Boni du Bénin, Blaise Compaoré du Burkina Faso, Ellen Johnson Sirleaf du Libéria et Mahamadou Issoufou du Niger) qu’Alassane Ouattara a emmenés au Mali le 29 mars pour y discuter avec la nouvelle junte de la restauration de l’ordre constitutionnel ont été obligés de faire demi-tour et de rentrer à Abidjan. Des manifestations en faveur des hommes en kaki au pouvoir ont envahi le tarmac de l’aéroport à Bamako, empêchant les cinq présidents d’atterrir.

Un embargo semblable à celui de la crise ivoirienne

Le couperet de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) est tombé le soir même: l’ensemble sous-régional a donné trois jours à la junte malienne, le Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l'Etat (CNRDRE), pour rendre le pouvoir au président destitué Amadou Toumani Touré (ATT). Ce dernier s’est exprimé sur RFI  et affirme se trouver libre et en lieu sûr, quelque part au Mali.

Les signes de bonne volonté envoyés par Amadou Sanogo, le chef de la junte malienne, n’ont servi à rien: la Constitution et les institutions ont été rétablies, mais ce n’est pas suffisant pour la Cédéao, réunie en sommet à Dakar le 2 avril en marge de l’investiture de Macky Sall à Dakar. Lors de cette réunion, à laquelle assistaient des représentants de l’Algérie et de la Mauritanie, les sanctions brandies par la Cédéao ont été confirmées.

Les avoirs maliens au sein de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) vont être gelés. Une façon d’empêcher les nouvelles autorités de s’armer, de s’acheter des soutiens et de payer les fonctionnaires. La BCEAO ne pourra pas non plus transférer de l’argent vers les comptes de l’Etat malien qui se trouvent dans des banques privées.

De même, toutes les frontières avec le Mali des pays membres de la Cédéao (dont la Mauritanie et l’Algérie sont les seuls voisins du Mali à ne pas faire partie, mais qui devraient appliquer l’embargo) vont être fermées. Ce plan prévoit non plus le gel des exportations internationales de cacao et de café comme en Côte d’Ivoire, mais celui des importations d’essence et de vivres vitales au Mali.

En fermant leurs frontières, le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso et le Niger pourraient mettre très rapidement à genoux la junte qui dirige le Mali depuis ses baraquements militaires de la garnison de Kati, à 15km de Bamako. Un blocus auquel ne saurait résister le Mali, pays pauvre et enclavé qui dépend largement des allers-retours quotidiens de centaines de poids-lourds vers les ports d’Abidjan, Accra et Lomé.

Cette fois, il ne s’agit plus de persuader un chef d’Etat aussi entêté que Laurent Ggagbo de quitter le pouvoir, mais d’une affaire a priori nettement plus facile: une jeune junte de sous-officiers mal dégrossis, menés par le capitaine Amadou Sanogo. Des hommes arrivés au pouvoir le 22 mars avec une facilité dont ils semblent avoir été les premiers surpris, à la suite d’une mutinerie.

Mais le Mali n'est pas la Côte d'Ivoire...

Condamnés de toutes parts -comme Laurent Ggagbo après s’être proclamé vainqueur d’une présidentielle qu’il n’avait pas remportée- ils sont encore plus isolés à l’intérieur comme sur le plan international. Laurent Gbagbo disposait d’une réelle assise politique dans son pays (45% des électeurs avaient voté pour lui selon les résultats certifiés par les Nations unies). Ce n’est pas le cas de la junte au Mali, même si des manifestations en sa faveur se sont déroulées à Bamako. Un vaste front s’est formé dès le 25 mars contre les putschistes, représentant la société civile et 38 des 39 partis politiques siégeant à l’Assemblée nationale.

Laurent Gbagbo avait pu compter, presque jusqu’à la fin, sur de solides amitiés en Angola et en Afrique du Sud. Pour l’instant, l’une des rares voix à s’être élevée en faveur de la junte à l’étranger est celle de Mireille Fanon-Mendès-France. La fille du célèbre psychiatre Martiniquais Frantz Fanon, auteur de «Peau noire, masques blancs» (Seuil, 1952), a signé une tribune incompréhensible sur «l’indécence française» au Mali, reprochant à la France de préconiser la restauration de l’ordre constitutionnel et le bon déroulement d’une présidentielle prévue pour le 29 avril.

Au Mali comme lors de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire, il y a urgence: si rien n’est fait pour régler la situation rapidement, le pays pourrait s’enfoncer chaque jour un peu plus dans la guerre. Après une semaine de vaines négociations avec la nouvelle junte au pouvoir, les rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), soutenus par le mouvement islamiste touareg Ançar Dine (“les défenseurs de la religion” en arabe), ont décidé de mener l’assaut le 28 mars sur Kidal, une localité proche de la frontière algérienne et située à 1.000 km de Bamako. Le Nord est tombé comme un château de cartes: après Kidal, Gao et Tombouctou ont été prises par les rebelles. La situation se complique d’autant plus que le MNLA a été chassé de Tombouctou par les islamistes d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) et Ançar Dine, qui revendiquent le contrôle de la «perle du désert», classée au patrimoine mondial par l’Unesco.

La Cédéao a mis sur le pied de guerre une force de maintien de la paix qui compte 2.000 hommes. Les Casques blancs de l’Ecomog avaient également menacé d’intervenir en Côte d’Ivoire, sans jamais mettre la menace à exécution. Ce sont finalement les forces des Nations unies appuyées par la France qui étaient lourdement intervenues dans la bataile d’Abidjan et avaient permis l’arrestation de Laurent Gbagbo. Or, un tel engagement n’est pas à l’ordre du jour au Mali, où les Nations unies ne sont pas présentes comme en Côte d’Ivoire, et où la France n’a pas d’accord de défense en cours.

Déjà, des questions se posent sur la méthode radicale choisie contre les putschistes, qui risquent de se raidir et de mener le pays au désastre. Les  populations vont forcément pâtir d’un embargo économique, tandis que certains diplomates occidentaux estiment qu’il aurait fallu «faire preuve plus de souplesse».

Sabine Cessou

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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