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Mouammar Kadhafi et le président du Bénin Yayi Bonin le 16 juin 2008 à Cotonou.  Reuters/STR New
Mouammar Kadhafi et le président du Bénin Yayi Bonin le 16 juin 2008 à Cotonou. Reuters/STR New

Le Sahel doit-il regretter la chute de Kadhafi?

Il faut être d’une extrême mauvaise foi pour nier le lien de cause à effet entre la chute de l’ex-Guide libyen et la révolte des Touaregs au Mali.

Va-t-on en arriver à regretter Mouammar Kadhafi et son régime? Pour qui suit de près les événements qui embrasent le Sahel, il est évident que cette région entre dans une grande phase d’instabilité dont personne ne sait sur quoi elle va déboucher. Ainsi, il faut être d’une extrême mauvaise foi pour nier le lien de cause à effet entre la chute de l’ex-Guide libyen et la révolte des Touaregs au Mali. Une révolte toujours en cours qui menace les fondements même de l’Etat malien et qui est à l’origine du pitoyable coup d’Etat mené par des militaires contre le président Amadou Toumani Touré (ATT).

Grosses quantités d’armes en circulation, anciens mercenaires du régime de Kadhafi livrés à eux-mêmes, trafiquants en tous genres (armes, drogue et même êtres humains), katibas d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) qui passent librement d’un pays à l’autre, contrebandiers surarmés, le Sahel répond désormais à la perfection à la définition des zones grises dont l’écrivain français Jean-Christophe Ruffin avait prédit l’avènement dans un essai majeur intitulé «L’Empire et les Nouveaux Barbares» (JC Lattès, 1991).

Le Mali n’est pas le seul pays menacé

Des zones où il n’existe pas d’autorité reconnue, où les rapports de forces évoluent au jour le jour et où des pouvoirs locaux non officiels (tribus, bandes armées, gangs) deviennent incontournables. Des zones où la loi est celle du plus fort et du plus armé et où il devient impossible de circuler sans protection militaire.

Et le Mali n’est pas le seul pays menacé. Qu’il s’agisse de l’Algérie, du Niger, mais aussi du Tchad, de la Mauritanie sans oublier la Tunisie, tous sont concernés par la circulation des armes et de la prolifération de groupes radicaux à mi-chemin entre la revendication politique et le banditisme. Ainsi, les autorités tunisiennes sont-elles très inquiètes car de nombreuses informations font état de la volonté de groupes salafistes radicaux d’acquérir des armes en Libye ou dans le Sahel, aux confins des frontières libyennes et nigériennes ou bien encore au nord du Mali, zone où l’islamisme radical a aussi fait son apparition au sein des tribus targuis.

Dans ce contexte explosif, le silence des grandes nations est plus qu’étonnant. «Le Sahel? Connaît pas?» semblent dire les pays européens ainsi que les Etats-Unis. Après avoir œuvré à la chute de Kadhafi, c’est comme si le dossier des répercussions régionales de cette action militaire était clos et que les membres de la coalition s’affranchissaient de leurs responsabilités.

«Cette désinvolture à l’égard de ce qui se passe au Sahel est à la fois scandaleuse mais aussi dangereuse», s’indigne un ancien haut responsable algérien. «Elle me rappelle l’inertie des Occidentaux quand les Talibans ont fait leur apparition en Afghanistan avant d’y prendre le pouvoir. Qu’est-ce qu’ils attendent pour placer la situation au Sahel au cours des urgences diplomatiques? Faudra-t-il qu’on assiste à une boucherie dans la région pour que tout le monde se réveille?»

La peur d'être accusé de «néocolonialisme»

Côté européen, notamment français, on argue de la difficulté à entreprendre la moindre initiative sans courir le risque d’être accusé de néocolonialisme. Il faut d’ailleurs se souvenir que c’est au nom de la nécessité de stabiliser – et de pacifier - les confins de l’empire français, qu’ont eu lieu les premières expéditions armées françaises au Sahara à la fin du XIXème siècle.

Bien entendu, la situation est différente aujourd’hui ne serait-ce que parce que les pays concernés sont indépendants. Et c’est de l’un d’eux que nombre d’observateurs et d’acteurs politiques attendent une réaction. Il s’agit de l’Algérie dont le pouvoir a toujours considéré le Sahel comme son pré-carré –ce qui au passage explique pourquoi les relations entre Alger et le régime de Kadhafi ont souvent été tendues.

Silence et inaction algérienne

Aujourd’hui, le Conseil national de transition (CNT) en Libye a fort à faire pour stabiliser son pays et n’a guère les moyens de défendre et de maintenir son influence dans la région. Une situation qui, normalement, devrait offrir le champ libre à la diplomatie, officielle et officieuse, de l’Algérie. Or, c’est loin d’être le cas.

Du coup, le silence et l’inaction algérienne dans la région inquiètent et intriguent. Certes, le gouvernement d’Ahmed Ouyahia a fait connaître à plusieurs reprises son intention de sécuriser ses frontières sahariennes mais rien n’indique que l’Algérie a l’intention de prendre les enjeux régionaux en main.

Une position paradoxale dans la mesure où, dans le même temps, le gouvernement algérien reste très opposé à la présence de troupes occidentales dans le Sahel voire à la mise en place d’une base américaine.

La dégradation de la situation sécuritaire au Mali va-t-elle modifier la donne? Quels sont les calculs de l’Algérie? Faut-il s’attendre à une dégradation accrue de la situation sécuritaire au Niger et dans le Sahara algérien? Les prochaines semaines apporteront certainement des réponses à ces questions.

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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