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Maîtres-rats et rongueurs vont au champ de mines, Mozambique © Eugénie Baccot
Maîtres-rats et rongueurs vont au champ de mines, Mozambique © Eugénie Baccot

Comment le Mozambique se débarrasse de ses mines?

Miné pendant des décennies, le Mozambique est aujourd’hui en phase d’être entièrement nettoyé notamment grâce au travail de rongeurs démineurs et de leurs maîtres-rats.

Le soleil se lève tôt sur la vaste province de Gaza située au Sud-est du Mozambique. Il fait encore nuit sur le campement parsemé de toiles de tentes quand le groupe électrogène se met en marche.

Il est 5 heures et le réveil des hommes se fait au rythme d’une mélodie entrainante de marrabenta, la musique populaire mozambicaine. Vêtus de combinaisons bleues et de boots, les uns déballent leurs détecteurs de métaux; les autres s’affairent autour d’un outil de travail bien différent: un rat démineur.

Formés en Tanzanie par Apopo, l’organisation belge à l’origine du projet, les rongeurs aux capacités olfactives exceptionnelles sont devenus, après neuf mois d’entrainement, de fins démineurs prêts à arpenter les sols en quête d’engins explosifs.

Présents sur le territoire mozambicain depuis 2006, les rats et les hommes ont, deux ans plus tard, été mandatés pour le nettoyage de la province de Gaza. C’est le gouvernement national qui, comme il l’a fait pour d’autres ONG telles que Handicap International et The Halo Trust dans d’autres provinces, a confié cette mission aux démineurs d’Apopo.

Le champ en cours de nettoyage se trouve le long du chemin de fer ralliant l’océan Indien au Zimbabwe voisin et c’est de Chokwé, une ville située à 200 km de la capitale Maputo, que l’organisation gère les opérations.

Rien ne laisse deviner la présence de mines antipersonnel dans cette province de 75.709 km² faite de sous-bois, un territoire reculé où les populations se font rares. Seuls quelques bergers traversent la route principale faite de terre et de boue pendant la saison des pluies.

De rares panneaux «area de desminagem» rongés par la rouille indiquent la présence de zone à risque où plus personne ne s’aventure depuis bien longtemps: là où les mines demeurent.

Les dernières mines du Mozambique

Le niveau de contamination des sols n’a jamais été vraiment connu et il faut remonter dans le temps pour comprendre l’implantation des mines. Les premiers explosifs y ont été enfouis dans les années 60, à l’époque coloniale, quand le gouvernement du Zimbabwe (à l’époque Rhodésie) mina sa frontière pour empêcher le retour des partisans de l’indépendance du pays formés au Mozambique.

A cette première strate de mines s’est ajoutée celle posée par le gouvernement du Frelimo pour protéger voies de transport et poteaux télégraphiques des attaques rebelles de la Renamo. Les affrontements entre les deux factions durant la guerre civile de 1977 à 1992 n’ont fait qu’accroitre le nombre de mines.

Le retour de la paix n’a pas mis un terme au problème et les récurrentes inondations dans le sud ont largement contribué au déplacement de mines. Ainsi depuis des décennies les engins fabriqués par des pays soutenant le gouvernement communiste de l’époque, la Chine, la Russie ou la Yougoslavie demeurent.

Pendant très longtemps montré du doigt, le Mozambique a fait de gros efforts et les opérations de déminage ont à ce jour permis de nettoyer une très grande partie du territoire. Aujourd’hui les mines font bien moins de victimes que d’autres fléaux tels que le Sida (74.000 décès en 2009 selon l’Onusida) ou encore la tuberculose (11.000 décès en 2010 selon l’OMS).

Avec 36 accidents dont 6 mortels en 2010 selon le Monitor, un observateur indépendant issu de la campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel, le pays est souvent cité comme exemple. En effet la fréquence des accidents n’est en rien comparable à ce que connaissent des pays comme l’Afghanistan et la Colombie où en 2010 on a recensé la mort de 512 personnes.

Il n’est donc au Mozambique plus question d’urgence. Les zones fortement peuplées comme la province de Maputo ont pour la plupart été déminées. «Les terres en cours de déminage ne font plus partie des zones prioritaires. Là où il y a des écoles, des hôpitaux, tout cela a été fait» explique Andrew Sully à l’époque gestionnaire du programme de déminage de l’organisation.

En 2012 mener à bien les dernières opérations déminage du Mozambique consiste à passer au peigne fin des milliers d’hectares de sous-bois hostiles. C’est le cas là où sont déployés les rats d’Apopo, «les zones en cours de nettoyage sont vides, où il n'y a rien» poursuit Andrew Sully. C’est ici, à Gaza.

Un gros rongeur au service du déminage

Les rats ont retrouvé leurs cages, prêts à rejoindre leurs confrères humains pour une journée de déminage. Les rongeurs travaillent très tôt, vers 6 heures quand l’atmosphère est encore respirable. 

Bien avant le passage des rats ce sont les hommes et les machines qui s’activent. Une bonne préparation de l’espace est fondamentale pour l’entrée des animaux dont les performances augmentent sur des champs ouverts et plats. Ainsi le passage des rongeurs s’effectue après celui du tracteur, un véhicule blindé qui débroussaille le terrain et de quelques hommes en charge de la délimitation de parcelles nécessaires au quadrillage de la zone.

Attaché à un harnais tendu entre deux maîtres-rats, le rongeur part à la recherche des explosifs. Le fin museau parcourt le terrain et, quand le rat gratte le sol de ses pattes avant le signe est rarement trompeur : une mine ne tarde pas à faire surface. Une bouchée de banane fait alors office de récompense.

Derniers préparatifs du rat avant le travail de déminage. © Eugénie Baccot

Le travail des rats, comme celui des hommes est réglé comme du papier à musique. «Le déminage demande beaucoup d’attention» explique Luis Chicohe, le responsable des opérations alors les temps de pause sont fréquents.

A 7 heures du matin il fait déjà 23 degrés et les rats souffrent souvent de la chaleur. Les opérations prennent fin en milieu de matinée quand, après plusieurs heures de travail, les animaux peinent à se concentrer. C’est alors au tour des hommes d’entrer sur le terrain, armés de détecteurs ils quadrillent, centimètres par centimètres les terrains inaccessibles aux rongeurs.

En 2011 le travail d’Apopo conduit à Gaza a permis de nettoyer 753 932 mètres carrés déterrant ainsi quelques 792 mines antipersonnel et 227 munitions de guerre par la suite détruites.  

Fin d’une journée de déminage

Hommes et rats se retrouvent en fin d’après-midi sur le campement occupé par les démineurs situé de l’autre côté du rail. Alors que les uns retrouvent leurs tentes plantées dans la savane, les autres regagnent leurs cages pour la nuit. Chaque maîtres-rats est aux petits soins de son animal: Obama, Fidel ou encore Patron et le moindre signe de faiblesse est aussitôt pris en charge.

Tout aussi important pour Apopo que pour les autorités sanitaires du Mozambique, la santé des 47 rats présents à Gaza est un enjeu fondamental pour le bon déroulement des opérations de déminage. Contrairement à d’autres animaux démineurs tels que les chiens, le rat de Gambie, une espèce endémique aux régions subsahariennes très résistante aux maladies tropicales demande peu de soin.

Très impressionnant de par sa taille, le régime de l’animal long de 90 cm est frugal ; des bananes et des cacahouètes suffisent à le rassasier. Des chicotements de plus en plus nombreux émanant du quartier des rats annoncent en général le service d’un repas imminent.

Le vendredi une odeur de week-end flotte sur le campement sonnant ainsi le glas d’une semaine de travail. Alors que la plupart des hommes rejoignent la ville, les rats retrouvent le repos, pour quelques jours. Si besoin est, certains maîtres-rats envoient leurs animaux pour une cession d’entrainement ou de remise à niveau en attendant la reprise des opérations lundi à la première heure.

De la province Gaza à Manica

Présent à Gaza depuis près de cinq ans, les étonnants binômes de travail d’Apopo ont largement prouvé leur efficacité. Ainsi là où deux hommes et leurs détecteurs de métaux passent deux jours à prospecter un terrain de 300 mètres carrés, deux rats et deux démineurs ont besoin d’une heure.

Ainsi, depuis le début des opérations les équipes d’Apopo au Mozambique ont passé au peigne fin 2,8 millions de m² de terres rendues aux populations locales. Des terrains souvent abandonnés depuis des décennies. Les rats et les hommes ont mis à jours plus de 1860 mines antipersonnel, 783 engins non explosés et plusieurs milliers de munitions.

Soutenu par le PNUD, les gouvernements norvégien, belge et flamand, Apopo fait figure d’excellence, en témoigne la récente visite en 2011 de la princesse Astrid de Belgique, la présidente honoraire de l’ONG. Exportés bien au-delà du Mozambique, les rats déminent d’autres régions du monde telles que la frontière birmano-thaïlandaise depuis 2010 et plus récemment l’Angola.

C’est grâce au soutien de la communauté internationale tout autant qu’au travail de plusieurs dizaines d’hommes et de rats que les opérations de déminage se sont déroulées à un rythme tel que la région de Gaza, initialement prévue pour être déminée en 2013, sera propre dans les mois à venir selon Tesfazghi Tewelde le responsable des programmes d’Apopo au Mozambique.

Pour expliquer un tel succès ce dernier met en avant le choix de mobiliser davantage de machines et moyens techniques pour faciliter le passage des rats et des hommes ralenti par un environnement hostile. Il se félicite aussi du soutien des partenaires impliqués dans la cause du déminage du pays.

Forts de leurs succès les démineurs d’Apopo seront, une fois la région de Gaza rendue aux populations, déployés à quelques centaines de kilomètres de là, dans la province de Manica où 1,6 million de m² attendent à présent l’arrivée des rats et leurs confrères humains.

Eugénie Baccot

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Eugénie Baccot

Journaliste et photographe française spécialiste de l'Afrique et des questions de société.

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