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Le Mbombela Stadium, à Nelspruit., Afrique du Sud. REUTERS/Euroluftbild.de
Le Mbombela Stadium, à Nelspruit., Afrique du Sud. REUTERS/Euroluftbild.de

Un éléphant blanc au milieu du township

Huit mois après la coupe du monde, l'Afrique du Sud déchante. Les promesses de «miracle économique» ne sont pas au rendez-vous. Les habitants des townships se révoltent.

Huit mois après la Coupe du monde de football, l’Afrique du Sud fait ses comptes —et la population déchante. Les autorités se réjouissent d’une «image positive» donnée par le Mondial sur le pays, mais la population attend des améliorations concrètes.

A Nelspruit, 200.000 habitants, la plus petite ville hôte du Mondial, un stade a été construit en plein milieu d’un township très pauvre. On leur avait promis des infrastructures en échange de leur accord, mais les caisses de la municipalité sont vides.

Sur la route qui mène à Nelspruit, à l’est du pays, 24 girafes orange surgissent à l’horizon. Ce sont les piliers du Mbombela Stadium, construit pour la Coupe du monde de football. Le stade a accueilli quatre matchs. Ce que l’on ne voit pas depuis la route, ce sont les 5.000 habitants de Mataffin, un township très pauvre qui s’étale aux pieds de la construction.

A l’époque, Mataffin était une ancienne ferme, rachetée par le gouvernement à la fin de l’apartheid. Les travailleurs agricoles sont restés dans leur baraque de taule, de bois et de terre, le plus souvent sans travail, ni éducation. En 2005, lorsque la municipalité décide de construire le stade de Mbombela, il est envisagé d’exproprier 2.500 habitants de Mataffin pour les reloger dans un terrain vague, à l’abri des regards.

La communauté s’est soulevée, a porté plainte, et est finalement restée.

«C’était quand même plus simple de développer le township que de nous déplacer», explique Laurence, 28 ans, leader dans la communauté. «Sutout que cette terre appartient à nos ancêtres. On a accepté de leur céder en échange de développement.»

Les promesses sont faites: les habitants recevront eau et électricité, et la municipalité construira des routes s’ils acceptent de ne plus se faire entendre.

En décembre, six mois après la Coupe du monde, les habitants de Mataffin ont manifesté, encore, pour voir ces promesses se réaliser. Ils ont séquestré un employé municipal, se sont faits tirer dessus à coup d’armes anti-émeutes, et ont finalement obtenu l’électricité. Une promesse tenue, un petit pas en avant.

«Le parti au pouvoir [l’ANC, le parti de révolution anti-apartheid, ndlr] nous a appris qu’il fallait se battre pour obtenir nos droits», poursuit Laurence.

Mais son jeune visage est déjà fatigué par la colère et la frustration.

A l’entrée de Mataffin, face au stade, se dresse le Good Hope Center (Centre de bonne espérance). Une ancienne usine à bière reconvertie en centre d’accueil pour les orphelins du township. Ils sont 200 enfants de 0 à 16 ans à trouver refuge dans cette immense brasserie, où les salles de classe et les dortoirs sont séparés par des morceaux de contreplaqué.

A l’origine de ce projet, une femme de la communauté, Thamary Nyoni, qui ne «supportait plus de vivre à côté de gens malades». Elle estime que 80% de Mataffin est contaminé par le virus du sida.

Le chiffre pourrait paraître invraisemblable, mais on la croit volontiers, puisque Thamary travaille avec les séropositifs depuis dix ans. Et de toute façon, il n’existe aucune statistique officielle. Son centre de l’espoir vit grâce à des dons de la communauté, des gens pauvres, mais qui participent comme ils peuvent.

«C’est le sentiment d’Ubuntu qui nous unit. Dans la culture sud-africaine, ce qui est à moi est à toi», explique Thamary. «Nous n’attendons plus grand chose de l’extérieur.»

Dans la cour, les toilettes sont peintes aux couleurs de la Coupe du monde. «2010, We are the world» (En 2010, nous sommes le monde).

Derrière les murs, ce stade, toujours à l’horizon. Imposant.

«Nous étions heureux d’avoir le stade à côté», confie Thamary, en hésitant sur les mots. «On pensait que ça allait nous apporter du développement, des infrastructures… Mais nous sommes déçus. Rien ne s’est passé. On voyait défiler les bonnes gens, les gens riches dans leurs grosses voitures, et finalement personne ne s’est arrêté. Personne ne s’intéresse à nous

Dans l’orphelinat comme dans tout le township, il n’y a pas d’eau. Hommes et femmes défilent, inlassablement, pour aller en chercher dans un trou boueux à trois kilomètres de là. Les plus riches organisent des convois pour aller chercher l’eau dans les toilettes de la station-service du coin. Le réservoir d’eau potable a lâché il y a deux mois par défaut d’entretien. Il datait de 1950.

«Le stade est à 400 mètres d’ici! Il y a des toilettes, des robinets, des douches… qui ne servent à rien. Vous croyez que ça leur serait difficile d’acheminer de l’eau pour les enfants ?», s’emporte Thamary.

La ville promet que le projet de canalisations est lancé. Il devrait être approuvé fin 2011. Mais en attendant, rien n’est prévu.

Selon les plans initiaux, le Mbombela Stadium devait être un immense complexe sportif avec un sport-étude, des terrains de netball, de basket, et même une piscine intérieure. Mais en contruisant le système de canalisations pour le stade, personne n’a songer à le prolonger de 400 mètres pour alimenter le township.

Dolphin Malokela, responsable des services pour la ville de Nelspruit, concède l’absurdité de la situation, mais décline toute responsabilité:

«Quand je suis arrivé à mon poste, le stade était en construction. Ça se comptait en milliards de Rands. Mais on s’est rendu compte que rien n’avait été prévu pour les habitants de Mataffin. Il fallait d’abord finir les projets de la Coupe du Monde pour réfléchir à ce qu’on pouvait faire dans le township.»

En réalité, la ville s’est endettée avec ce stade, qui a coûté plus d’un milliard de Rands (114 millions d’euros). Beaucoup d’argent a disparu dans de lourdes affaires de corruption, et plusieurs personnes ont été assassinées pour avoir dénoncé la mauvaise gestion du bâtiment.

Il n’y aucune équipe locale de football ou de rugby pour payer les 14 millions de Rands annuels (1,5 millions d’euros) que coûte l’entretien. Le centre sportif n’a jamais vu le jour. Les parkings n’ont jamais été finis, les herbes folles entourent l’hémicycle et les gardes tentent désespérément de chasser les vaches de Mataffin qui viennent pâturer devant les grilles.

Dans l’enceinte du Mbombela Stadium, un bâtiment est à l’abandon. Il sert à stocker le matériel de jardinage.

«C’était l’école», raconte Jason, un «ancien» de la communauté, d’à peine 50 ans. «Ils l’ont réquisitionnée pour les bureaux de la Fifa, pour les médias et pour les organisateurs de la Coupe du monde. Nos enfants n’avaient plus d’école pour étudier pendant un an. Ils viennent juste de reconstruire la nouvelle, mais c’est très loin.»

Ce matin-là, Jason a osé franchir les grilles du stade pour rencontrer le manager, Mr Kotzee. Il veut lui demander de lui ouvrir l’ancienne école pour les cours du soir qu’il donne aux adultes du township.

Assis sur un canapé en cuir, refroidi par la climatisation, Jason n’est pas très à l’aise. «Vous voyez, ici on est dans le monde développé, et de l’autre côté de la rue, c’est le Tiers-Monde», souffle-t-il de peur que ses paroles ne résonnent jusqu’au bureau de la secrétaire.

Finalement Roelf Kotzee arrive, visiblement surpris de voir un habitant de Mataffin dans la salle d’attente.

«Faites-moi une proposition écrite, avec les noms de gens, et je verrai ce que je peux faire», conclut le manager. Selon lui, «les personnes de la communauté sont intégrées dans la vie du stade et sont employées comme personnel d’entretien ou gardes pendant les matchs

Des matchs, il y en a eu cinq depuis juillet.

Le manager n’a pas un rôle facile. Mais il «continue à y croire». Le stade est un véritable éléphant blanc, boudé par la publicité, les sponsors et les équipes nationales.

Le 18 mars, l’équipe des Kaiser Chiefs de Johannesburg viendra bien fouler la pelouse, mais le prix des billets ne pourra pas couvrir les frais. Les supporters de Nelspruit ne peuvent guère payer plus de 4 euros le ticket d’entrée. On est bien loin des centaines d’euros la place pendant la Coupe du monde. C’était le bon vieux temps.

A la municipalité, on regrette l’effervescence et la joie qui avaient empli Nelspruit pendant le mois qu'avait duré la compétition.

«Tout est plus lent maintenant. Il n’y a plus cette motivation qu'on a connue l’année dernière», raconte Dolphin Malokela, un brin nostalgique.

Les Sud-Africains s’étaient réconciliés, fiers d’avoir les yeux du monde braqués sur eux. Riches et pauvre, blancs, noirs et métis, tous étaient Sud-Africains.

«Le pays est retourné dans sa routine», explique Lucy Holborn, du South African Institute of Race Relations. «Surtout dans les petites villes comme Nelspruit, il faudra plus qu’une Coupe du monde pour unir les gens et dépasser les différences.»

A Mataffin, tout ce qu’il reste de l’événement, c’est «le souvenir des vuvuzelas et des gens qui faisaient la fête de l’autre côté de la rue». Et un stade qui se dessine, imperturbable, à l’horizon.

Sophie Bouillon

Sophie Bouillon

Sophie Bouillon. Journaliste française installée à Johannesburg. Prix Albert Londres 2009, pour son reportage "Bienvenue chez Mugabe".

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